chapitre 18

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Le trajet s'était fait dans un silence tendu, leurs silhouettes se faufilant entre les carcasses de bois du village à mesure que l'aube blanchissait le ciel.

Flora guidait Soren avec une précision retrouvée, gardant le cap sur la tour de guet. Mais une fois au pied du phare, le sol ne leur offrait plus d'issue. L’entrée du Nid, ce refuge qu’ils cherchaient tant, était située en hauteur, dissimulée derrière une corniche de pierre massive. Ils n'avaient plus le choix : il fallait monter.

Soren serra les dents alors qu’ils se hissaient péniblement sur le premier toit. Chaque effort sur son épaule blessée lui arrachait une grimace, mais la peur de croiser à nouveau les Chiens de l'Enfer le poussait à avancer.

Ils finirent par atteindre le toit plat qui servait de palier juste avant l’accès final, mais là, le chemin s'arrêta net. Devant eux, un vide de deux mètres les séparait de la fenêtre de fer du refuge. Un saut que Soren, avec un seul bras valide, était incapable de négocier sans risquer de s’écraser.

Ils s’assirent l'un en face de l'autre sur les tuiles froides, le village s'éveillant doucement sous leurs pieds dans la lumière naissante du jour. Un silence étrange régnait sur les hauteurs, loin du fracas de la traque.

— Sans ton bras, on ne peut pas faire le saut, murmura Flora, les yeux fixés sur l'ouverture hors d'atteinte.

Soren laissa échapper un petit rire étouffé, sa tête basculant contre le rebord d'une cheminée.

— C’est pas grave, répondit-il, sa voix ayant retrouvé un peu de son assurance. Ça nous donnera le temps de discuter un peu plus longtemps tous les deux.

Flora tourna la tête vers lui, surprise par ce calme soudain alors qu'ils étaient techniquement coincés à découvert.

— De quoi tu veux parler ? demanda-t-elle avec une pointe d'appréhension

Soren ne détourna pas le regard. Ses yeux d’acier plongèrent dans ceux de la jeune fille, ramenant brusquement l’odeur de brique et de poussière de l’interstice entre eux.

— De ce qui s’est passé sous les décombres, lâcha-t-il sans détour. Quand j’étais sur toi. Quand je t’ai embrassée et que tu t’es mise à me caresser... les bras, le cou, puis mon torse.

Il marqua une pause, observant l’effet de ses mots sur elle dans la clarté du matin.

— C’était quoi ton intention, Flora ?

Le rouge monta aux joues de la jeune fille à une vitesse fulgurante, une brûlure visible sous la lumière du jour qui commençait à chasser la brume. Elle détourna brusquement le visage, soudainement incapable de soutenir ce regard qui semblait lire à livre ouvert dans son trouble.

Flora resta un long moment sans répondre, ses doigts triturant nerveusement une tuile lâche du toit. Le silence n'était plus pesant comme dans la ruelle, il était devenu... embarrassant. Elle sentait le regard de Soren peser sur elle, insistant, presque amusé par sa réaction.

— Je... j'avais pas d'intention particulière, finit-elle par bafouiller, sa voix montant d'une octave. C'était l'adrénaline, Soren. On allait mourir, on était coincés... mon corps a juste...

Elle s'interrompit, réalisant que son explication ne tenait pas la route. On ne caresse pas le torse de quelqu'un par pur réflexe de survie. Elle jeta un coup d'œil furtif vers lui et vit un petit sourire en coin se dessiner sur ses lèvres, ce qui ne fit qu'accentuer la brûlure sur ses pommettes.

— L'adrénaline, vraiment ? répéta Soren d'un ton dubitatif, le regard pétillant de malice. Parce que d'habitude, quand les gens ont peur, ils se figent ou ils s'enfuient. Ils ne se mettent pas à faire l'inventaire de mes muscles.

Flora ouvrit la bouche pour protester, mais elle se ravisa aussitôt. Elle ne pouvait pas nier l'évidence : elle l'avait touché parce qu'elle en avait eu envie, tout simplement. Elle ramena ses genoux contre sa poitrine, essayant de se cacher derrière ses bras

— Tais-toi, Soren, murmura-t-elle avec une fausse dureté qui ne trompait personne. On devrait plutôt chercher un moyen de passer ce vide.

Soren laissa échapper un rire franc cette fois, qui fit s'envoler quelques oiseaux nichés dans la tour du phare. Il appréciait de la voir ainsi, humaine et vulnérable pour une raison bien plus légère que son passé.

Soren s'installa un peu plus confortablement sur les tuiles, ignorant la douleur de son épaule pour mieux l'observer. Il pencha la tête sur le côté, un petit sourire en coin qui rendait Flora encore plus nerveuse.

— Et le cou ? reprit-il d'une voix traînante, s'amusant de voir le rouge de ses joues s'intensifier. C'était pour vérifier mon pouls, peut-être ? Ou pour t'assurer que je respirais encore pendant qu'on s'embrassait ?

Flora cacha son visage dans ses mains, ses oreilles devenant aussi pourpres que ses pommettes. Elle aurait voulu disparaître à travers les tuiles du toit.

— Soren, arrête... souffla-t-elle, sa voix étouffée par ses paumes. On est à découvert, les Chiens de l'Enfer pourraient nous voir.

— Oh, je crois qu'ils sont loin, rétorqua-t-il avec une mauvaise foi évidente, ravi de son effet. Et puis, avoue... c'était pas si désagréable de me toucher, si ? Parce que vu comment tes doigts s'attardaient sur mon torse, on aurait dit que tu cherchais quelque chose de précis.

Il s'arrêta un instant, son regard devenant un peu plus sérieux, mais toujours chargé de cette électricité taquine.

— Ou alors, c'est juste que tu m'aimes bien plus que ce que tu veux bien dire, le Fantôme.

Soren ne comptait pas la lâcher si facilement. Malgré l'élancement dans son épaule, il se tortilla sur les tuiles pour réduire l'espace entre eux. Il glissa centimètre par centimètre, forçant Flora à sentir sa présence, sa chaleur, et ce parfum de cuir et de poussière qui l'avait déjà enivrée sous les décombres.

— Tu sais, le Fantôme... murmura-t-il, sa voix devenant plus basse, presque une confidence. On est tout seuls ici. Personne pour nous voir. Pas de Crocs, pas de Chiens de l'Enfer. Juste toi et moi sur un toit, au lever du jour.

Flora resta immobile, le souffle court, ses mains toujours pressées contre ses joues brûlantes. Elle sentait le genou de Soren frôler le sien. La taquinerie dans sa voix avait laissé place à quelque chose de beaucoup plus profond, une intensité qui lui nouait l'estomac.

— Regarde-moi, Flora, ordonna-t-il doucement.

Elle hésita, puis finit par écarter lentement ses doigts pour laisser apparaître ses yeux troublés. Soren n'attendit pas. Sa main valide remonta avec une lenteur calculée, ses doigts venant se loger avec une précision chirurgicale sous son menton. Il l'obligea à lever le visage vers lui, ancrant ses yeux d'acier dans les siens.

— Pour les caresses... on en reparlera plus tard, souffla-t-il avec un dernier éclair de malice dans le regard. Mais pour l'intention... je crois que j'ai ma petite idée.

Sans lui laisser le temps de placer une seule réplique cinglante, il combla la distance. Il posa ses lèvres sur les siennes avec la même tendresse infinie que sous les décombres. C'était un baiser lent, rassurant, qui semblait vouloir effacer pour de bon l'ombre des chaînes et du village fantôme. Flora se laissa aller contre lui, ses mains trouvant enfin leur place sur ses épaules, acceptant ce vertige-là comme le seul qu'elle voulait bien ressentir.

L'intensité du baiser augmenta d'un cran, balayant les dernières défenses de Flora. Sous la pression douce mais ferme de Soren, elle sentit ses forces la lâcher. Elle flancha, son corps se laissant porter par le mouvement, et elle finit par s'allonger sur les tuiles encore fraîches du toit. Soren suivit le mouvement sans jamais rompre le contact de leurs lèvres, son poids pesant délicatement sur elle, sa main valide ancrée près de son visage pour ne pas l'écraser.

Pendant quelques minutes, le monde autour d'eux n'existait plus. Il n'y avait que le goût de leurs baisers et la chaleur de leurs corps qui se moulaient l'un contre l'autre. Soren finit par lâcher ses lèvres, le souffle court, pour laisser sa bouche s'aventurer le long de sa mâchoire jusqu'à son cou.

Lorsqu'il y déposa un baiser brûlant, un frisson électrique traversa Flora de la tête aux pieds. Mais ce plaisir trop vif fit instantanément place à une panique irrationnelle. Les souvenirs de l'interstice, des mains baladeuses et de la proximité physique se mélangèrent dans son esprit. D'un geste brusque, elle posa ses mains sur le torse de Soren et le repoussa avec force.

Soren, surpris et déstabilisé, se redressa sur son bras valide, le regard chargé d'incompréhension. Il resta au-dessus d'elle, le souffle haché.

— Flora ? Qu'est-ce qu'il y a ? murmura-t-il, la gorge sèche.

Flora resta allongée, le visage en feu, les yeux fixés sur lui. Elle ouvrit la bouche, prête à lui demander ce qu'il comptait lui faire, mais les mots s'étranglèrent dans sa gorge. Son regard venait de descendre malgré elle vers l'entrejambe de Soren.

Elle s'arrêta net. La réaction physique du garçon était impossible à ignorer, même à travers l'épaisseur de son pantalon de cuir. Le silence qui s'installa alors sur le toit fut plus assourdissant que n'importe quelle explosion.

Flora sentit son propre cœur rater un battement, ses yeux s'écarquillant de stupeur et de gêne absolue en comprenant que Soren était, lui aussi, totalement dépassé par l'intensité de leur échange.

Flora déglutit avec peine, son souffle devenant court. Elle finit par articuler sa question d'une voix qui tremblait autant de peur que de confusion.

— Soren... qu'est-ce que... qu'est-ce que tu allais me faire ?

Soren resta figé au-dessus d'elle, le bras valide tremblant sous l'effort de le soutenir. Il s'apprêtait à répondre qu'il voulait juste l'embrasser, qu'il s'était laissé emporter, mais il remarqua alors la fixité du regard de Flora. Il suivit la direction de ses yeux et comprit instantanément l'origine de son silence brutal.

Le choc fut tel qu'il en oublia presque la douleur de son épaule. Il sentit le sang lui monter au visage avec une violence inouïe, ses yeux d'acier s'écarquillant de pur embarras. La panique de Flora et ce malaise monumental venaient de se percuter de plein fouet.

— Je... Flora, c'est pas... balbutia-t-il, cherchant désespérément une excuse qui n'existait pas.

Il réalisa d'un coup que sa réaction physique, bien que naturelle pour lui après un tel baiser, pouvait terrifier Flora après ce qu'elle lui avait confié sur les Chiens de l'Enfer. La culpabilité s'ajouta à sa honte.

Il se redressa d'un coup sec, s'asseyant sur les tuiles en essayant de masquer son entrejambe avec son bras valide, le regard fuyant vers l'horizon comme s'il espérait que le soleil l'engloutisse sur-le-champ.

Le silence qui s'installa sur le toit fut total, lourd d'une gêne qui semblait ne jamais vouloir finir. Flora restait recroquevillée, les genoux contre la poitrine, fuyant le regard de Soren. Soren, lui, restait le dos voûté, le visage cramoisi, incapable de décrocher ses yeux du vide.

Le temps s'étira, une éternité où seul le sifflement du vent venait troubler leur malaise. Soren finit par prendre une inspiration tremblante. Il devait parler, il ne pouvait pas la laisser croire qu'il avait de mauvaises intentions après ce qu'elle venait de lui confier sur les Chiens de l'Enfer.

— Flora... murmura-t-il, sa voix étant si basse qu'elle se perdait presque dans l'air matinal. Je... je suis vraiment désolé pour... ça.

Il ne baissa pas les yeux, la honte lui brûlant encore la gorge, mais il se força à parler avec une honnêteté brute.

— C'est une réaction... naturelle de mon corps, Flora. Je ne pensais pas que ça me ferait autant d'effet, je te le jure. La seule chose que je voulais, c'était t'embrasser... et te taquiner un peu. Je n'avais aucune intention de te faire peur ou de profiter de la situation.

Il marqua une pause, son regard d'acier cherchant désespérément le sien, chargé d'un regret sincère.

— Je m'en veux que mon corps m'ait trahi comme ça devant toi. Surtout après ce que tu m'as raconté sur ces types.

Flora finit par relâcher la pression de ses bras autour de ses genoux. Elle laissa échapper un long soupir, non pas de dégoût, mais de lassitude face au drame que Soren était en train de se construire tout seul. Elle tourna enfin la tête vers lui, le rouge aux joues s'estompant doucement pour laisser place à une expression plus posée.

— Calme-toi, bon sang, lâcha-t-elle d'une voix plus ferme, bien qu'encore un peu troublée. Je ne t'ai pas repoussée à cause de ça !

Elle marqua une pause, fixant Soren avec une franchise désarmante pour dissiper tout malentendu.

— Ce que j'ai vécu, c'était de la torture, Soren. Ils m'ont capturée et balancée dans le vide, c'est tout. Ce n'est pas comme si j'avais été violée ou que j'avais subi des attouchements. Alors arrête de t'en vouloir pour une réaction humaine, d'accord ?

Elle porta machinalement sa main à son cou, ses doigts venant effleurer l'endroit exact où les lèvres de Soren s'étaient posées quelques instants plus tôt. Elle sentait encore la chaleur de son souffle sur sa peau, un souvenir qui la faisait encore un peu frissonner.

— Si je t'ai repoussé... c'est juste que je ne m'attendais pas à ce que tu m'embrasses là, continua-t-elle plus bas, ses yeux fuyant de nouveau vers l'horizon. Ça m'a fait sursauter, c'est tout. C'était trop... soudain.

Soren releva les yeux vers elle, l'air aussi surpris que soulagé. Le poids de la culpabilité s'allégea d'un coup dans sa poitrine, même si le rouge ne quittait pas tout à fait ses joues. Il hocha lentement la tête, reconnaissant envers Flora de mettre les choses au clair avec autant de cran

— Je... je comprends, finit-il par souffler, sa voix retrouvant enfin un peu de stabilité. Je ferai attention la prochaine fois.

Le silence qui suivit était enfin redevenu paisible, une sorte de trêve fragile au-dessus des ruines du village, alors que la lumière du matin inondait désormais tout le toit. Soren restait cependant silencieux, encore un peu ébranlé.

C'est Flora qui décida de briser la glace. Elle vint se placer devant lui et l'embrassa à son tour. Soren resta figé par son action. Lorsqu'elle s'éloigna, elle murmura timidement

— C'est... c'est pas pour autant que je veux arrêter... nos baisers

Soren sentit son cœur bondir et l'embrassa de nouveau avec passion. C'est à cet instant que Maya apparut dans l'embrasure de la fenêtre, les observant avec un mélange de surprise et de soulagement.

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