chapitre 22
L’agitation du clan à l’extérieur de la tente, les bruits de pas pressés et le cliquetis des armes qu'on prépare, ne semblaient plus atteindre le petit périmètre de pénombre où Soren luttait contre la fièvre. Maya s’activait avec une lenteur méthodique, ses mains expertes vérifiant le bandage des côtes où une tache de sang frais, sombre comme une rose flétrie, commençait à percer le coton blanc. Elle s'assurait que son bras blessé restait bien immobilisé contre son torse, calant des coussins pour soulager la tension de son épaule.
Mais entre deux gestes techniques, son regard d'acier dérivait sans cesse vers Flora. Elle l'observait en silence, scrutant son visage pâle, ses mains qui trituraient nerveusement le bord d'une couverture, et cette lueur indéfinissable qui brillait au fond de ses yeux sombres.
Sentant ce poids invisible peser sur ses épaules, Flora finit par relever la tête. Elle ne pouvait plus supporter cette inspection muette.
— Qu'est-ce qu'il y a, Maya ? Qu’est-ce que tu cherches à savoir ? demanda-t-elle, sa voix encore un peu sourde, marquée par le sommeil et l'angoisse.
Maya marqua une longue pause, une compresse imbibée d'eau fraîche à la main. Elle sembla peser chaque mot, cherchant la bonne fréquence dans ce chaos d'ombres et de menaces. Elle finit par s'asseoir sur le tabouret, juste en face de la jeune fille.
— Je me demande... si tu te souviens vraiment de la nuit dernière, Flora. Pas seulement des blessures et des soins. Je parle de ce qui s’est passé ici, entre vous deux, quand j'étais partie.
Elle marqua un temps d'arrêt, son ton devenant plus bas, presque maternel.
— Est-ce que tu regrettes ? Est-ce que tu t'es sentie forcée d'une quelconque manière ? Il avait bu, il souffrait... parfois les frontières deviennent floues. Je veux être sûre que tu es en paix avec ça.
Le mot « forcée » percuta Flora comme un choc électrique, lui coupant instantanément le souffle. Elle resta un instant interdite, la bouche entrouverte, le regard perdu dans le vide. Forcée ?
Instantanément, le rideau de la réalité se déchira pour laisser place au tourbillon des souvenirs de la veille. Elle ne vit plus Maya, elle ne vit plus la tente. Elle ressentit de nouveau, avec une précision terrifiante, la brûlure de la peau de Soren contre la sienne. Elle revit ses mains à lui, si rudes d'ordinaire, devenir des instruments de douceur sur son corps. Elle se souvint des baisers fous, de l'odeur de cuir et d'alcool qui flottait entre eux, et de la morsure délicate de Soren dans son cou — une pression ferme qui lui avait arraché des gémissements de plaisir qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir pousser un jour.
Elle se revit, elle aussi, agissant comme si elle était possédée par une force nouvelle, ses propres mains se promenant sur le torse de Soren, explorant chaque muscle, chaque cicatrice avec une curiosité affamée. Elle se rappela l'intensité de ses mots à lui, ses explications patientes et rauques sur ces sensations inconnues qui l'avaient fait chavirer. Il avait pris sa première fois, oui, mais il l'avait fait avec une dévotion qui l'avait transformée.
Une rougeur violente embrasa son visage, montant de son décolleté jusqu’à ses tempes, rendant sa peau presque aussi brûlante que celle du fiévreux. Elle soupira, un son mêlé de gêne et de honte d'avoir pu s'abandonner à ce point, elle qui avait passé sa vie à tout contrôler. Mais sous cette gêne, un sourire involontaire et tendre finit par étirer ses lèvres. Elle n'était plus la même.
Elle s'apprêtait à répondre à Maya, à lui dire qu'elle ne regrettait rien, quand le rideau de la tente fut brusquement écarté. L’un des voltigeurs qui avait porté Soren apparut, le visage tendu par l'urgence.
— Maya, tout le monde est rassemblé sur la grande passerelle. Ils t'attendent. Le clan veut savoir ce qui se passe.
Maya jeta un dernier regard à Flora, lisant sur son visage empourpré bien plus que n'importe quelle explication verbale. Elle se redressa, rangeant prestement ses instruments de suture dans sa boîte.
— Reste près de lui, Flora, ordonna-t-elle avec une autorité qui ne souffrait aucune réplique. Change les linges sur son front. S'il s'agite, parle-lui. Et surtout... il ne doit se lever sous aucun prétexte. S'il essaie de jouer les héros malgré la fièvre, tu le bloques au lit, compris ?
Elle disparut derrière le rideau de toile dans un bruissement sec, laissant Flora seule dans le silence pesant de la tente, la main de Soren cherchant déjà la sienne dans l'ombre des couvertures.
Maya descendit les escaliers de bois en colimaçon avec une hâte contenue, ses bottes de cuir ne produisant qu'un écho sourd contre la pierre. En débouchant sur la grande passerelle circulaire, elle fut frappée par l'atmosphère pesante. Les trente Voltigeurs étaient là, regroupés par petits cercles, certains vérifiant nerveusement leurs dagues, d'autres fixant les ouvertures béantes sur la ville. Le vent s'engouffrait dans la structure, faisant vibrer les chaînes des poulies, ce qui arrachait des sursauts à certains.
Elle s'avança jusqu'au rebord de fer, dominant la passerelle. Le silence se fit instantanément, un silence de plomb qui semblait peser sur les épaules de chaque orphelin. Elle vit Jacob, immobile près d'une colonne de briques, ses yeux d'enfant cherchant désespérément une réponse.
— Écoutez-moi bien ! lança Maya, sa voix claquant comme un coup de fouet dans le vide de la tour. Soren est blessé et la fièvre le tient au lit, mais il a pris un risque immense pour nous rapporter une information capitale. Nous faisons face à une nouvelle menace. Un groupe qui se fait appeler les Chiens de l'Enfer.
Le nom ne provoqua aucune réaction immédiate, seulement une confusion méfiante. Maya s'appuya sur le métal froid du rail, son visage se durcissant pour leur faire comprendre l'horreur de ce qui rôdait en bas.
— Ce ne sont pas des gamins qui cherchent des territoires à piller, reprit-elle, son ton devenant plus grave, presque un avertissement de mort. Ce sont des prédateurs. Ils ne cherchent pas à vous chasser, ils cherchent à vous capturer pour vous briser et vous arracher nos secrets. Ils ne tuent pas tout de suite : ils vous emmènent, ils vous torturent.
Elle balaya la petite troupe de son regard d'acier, insistant sur chaque visage.
— Vous les reconnaîtrez à un détail : le bruit d'une lourde chaîne métallique qui racle le sol. S'ils sont dans le quartier, c'est ce son que vous entendrez ramper dans les ruelles. S'ils sont là, c'est que la mort vous cherche. Le Nid est officiellement verrouillé. On éteint les feux, on devient des ombres. Personne ne sort !
Malgré l'agitation qui s'était emparée du Nid en bas, malgré les ordres de Maya et les bruits de barricades qui résonnaient, Flora n'entendait qu'un seul son. Un son qui semblait transpercer les murs de pierre et la toile de la tente.
Schhh... Schhh...
Le raclement lent et métallique d'une chaîne. Elle ferma les yeux, le souffle court. Puis, un bruit plus sec la fit sursauter : un claquement de métal contre la pierre, juste là, au niveau du balcon supérieur. Quelque chose venait de s'accrocher au toit situé juste devant l'entrée de la tour.
Flora resta pétrifiée. Elle réfléchit intensément, son esprit tournant à toute vitesse malgré la peur. Pourquoi ? Pourquoi ces hommes quitteraient-ils leur quartier des digues, si loin d'ici, pour s'aventurer sur le territoire des Voltigeurs ? Pourquoi prendre un tel risque pour une simple tour de guet ?
Et soudain, la vérité la frappa avec la force d'un impact. Ils savaient. Ils savaient qu'elle n'était pas morte après cette chute de six mètres. Ils l'avaient traquée à travers les ruelles, suivi son odeur de peur, et ils étaient venus finir ce qu'ils avaient commencé. Ils la cherchaient, elle. Le Fantôme.
Sa peur se mua en une détermination froide. Si c'était elle qu'ils voulaient, ils ne toucheraient pas à Soren. Elle se leva lentement, ses muscles tendus comme des ressorts. Elle se tourna vers le tabouret près du lit de camp, saisit la dague de Soren et la glissa fermement dans sa main. Sans un regard en arrière pour le blessé, elle écarta le rideau de la tente et sortit.
En bas, sur la passerelle, Maya aperçut le mouvement furtif du rideau du coin de l'œil. Intriguée, voyant que Flora ne respectait pas sa consigne de rester avec Soren, elle confia la suite des opérations à un lieutenant et commença à monter les escaliers. Elle gravit les marches à pas de loup et déboucha sur le palier supérieur.
— Flora... commença-t-elle, prête à la réprimander.
Mais les mots s'éteignirent dans sa gorge. Maya se figea, pétrifiée par la scène qui se déroulait devant ses yeux. Flora se tenait debout sur le bord de la porte, la dague à la main, sa silhouette se découpant contre le ciel blafard.
Juste en face d'elle, sur le toit plat qui précédait l'entrée, trois hommes vêtus de tuniques bises l'attendaient. Les Chiens de l'Enfer. L'un d'eux faisait jouer sa chaîne avec une lenteur provocante, le métal brillant d'un éclat sinistre sous la lune. Le face-à-face était total.
L’homme à la chaîne resta immobile, laissant le silence s’étirer entre eux. Un duel de regards s'installa, pesant, électrique. Pendant de longues minutes, plus rien ne sembla exister : ni le vent hurlant, ni l'agitation du clan en bas. Flora ne cilla pas, et lui ne bougea pas d'un millimètre, scrutant cette silhouette frêle qui osait lui tenir tête. Finalement, dans un geste lent, l'homme tendit son bras droit et, d'un mouvement sec du poignet, fit remonter sa lourde chaîne métallique pour qu'elle vienne s'enrouler docilement autour de son avant-bras. Un signe de trêve qui ne détendit personne.
— Quatre mois, Fantôme, commença-t-il d'une voix rauque, presque pensive. Quatre mois qu'on se demande comment une petite chose comme toi a pu ressortir vivante des boyaux du secteur Sud.
Flora resserra sa prise sur la dague de Soren, le souvenir de cette nuit glaciale lui remontant à la gorge.
— On t'avait acculée sur ce rempart, reprit l'homme en faisant un pas de côté. On avait verrouillé chaque issue. Personne ne survit à cette chute, et encore moins aux patrouilles qui ratissent le bas. Pourtant, tu t'es volatilisée. Pas une trace de sang, pas un bruit. Juste du vent.
Il s'arrêta, ses deux complices restant figés comme des statues de pierre derrière lui.
— Le Maître n'aime pas les énigmes, mais il respecte ceux qui trompent la mort. On ne vient pas pour te briser, ni pour piller cette tour. On vient parce qu'on a un problème que même nos chaînes ne peuvent pas résoudre. Un passage dans les anciennes fonderies, là où la vapeur et les vieux mécanismes de défense broient n'importe quel homme qui tente de passer.
Il planta son regard dans celui de Flora.
— On dit que tu vois les chemins que personne d'autre ne voit. Que tu entends les engrenages avant qu'ils ne se referment. On a besoin de ton "instinct" pour nous guider à travers ce labyrinthe de fer sans qu'on se fasse déchiqueter.
Il fit un geste vers la ville sombre.
— Aide-nous à franchir ces galeries, et les Chiens de l'Enfer signeront une trêve de sang avec le Nid. On oublie ta dette de l'autre soir. On vous laisse votre perchoir et vos blessés en paix. Ton secret de survie contre la sécurité de ton clan. Qu'est-ce que tu en dis ?
Un silence de plomb s'installa sur le toit de la tour, seulement troublé par le sifflement du vent qui s'engouffrait dans les charpentes de fer. Flora restait immobile, son regard plongeant dans celui de l'homme masqué. Ses pensées tourbillonnaient, cherchant une faille, une vérité cachée sous ce métal et ce cuir.
Elle finit par briser ce mutisme d'une voix qui, bien qu'un peu sourde, portait tout son scepticisme.
— Pourquoi moi ? lança-t-elle avec une franchise tranchante. Pourquoi faire appel à moi alors qu'au départ, il y a quatre mois, vous avez tout fait pour me tuer!
L'homme à la chaîne la regarda longuement, ses yeux brillant d'une lueur indéchiffrable dans l'ombre de son masque. Il ne répondit pas tout de suite, laissant le poids de la question flotter entre eux, avant de lâcher d'un ton monocorde :
— Parce que ceux qui essaient de te tuer sont les mieux placés pour savoir que tu es increvable, Fantôme. La haine et le respect sont les deux faces d'une même pièce dans les bas-fonds.
Flora resta pensive. Elle sentit la tension quitter peu à peu ses membres, bien que son cœur batte toujours la chamade. Lentement, elle baissa sa dague, laissant la pointe d'acier s'orienter vers le sol.
— Si j'accepte... murmura-t-elle, est-ce que vous me laisserez partir une fois la tâche accomplie ?
L'homme resta muet un instant, comme s'il pesait la valeur de sa propre parole.
— Tout dépendra de ta réussite, finit-il par répondre avec une honnêteté brutale. Si tu échoues, tu mourras dans ce labyrinthe, broyée par les vieux engrenages. Mais si tu réussis... tu pourras revenir ici, dans cette tour, sans que personne ne vienne t'importuner.
Il continua à la fixer, sentant bien qu'elle hésitait encore à confier sa vie à ceux qui l'avaient traquée. Voyant qu'il ne l'avait pas totalement convaincue, il rajouta, le ton presque solennel
— Vois notre présence aujourd'hui comme une trêve avec les Voltigeurs. Nous ne venons pas te capturer. Nous venons t'engager pour une tâche.
— M'engager ? répéta Flora, intriguée par le choix de ce mot si formel dans une bouche si sauvage.
— Oui, t'engager, comme... comment dire cela...
Il s'interrompit, cherchant ses mots tout en commençant à faire les cent pas devant elle et ses deux gardes.
Maya, qui s'était calmée en observant la tournure diplomatique que prenait l'échange, s'avança de quelques pas pour sortir de l'ombre de l'entrée. Elle intervint pour éclaircir la situation :
— Ce qu'il veut dire, Flora, c'est qu'ils veulent passer une sorte de contrat de travail avec toi. La mission est simple : aller au bout de leur "labyrinthe". À la fin de ce contrat, tu seras libre de revenir ici en toute sécurité. Et grâce à cet accord... les Voltigeurs et les Chiens de l'Enfer feront une trêve et signeront un traité de paix.
L'homme se retourna brusquement vers Maya, pointant un doigt ganté vers elle dans un geste d'approbation.
— C'est ça ! Exactement ! s'exclama-t-il, sa voix résonnant avec une satisfaction féroce.
Il se tourna de nouveau vers Flora, l'attendant au tournant de sa décision.
— Alors ? Quelle est ta réponse, Fantôme ?
L'homme à la chaîne s'immobilisa, ses yeux rivés sur Flora, attendant le mot qui changerait l'équilibre de la ville.
Flora jeta un dernier regard vers la tente où Soren luttait contre la fièvre, puis vers Maya, dont le visage restait impénétrable malgré l'enjeu colossal. Elle sentit le froid de la dague contre sa paume, ce lien avec le monde des Voltigeurs qu'elle s'apprêtait peut-être à quitter pour les ténèbres des fonderies.
Elle inspira profondément l'air glacial de l'aube, redressa les épaules, et ancra ses yeux dans ceux du mercenaire.
— J'accepte, lâcha-t-elle d'une voix claire qui ne trahissait aucune peur. Mais au moindre faux pas de votre part... le contrat sera rompu dans le sang.
n gros silence tomba alors sur la tour. Un silence lourd, presque sacré, où seul le claquement lointain d'un drapeau du clan contre un mât de fer venait ponctuer l'instant. Les deux gardes restèrent immobiles comme des spectres, tandis que l'homme à la chaîne inclinait lentement la tête, un sourire invisible se devinant sous son masque de cuir.
Le pacte était scellé. Le Fantôme acceptait de descendre de son perchoir pour affronter les entrailles de la cité.

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