chapitre 16

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Le Domaine du Fantôme


Le brouillard se déchirait par lambeaux, révélant au bout de la rue les silhouettes de quatre hommes du Clan des Crocs. Leurs écharpes rouges tranchaient avec le gris des briques. Ils s'étaient postés au carrefour, bloquant l'accès principal vers les quartiers plus calmes. Ils frappaient leurs lames contre les décombres, persuadés de tenir l'unique issue de ce secteur.

Soren se figea, sa main valide se crispant sur sa dague. Une lueur de panique traversa ses yeux d'acier : pour lui, être au sol était un piège mortel, une prison de briques où chaque ruelle pouvait devenir un cul-de-sac. Privé de la verticalité des toits et affaibli par sa blessure, il se sentait comme un rapace cloué à terre, à la merci du premier prédateur venu.

Flora, elle, ne bougea pas d'un pouce. Elle ne regardait même pas les gardes. Son attention était fixée sur une fissure étroite entre deux maisons dont les façades semblaient s'être soudées avec le temps. C'était un interstice sombre, dissimulé derrière un amas de vieux barils de saumure, là où l'air semblait s'être figé depuis des décennies.

D'un geste impérieux, elle lui indiqua de s'enfoncer derrière elle dans ce passage de briques suintantes. Soren dut progresser de profil, son bras blessé frottant douloureusement contre la paroi rugueuse. Ils restèrent soudés l'un à l'autre dans l'obscurité suffocante, attendant que le rythme des bottes s'éloigne juste de l'autre côté de la paroi de briques.

Dans ce silence de mort, Soren réalisa que le Fantôme ne craignait pas les murs ; elle les utilisait comme une armure

Flora attendit que le silence soit total avant de reprendre sa marche. Elle ne pouvait pas se retourner pour le voir, mais elle entendait le sifflement de sa respiration heurtée juste derrière son épaule. Elle avançait d'un pas, s'arrêtant pour s'assurer que Soren parvenait à suivre malgré l'étroitesse des briques qui lui compressaient le bras.

Pour Soren, chaque mouvement de profil était un supplice. Il devait caler son rythme sur celui de Flora, ses doigts griffant la pierre pour ne pas trébucher dans le noir. Il se laissait guider par le frôlement de ses vêtements devant lui, incapable de voir où ils allaient, n'ayant que le dos de la jeune fille comme unique repère dans ce tombeau de pierre.

Ils débouchèrent enfin au bout de l'interstice, là où les deux maisons s'écartaient brusquement pour révéler une cour déserte. L'air frais de l'aube les percuta, balayant l'odeur de chaux. Devant eux s'étalaient les dalles moussues et les bassins de pierre grisâtre de l'ancien lavoir.

À quelques pâtés de maisons de là, les premiers échafaudages des Voltigeurs se découpaient enfin contre le ciel pâle. Mais alors que Soren laissait sa tête basculer contre le mur avec soulagement, des voix rauques s'élevèrent soudainement dans le brouillard, tout près des bassins.

Le sang de Flora ne fit qu'un tour. Elle sursauta, ses yeux s'écarquillant de terreur face à cette menace invisible qui leur coupait la route. Sans un mot, elle attrapa Soren par le col de sa veste et le tira violemment en arrière, l'obligeant à retourner se cacher dans l'étroit passage qu'ils venaient tout juste d'emprunter.

Le mouvement fut trop brusque pour Soren, dont l'équilibre était déjà précaire à cause de son bras immobilisé. Déséquilibré par la poigne de Flora et gêné par l'étroitesse des murs, ses pieds s'emmêlèrent dans les gravats du sol. Il bascula en avant avec tout son poids, emportant la jeune fille dans sa chute.

Dans un fracas de tissus qui frottent contre la brique, ils s'écroulèrent ensemble au fond de l'interstice. Soren tomba lourdement par-dessus Flora, l'écrasant contre le sol de terre battue et les parois de pierre. Le choc lui arracha un grognement de douleur étouffé, tandis que Flora se retrouvait clouée sous lui, le souffle coupé par l'impact

Ils restèrent ainsi, emmêlés dans un chaos de jambes et de bras, le visage de Soren à seulement quelques centimètres de celui de Flora. La situation aurait pu être comique si les voix des Crocs n'étaient pas en train de se rapprocher de l'entrée de la cour. Flora sentit la chaleur du corps de Soren et son souffle court contre sa joue, tandis que le garçon tentait désespérément de se dégager sans aggraver la blessure de son épaule.

— Bouge pas... souffla Flora dans un murmure à peine audible, ses mains plaquées contre le torse de Soren pour le maintenir immobile.

Le silence retomba brutalement dans le passage, seulement troublé par le battement sourd de leurs deux cœurs qui semblaient résonner à l'unisson contre le sol froid. Juste derrière la planche de bois, les voix des Crocs s'élevèrent à nouveau, plus claires que jamais.

Soren obéit instantanément, figé par la poigne de Flora. Son poids reposait tout entier sur elle dans l'étroitesse de l'interstice, leurs visages si proches que leurs souffles se confondaient. Flora ne chercha pas à s'écarter ; au contraire, elle raffermit sa prise sur le cuir de sa veste, ancrant le garçon contre elle pour s'assurer qu'aucun frottement de tissu ne trahisse leur présence. Une chaleur nouvelle, plus troublante que la peur, envahit la jeune fille alors qu'elle sentait le regard d'acier de Soren plonger dans le sien, cherchant une réponse dans l'obscurité.

Dans ce silence de mort, Flora desserra les doigts. Sa main quitta le col de cuir pour remonter lentement vers le visage de Soren. Elle laissa ses doigts s'attarder sur sa mâchoire, là où la peau était tendue par la douleur, avant de glisser vers sa tempe. C'était un geste calme, presque déplacé vu les Crocs qui fouinaient encore juste derrière la paroi, mais elle ne retira pas sa main.

Soren ferma les yeux sous ce contact, laissant son front venir s'appuyer contre celui de Flora. Il acceptait ce refuge improvisé entre les murs de briques, déstabilisé par cette douceur alors que le danger rôdait toujours à quelques pouces de leurs têtes. C'était nouveau pour lui qu'elle prenne ce genre d'initiative de cette façon.

L'air entre eux devint gênant, chargé d'une électricité que l'ombre de l'interstice rendait encore plus intense. Flora sentit le rouge lui monter aux joues, une brûlure qu'elle ne pouvait plus cacher. Elle continuait ses caresses distraites, le cœur battant à tout rompre, tandis que les voix des Crocs commençaient enfin à s'éloigner vers les bassins.

Soren ne bougea pas, même si le silence revenait dans la cour. Il restait là, le poids de son corps écrasant celui de Flora, son visage à quelques millimètres du sien. Il fixait l'ombre de ses cils, son propre souffle venant mourir contre ses lèvres. La main de la jeune fille, toujours posée contre sa tempe, lui offrait un calme qu'il n'avait jamais ressenti, mais l'immobilité devenait pesante.

Flora finit par laisser sa main glisser de sa joue pour retomber lentement le long de son corps, ses doigts conservant encore la chaleur de la peau de Soren. Elle sentit le froid de la pierre reprendre ses droits contre son dos, mais la brûlure sur ses joues ne s'éteignait pas. Elle jeta un regard vers l'ouverture de l'interstice, là où la lumière de l'aube commençait à blanchir les dalles de la cour.

— Ils sont partis, lâcha-t-elle dans un murmure si bas qu'il se perdit presque dans le brouillard.

Soren hocha la tête, mais il ne se redressa pas tout de suite. Il semblait soudainement incapable de retrouver ses réflexes de voltigeur, piégé par cette gêne qui rendait le moindre mouvement compliqué.

Plutôt que de rompre le contact, Soren réduisit les derniers millimètres qui les séparaient. Il posa ses lèvres sur celles de Flora avec une tendresse si profonde qu'elle en devint presque étourdissante. C'était un baiser lent, une attention silencieuse qui semblait vouloir effacer tout le chaos extérieur.

Flora resta figée, totalement déboussolée par ce changement de rythme. Elle qui s'attendait à ce qu'il se relève pour fuir, elle se sentit chavirer sous cette douceur inattendue. Sa résistance s'effrita en une seconde, elle ferma les yeux et finit par se laisser faire, portée par ce vertige nouveau.

Ses mains cherchèrent instinctivement à répondre à cette étreinte. Dans l'exiguïté du passage, elle commença par caresser les bras de Soren, sentant la solidité de ses muscles, avant de remonter lentement vers son cou. Elle y attarda ses doigts une seconde, puis, emportée par le trouble, ses mains glissèrent plus bas, s'aventurant sur son torse musclé.

Soren, surpris par ce contact plus intime, interrompit le baiser avec une lenteur calculée. Il resta un instant le front contre le sien, cherchant à reprendre son souffle, le visage marqué par une gêne qu'il ne cherchait plus à cacher

— On... on ferait peut-être mieux de continuer, murmura-t-il d'une voix un peu rauque.

Il se redressa alors avec précaution pour ne pas heurter son épaule, brisant enfin leur étreinte. Sans un mot de plus, il s'extirpa de l'interstice pour sortir dans la cour du lavoir, laissant Flora seule dans l'obscurité de la fissure, encore étourdie par ce qui venait de se passer.

Flora resta immobile quelques secondes de plus, le dos encore pressé contre la brique froide. Elle sentait le battement de son sang dans ses tempes et la brûlure sur ses joues refusait de s'estomper. Elle finit par s'extirper à son tour du passage, lissant nerveusement sa tunique pour se donner une contenance.

Lorsqu'elle déboucha dans la cour du lavoir, Soren l'attendait déjà près des bassins grisâtres. Il ne la regarda pas. Il fixait les échafaudages au loin, sa main valide agrippant nerveusement la sangle de son sac. La brume matinale semblait s'être épaissie entre eux, créant une barrière invisible mais bien réelle.

Ils se remirent en marche sans échanger une seule parole.

Pendant les trente minutes qui suivirent, le silence fut absolu. Ils progressèrent à travers les ruelles étroites, évitant les patrouilles et les zones trop dégagées. Soren marchait un peu plus vite que d'habitude, gardant une distance constante entre lui et Flora, comme s'il craignait que le moindre frôlement ne relance l'électricité de l'interstice.

Chaque fois que Flora ouvrait la bouche pour dire quelque chose, la gêne lui nouait la gorge et elle préférait se taire. Soren, de son côté, restait aux aguets, mais ses yeux d'acier semblaient fuyants dès qu'elle entrait dans son champ de vision. L'intimité de tout à l'heure pesait maintenant sur leurs épaules comme une chape de plomb, rendant chaque pas plus lourd que le précédent dans le gris de l'aube.

Le quartier des Voltigeurs se dessina enfin au bout d'une impasse, marqué par les structures de bois qui s'élevaient comme des squelettes contre le ciel. Soren s'arrêta net devant le premier échafaudage, le souffle court à cause de la marche et de la douleur qui lui lançait dans tout le flanc. Il leva les yeux vers les poutres, sa main valide cherchant instinctivement une prise sur le bois brut.

Flora s'immobilisa à quelques pas derrière lui. Elle le regardait faire, les doigts crispés sur sa tunique. Le silence de la dernière demi-heure semblait avoir cristallisé sa gêne plutôt que de l'effacer. Elle vit Soren vaciller légèrement en essayant de tester sa force sur le montant, son visage se crispant sous l'effort inutile de son bras blessez.

— Soren... commença-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un murmure timide qui contrastait avec l'urgence de leur fuite.

Elle s'arrêta, les yeux fixés sur le pavé, le rouge lui montant aux joues alors qu'elle repensait malgré elle à la sensation de son torse sous ses mains. Elle reprit d'un ton hésitant, presque fragile, ce qui ne lui ressemblait pas du tout :

— Regarde ton bras... tu n'y arriveras pas. Notre seule chance... c'est de rester au sol.

Soren se figea, la main toujours posée sur le bois. Il restait totalement désorienté par ce ton-là. Il était habitué à ce qu'elle soit directe, tranchante. La voir ainsi, incapable de le regarder en face et parlant avec cette voix si petite, le déstabilisait plus que son incapacité à grimper. Il ne savait pas comment réagir à cette Flora-là, si vulnérable.

Soren laissa sa main valide retomber mollement le long de sa jambe, le cuir de sa veste grinçant dans le silence. Il fixa les poutres une dernière fois, comme s'il espérait un miracle.

— Je sais bien... finit-il par lâcher d'une voix sourde. C'est juste l'habitude. Dès que je vois une prise, je veux monter. C'est plus fort que moi.

Il s'écarta de la structure de bois, son épaule blessez lui rappelant violemment sa faiblesse. Un silence long et pesant s'installa de nouveau entre eux, seulement troublé par le sifflement du vent dans les échafaudages. Soren tritura nerveusement la sangle de son sac, cherchant un moyen de briser ce malaise qui lui nouait l'estomac.

— Flora... commença-t-il sans oser lever les yeux vers elle. Est-ce que tu connais le chemin vers le Nid ? À partir d'ici ?

La jeune fille ne répondit pas tout de suite. Elle releva enfin la tête, mais son regard fuyait celui de Soren pour balayer les toits environnants. Elle scruta l'horizon, là où la brume commençait à se dissiper, jusqu'à ce que la silhouette massive de la tour du phare se découpe contre le ciel pâle. C'était son point de repère, son ancre dans ce quartier qu'elle n'aimait pas.

Elle prit une profonde inspiration, retrouvant un peu de sa franchise habituelle malgré la rougeur qui colorait encore ses pommettes.

— Je ne connais pas vraiment le secteur des Voltigeurs, Soren, avoua-t-elle avec une sincérité désarmante. Mais je vois le phare. Si on garde le cap sur la tour, je suis capable de nous diriger à travers les basses ruelles. Je vais nous ramener au Nid

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