chapitre 24
Le petit groupe s'arrêta net là où le sentier de rocaille s'élargissait pour surplomber la vallée sèche. Ici, le vent rabougri des Digues rencontrait enfin les bourrasques plus fraîches qui descendaient des hauteurs du village. Ce n'était qu'un amas de rochers gris, une limite invisible connue seulement de ceux qui vivaient du pillage et de la survie, mais l'homme à la chaîne s'immobilisa comme s'il venait de heurter un mur.
Ses deux gardes restèrent en retrait, leurs yeux scrutant nerveusement les crêtes du secteur Nord. Ils n'étaient plus chez eux ; ici, chaque repli de terrain, chaque muret de pierre sèche pouvait cacher un Voltigeur à l'affût.
— Voilà ta limite, Fantôme, lâcha l'homme à la chaîne d'une voix rauque qui se perdit dans le sifflement du vent. Quelques pas de plus sur ce versant, et tu es de retour sur ton territoire de charognards. On ne va pas plus loin.
Flora s'arrêta, mais avant de s'élancer seule sur le chemin du retour, elle se tourna vers le colosse. La dague de Soren brillait d'un éclat terne à sa ceinture, captant la lumière crue de l'après-midi.
— Pourquoi m'avoir escortée jusqu'ici ? demanda-t-elle, son regard plongeant dans celui du mercenaire. Vous aviez vos plans. Vous auriez pu me laisser me perdre dans la rocaille une fois la porte ouverte.
L'homme resta silencieux un long moment, croisant ses bras massifs sur son torse. Le cliquetis de sa chaîne semblait ponctuer ses réflexions.
— Parce que le Maître n'aime pas les dettes mal payées, finit-il par répondre. Et parce que... s'il t'était arrivé quelque chose avant d'atteindre tes terres, ton clan aurait cru à une trahison. On n'a pas besoin d'une guerre avec des gamins qui tombent du ciel en ce moment. On a assez de travail avec nos vannes.
Il fit un signe de tête vers le carnet qu'elle tenait serré contre elle.
— Utilise bien ce qu'il y a là-dedans. Les chemins que tu y trouveras sont vieux, mais ils sont sûrs pour ceux qui ont le pied léger et le cœur solide.
Flora fit un pas sur le sentier du Nord, sentant déjà l'appel de la tour.
— On est quittes, alors ? Pour la chute d'il y a quatre mois et pour aujourd'hui ?
L'homme à la chaîne laissa échapper un rire bref, un son sec qui n'avait plus rien de menaçant.
— On est quittes, Fantôme. Mais ne t'avise pas de revenir rôder dans nos poches. La prochaine fois, on ne discutera peut-être pas avec autant de patience.
Il fit un signe à ses hommes et, sans un mot de plus, le trio fit demi-tour, redescendant vers les terres basses des Digues pour disparaître derrière un éperon rocheux.
Flora resta seule un instant, écoutant le bruit de leurs bottes sur la caillasse s'effacer. Elle leva les yeux vers les hauteurs du village, là où la silhouette de la tour se découpait contre le ciel. Elle était libre, et elle portait entre ses mains de quoi assurer la paix du Nid.
Il fit un signe à ses hommes et le trio fit demi-tour, redescendant vers les terres basses pour disparaître derrière un éperon rocheux. Flora resta seule un instant, écoutant le silence revenir, avant de s'élancer sur le chemin escarpé.
Soudain, trois silhouettes surgirent des anfractuosités de la paroi calcaire, barrant le sentier. Leurs capes de cuir se confondaient avec le gris de la pierre. C'était une patrouille de Voltigeurs, les traits tirés, les arcs à moitié bandés.
— Halte ! Qui va là ! rugit le premier, un grand brun dont la cicatrice sur la joue blanchit sous l'effet de la tension.
Flora s'immobilisa net, les mains bien en évidence, sentant le vent du village fouetter son visage couvert de poussière. Elle reconnut immédiatement les trois garçons : c'était la garde personnelle de Soren, ceux qui ne quittaient normalement jamais les abords de la tour. Ils pointaient leurs dagues vers elle, les traits tirés par une attente nerveuse qui durait visiblement depuis des heures.
L'un d'eux, le plus jeune, baissa brusquement son arc, les yeux écarquillés par la surprise.
— Flora ?! s'exclama-t-il, sa voix déraillant sous le choc.
Le chef de patrouille, celui à la cicatrice, resta figé, sa lame à mi-chemin. Il scruta son visage marqué par la fatigue, ses vêtements déchirés par les mécanismes du Labyrinthe, et cette lueur d'autorité nouvelle qu'il ne lui avait jamais connue.
— Par les anciens... murmura-t-il en rengainant enfin son arme. On a cru que tu ne repasserais jamais cette ligne, petite. On vous a vus d'en haut... on t'a vue discuter avec ces bouchers des Digues comme s'ils étaient tes frères. On a failli intervenir.
Flora resta immobile, le vent du village fouettant ses cheveux emmêlés. Elle sentait le poids de la fatigue, mais aussi une pointe d'amertume face à leur accueil.
— Si vous étiez intervenus, vous auriez tout gâché, répliqua-t-elle d'une voix glaciale qui les fit tous ciller. J'ai un traité de paix. Les Chiens ne franchiront plus nos limites tant qu'on respecte notre part.
Le grand brun à la cicatrice baissa les yeux, une pointe de honte rougissant ses pommettes. Il ne l'avait jamais entendue parler avec une telle assurance
— Maya nous a dit que tu étais partie de ton plein gré pour nous sauver... mais on a eu peur, Flora. On a vu ces ombres rôder à la frontière pendant des heures. On pensait qu'ils ne te laisseraient pas repartir une fois le travail fini.
— Ils m'ont escortée, coupa-t-elle en reprenant sa marche, ignorant l'offre d'aide du plus jeune qui tentait de prendre sa sacoche. Écartez-vous. J'ai besoin de voir Soren. Maintenant.
Les trois Voltigeurs s'exécutèrent sans un mot, formant malgré eux une haie d'honneur alors qu'elle s'engageait sur le sentier final. Flora ne les regardait plus. Elle imaginait déjà la tête de Soren quand elle lui raconterait que ses propres hommes l'avaient accueillie avec la pointe d'une flèche alors qu'elle portait la survie du clan dans son sac.
Elle dépassa les premières maisons de pierre du village, les habitants s'arrêtant pour observer cette silhouette frêle et poussiéreuse qui marchait avec une détermination farouche au milieu des guerriers. La haute silhouette de la tour se dressait enfin devant elle.
Maya était sur le seuil, les bras croisés, le visage marqué par une attente insoutenable. En voyant Flora s'approcher, saine et sauve, elle décroisa lentement les bras, un immense soulagement balayant la sévérité de ses traits.
Flora s'arrêta devant elle, le souffle court, la poussière des Digues collée à sa peau comme une seconde armure. Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule vers les trois patrouilleurs qui l'avaient escortée, une lueur d'agacement brillant encore dans ses yeux sombres.
— Tes chiens de garde ont failli m'abattre à la frontière, Maya, lâcha-t-elle d'une voix sèche, sans préambule. Ils ont eu de la chance que je sois d'humeur clémente, sinon Soren aurait eu trois têtes à mettre au bout d'une pique demain matin.
Maya accusa le coup, jetant un regard noir aux trois garçons qui baissèrent immédiatement la tête, feignant de s'intéresser à leurs bottes. Elle reporta son attention sur Flora, ses mains tremblant légèrement alors qu'elle s'approchait pour vérifier l'état de la jeune fille.
— Je m'occuperai d'eux plus tard, murmura la guérisseuse, sa voix trahissant une émotion qu'elle tentait de contenir. L'important, c'est que tu sois là. Est-ce que... est-ce que ça a marché ?
Flora ne répondit pas avec des mots. Elle sortit lentement le carnet de plomb de sa sacoche et le brandit devant le visage de Maya. Le métal gris capta la lumière déclinante, lourd de secrets et de promesses.
— On a la paix, Maya. Le contrat est scellé. Les Chiens ne franchiront plus nos limites.
Le soupir de soulagement qui s'échappa de la poitrine de Maya sembla faire vibrer les poutres de la tour. Elle ferma les yeux une seconde, comme si un poids immense venait de s'évaporer.
— Va le voir, dit-elle enfin en s'écartant pour lui laisser le passage. Il refuse de se rendormir. Il n'a cessé de demander l'heure depuis que tu es partie. Jacob s'est endormi à son chevet, mais lui... il t'attend comme si sa vie en dépendait.
Flora hocha la tête, serra le carnet contre son buste et s'enfonça dans la pénombre familière de la tour. Elle monta les marches, une à une, sentant chaque muscle de ses jambes protester, mais son cœur, lui, battait à tout rompre.
Lorsqu'elle écarta le rideau de la tente, elle vit Soren. Il était à moitié redressé, le visage encore pâle mais les yeux grands ouverts, fixés sur l'entrée. En apercevant Flora, une étincelle de vie pur pointa dans son regard.
Le silence qui s'installa dans la tente fut d'une densité presque physique, seulement troublé par le crépitement erratique d'une bougie qui luttait contre l'obscurité. Soren ne bougea pas d'un pouce, le souffle court, ses yeux d'acier parcourant la silhouette de Flora comme s'il cherchait à mémoriser chaque nouvelle égratignure, chaque trace de cette poussière de plomb grise qui la recouvrait.
Flora restait là, immobile sur le seuil, ses muscles tremblant d'un épuisement qui semblait soudain peser plus lourd que la pierre des Digues. Maintenant que la mission était accomplie, maintenant qu'elle voyait Soren vivant et conscient, toute sa force semblait l'abandonner d'un coup. Elle n'en pouvait plus. Ses jambes ne la portaient presque plus, et son esprit, saturé par la peur et la tension des dernières heures, ne réclamait qu'une seule chose.
Sans un mot, elle laissa glisser sa sacoche au sol dans un bruit mat. Elle franchit les quelques pas qui la séparaient du lit avec une lenteur de somnambule. Elle ne chercha pas à parler, elle n'avait plus la force de raconter les mécanismes, les Chiens ou le carnet. Elle avait seulement besoin de lui.
Soren tendit sa main valide, une invitation silencieuse, et Flora s'y engouffra. Elle s'écroula doucement contre lui, ses genoux cédant alors qu'elle se hissait sur le bord du matelas pour se nicher dans son cou. Soren l'accueillit avec une ferveur protectrice, ancrant ses doigts dans ses cheveux emmêlés pour la maintenir contre lui.
Flora ferma les yeux et chercha ses lèvres. Elle l'embrassa avec une tendresse désespérée, un baiser qui goûtait le sel, la poussière et le soulagement pur de l'avoir retrouvé. Soren répondit avec la même intensité, ses lèvres brûlantes contre les siennes, lui transmettant toute la force qu'il lui restait. C'était leur pacte à eux, un échange de vie dans la pénombre de la tour.
Lorsqu'ils s'écartèrent, Flora ne bougea plus. Elle laissa sa tête retomber lourdement sur l'épaule de Soren, son corps s'affaissant contre le sien dans un abandon total. La fatigue l'aspirait comme un gouffre noir. Elle sentit la main de Soren caresser son dos à travers son cuir déchiré, un geste lent et régulier qui finit d'apaiser son cœur battant.
— Dors, murmura Soren contre sa tempe, sa voix rauque étant le plus beau des refuges. Je te tiens. Le Fantôme est rentré.
À côté d'eux, Jacob grogna légèrement dans son sommeil, mais le monde extérieur n'existait plus. Flora s'endormit en quelques secondes, lovée contre Soren, enfin brisée par la fatigue mais habitée par une paix qu'elle n'avait jamais connue.

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