chapitre 15

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L'aube ne perça pas les murs épais de la boulangerie. Ce fut le froid, plus vif et plus sec, qui finit par tirer Flora de son sommeil. Elle resta un instant immobile, désorientée par l'odeur de farine ancienne qui flottait dans l'air, avant de sentir la pression ferme du bras de Soren contre elle. Le garçon dormait encore, sa respiration sifflante trahissant la douleur qui persistait dans son épaule, mais son visage était apaisé, débarrassé de son habituel masque de chef.

Flora se dégagea avec une précaution infinie, ses muscles protestant violemment contre le mouvement. Sa jambe était raide, mais la douleur n'était plus cette morsure électrique de la veille ; c'était une brûlure sourde, supportable. Elle se traîna vers la fissure qui servait d'entrée et colla son oreille contre la brique.

Dehors, le monde s'éveillait dans un silence cotonneux. Le brouillard de la rivière s'était infiltré dans la Zone Interdite, noyant les ruines dans un linceul blanc qui rendait toute visibilité impossible à plus de trois mètres. C'était la chance qu'ils attendaient.

— Soren... murmura-t-elle en posant une main sur son genou. Il est temps.

Le garçon ouvrit les yeux instantanément, l'instinct de la sentinelle reprenant ses droits avant même qu'il ne soit totalement réveillé. Il grimaça en tentant de redresser son bras bandé, mais il ne laissa échapper aucun cri. Il observa Flora, puis le petit sanctuaire qui les avait protégés.

— Le brouillard ? demanda-t-il, sa voix rauque

— Épais comme de la soupe, répondit-elle. Si on bouge maintenant, on sera des ombres parmi les ombres. Même les Crocs ne sortent pas patrouiller dans ce purée de pois, ils ont trop peur de se perdre ou de tomber dans un trou.

Soren se redressa avec effort, s'appuyant contre le mur pour compenser son manque d'équilibre. Il fixa Flora, une lueur de détermination nouvelle brillant dans ses yeux d'acier. Le moment de vulnérabilité de la nuit était rangé dans un coin de son esprit, mais le lien, lui, restait intact.

— On rejoint la digue, ordonna-t-il. De là, on pourra rattraper les premiers échafaudages des Voltigeurs. Une fois sur notre territoire, les Crocs n'oseront plus nous suivre.

Flora secoua la tête, son regard se fixant sur le bras de Soren, toujours immobilisé contre son torse par le bandage de fortune. Elle fit un pas vers lui, la démarche encore raide, mais son visage exprimait une certitude que même le chef des Voltigeurs ne pouvait ignorer.

— On ne remonte pas, Soren, trancha-t-elle d'une voix basse mais sans appel

Soren s'arrêta net, un sourcil levé, l'incompréhension se lisant dans ses yeux d'acier. Pour lui, la sécurité ne pouvait venir que du ciel.
— Quoi ? Flora, on est à découvert ici. Dès que ce brouillard va se lever, on sera des cibles faciles. La seule façon de regagner le Nid sans croiser leurs patrouilles, c'est de passer par les crêtes.

— Regarde-toi, Soren ! rétorqua-t-elle en désignant son épaule. Tu as un bras en moins. Ton centre de gravité est foutu. Au moindre saut, au moindre coup de vent sur une gouttière, tu vas basculer. Et moi... ma jambe ne tiendra jamais une impulsion sur une tuile gelée. Si on remonte là-haut dans notre état, on se jette dans le vide nous-mêmes.

Soren resta silencieux, serrant les dents. Il savait qu'elle avait raison. Sa fierté de Voltigeur hurlait contre cette idée, mais la logique de survie de Flora était implacable. Il n'était plus en état de voler, et elle n'était plus en état de le rattraper.

— Alors quoi ? demanda-t-il, sa voix vibrant d'une frustration contenue. On reste au sol ? On joue à cache-cache dans les ruelles jusqu'au Nid ? C'est une marche de trois kilomètres, Flora. On va finir par tomber sur un nid de Crocs.

— Non, répondit-elle en se tournant vers la sortie. On va faire ce que je sais faire de mieux. On va rester invisibles. Le brouillard ne va pas durer, mais il va nous donner assez d'avance pour atteindre la vieille zone industrielle. Là-bas, les ruelles sont si étroites et encombrées que même leurs patrouilles n'y vont plus. On va rentrer par le bas, Soren. C'est moi qui tiens la corde, cette fois.

Soren fixa la silhouette de Flora qui se découpait contre la fissure de l'entrée. Il vit la détermination du Fantôme, cette force tranquille qui l'avait guidé à travers la Zone Interdite. Il lâcha un long soupir, capitulant devant l'évidence.

— D'accord, le Fantôme. On reste au sol. Mais si on se fait coincer dans un cul-de-sac...

— On ne se fera pas coincer, coupa-t-elle avec un demi-sourire. Je connais ce chemin.

Ils s'élancèrent dans le blanc épais du brouillard, deux silhouettes floues qui semblaient se dissoudre dans l'air glacé. Flora ouvrait la marche, ses sens aux aguets, chaque fibre de son corps tendue vers les sons de la ville qui s'éveillait. Le silence de la Zone Interdite était pesant, seulement rompu par le craquement d'un gravier sous leurs bottes ou le gémissement d'une structure de fer rouillée au loin.

Soren marchait dans son ombre, sa main valide effleurant parfois le mur de briques pour garder son équilibre. Pour lui, cette progression était une torture de lenteur ; son instinct de Voltigeur le poussait à chercher la hauteur, à fuir ce labyrinthe de ruelles borgnes où la visibilité était nulle. Mais il restait muet, calant son pas sur celui de Flora, impressionné par sa capacité à s'orienter dans ce néant cotonneux.

— On arrive à la jonction de la vieille tannerie, murmura Flora, sa voix n'étant plus qu'un souffle. On va devoir traverser un espace découvert de vingt mètres avant de rattraper les décombres de l'usine.

Elle s'arrêta au coin d'un bâtiment dont la façade s'était effondrée, laissant apparaître des poutres calcinées comme des côtes de géant. Le brouillard semblait y être plus léger, laissant deviner une place jonchée de débris de verre et de ferraille. Flora resta immobile, le souffle court, attendant que le silence lui confirme que la voie était libre.

D'un geste sec, elle s'élança. Ils coururent en silence, leurs corps se mouvant avec une agilité de spectres au milieu de la désolation. Mais à mi-chemin, un bruit de métal heurté fit sursauter Flora. Soren venait de trébucher sur une barre de fer dissimulée sous la brume, son épaule blessée le déséquilibrant.

Le son résonna dans la place déserte comme une détonation.

Flora se figea, son cœur manquant un bond. À quelques mètres de là, derrière le rideau de brouillard, elle entendit une voix rauque qui fit se glacer son sang.

— Hé ! T'as entendu ? Par là !

Avant même que l'écho du métal ne s'éteigne, Flora fut sur Soren. Elle ne lui laissa pas le temps de se redresser seul ; elle passa son bras sous son épaule valide et le tira avec une force désespérée, l'arrachant à sa chute juste à temps. Dans un mouvement fluide et silencieux, ils franchirent les derniers mètres de la place pour se couler derrière l'angle d'un mur de briques calcinées, pile au moment où deux silhouettes massives émergeaient de la purée de pois.

Flora plaqua brutalement Soren contre la brique froide, son corps faisant barrage pour l'empêcher de faire le moindre geste qui pourrait trahir leur présence. Elle pressa sa main libre contre sa bouche, ses yeux sombres ancrés dans les siens, lui intimant un silence absolu. À quelques centimètres de l'autre côté du mur, les torches des Crocs balayaient le brouillard, cherchant une trace dans les débris de ferraille.

— Y'a rien ici, grogna l'un des hommes. Juste du vieux fer qui travaille avec le gel.

Soren ne bougeait pas, mais le contact de Flora contre lui, l'urgence de la situation et l'adrénaline firent s'emballer son cœur. Au lieu de simplement subir la pression, il passa son bras valide autour de la taille de la jeune fille et, d'un mouvement lent et délibéré, l'attira encore plus près de lui. Il la colla contre son torse, cherchant à accorder leurs respirations pour qu'elles ne fassent plus qu'un seul souffle imperceptible dans la nuit.

Flora tressaillit sous cette étreinte inattendue, mais elle ne recula pas. Dans ce carré d'ombre, alors que les bottes des Crocs crissaient sur le verre brisé juste à côté d'eux, ils restèrent soudés l'un à l'autre, deux cœurs battant la chamade contre une paroi de briques. La chaleur de Soren l'enveloppait, brisant pour un instant la morsure du brouillard.

Ils attendirent ainsi de longues minutes, immobiles comme des statues, jusqu'à ce que le balancement des torches s'éloigne et que le silence de la Zone Interdite ne reprenne ses droits. Le danger était passé, mais Soren ne relâcha pas sa prise tout de suite, savourant ce moment de proximité volé à la mort.

Flora sentit le souffle chaud de Soren contre son cou et la force de son bras qui la maintenait prisonnière de son torse. Le danger immédiat s'était dissipé, laissant place à une tension d'une tout autre nature, plus troublante encore que les patrouilles des Crocs. Elle leva les yeux vers lui, captant l'éclat sombre de son regard dans la pénombre du mur.

Doucement, elle posa sa main sur sa joue, sentant la rudesse de sa peau contre ses doigts glacés. Dans un mouvement de tendresse inattendu, elle se haussa légèrement et déposa un baiser fugace, un simple bec sur sa joue, avant de se dégager prestement de son étreinte. Une rougeur discrète colora ses pommettes, mais elle ne le laissa pas voir.

— On n'est pas encore rentrés, murmura-t-elle, sa voix vibrant d'une gêne qu'elle s'efforçait de cacher sous son masque de Fantôme.

Elle lui fit un signe de tête impérieux vers l'obscurité de la ruelle, lui indiquant qu'il était temps de reprendre leur marche millimétrée. Soren resta un instant immobile, la main portée à sa joue, un demi-sourire stupéfait étirant ses lèvres. Il venait de se faire remettre à sa place de la manière la plus douce qui soit, et pourtant, il n'avait jamais eu autant envie de la suivre jusqu'au bout du monde.

Il raffermit la sangle de son bras blessé et hocha la tête, acceptant de redevenir l'ombre silencieuse derrière elle. La Zone Interdite n'avait pas encore dit son dernier mot, mais pour Flora, le chemin vers le Nid semblait soudainement moins long.

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