chapitre 25

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La lumière grise de l'aube commençait à filtrer à travers les jointures de la tour, mais à l'intérieur de la tente, le temps semblait encore suspendu à la nuit. Le silence n'était troublé que par le clapotis régulier de l'eau dans un seau de bois.

Flora dormait d'un sommeil de plomb, une léthargie si profonde qu'elle ne sentait pas le mouvement des mains qui s'occupaient d'elle. Elle était étendue en travers du lit, sa tête reposant sur les genoux de Soren. Ce dernier, bien que pâle, ne brûlait plus. La fièvre l'avait quitté, chassée par les heures de repos qu'il avait prises, endormi contre Flora dès son retour. Ce contact, cette certitude qu'elle était saine et sauve, avait été le meilleur des remèdes. Désormais lucide et protecteur, il avait repris ses esprits avec une détermination tranquille.

Maya se tenait debout près du lit, tenant un seau d'eau tiède qu'elle venait d'apporter. Elle observait Soren avec un mélange d'admiration et d'inquiétude, mais elle ne dit rien. Elle se contenta de lui tendre un linge de coton propre. Soren s'en empara avec une lenteur méthodique. Ses mouvements étaient précautionneux, presque révérencieux. D'une main qu'il s'efforçait de ne pas faire trembler malgré la douleur de ses propres blessures, il commença à « laver » Flora de manière délicate.

Il passa doucement le linge humide sur son front, effaçant la poussière de plomb qui s'était incrustée dans ses pores pendant son périple dans les Digues. Il descendit vers ses tempes, ses pommettes, puis le contour de ses lèvres, révélant peu à peu la peau pâle et pure du Fantôme sous la crasse des tunnels. À chaque passage du tissu, il s'attardait sur une égratignure, un bleu, comme s'il voulait absorber sa douleur par le simple toucher.

Il déplaça le linge vers son cou, là où la suie s'était logée dans les plis de sa peau. Il le faisait avec une minutie presque religieuse, rinçant le coton dans le seau dès qu'il devenait trop gris. L'eau tiède fumait légèrement dans l'air frais de la tour, créant un petit cocon de chaleur autour d'eux. Maya regardait ce guerrier d'ordinaire si brutal transformer ses mains calleuses en instruments de pure tendresse. C'était un spectacle qu'elle n'aurait jamais cru voir : Soren, le chef des Voltigeurs, ignorant ses propres côtes brisées pour restaurer la dignité de celle qui s'était sacrifiée pour lui.

Flora ne se réveilla pas. Elle laissa échapper un léger soupir, sa tête basculant un peu plus sur les cuisses de Soren. Elle semblait flotter dans un entre-deux confortable, protégée par cette humidité tiède et la présence de l'homme qu'elle aimait. Le contraste était saisissant entre ses vêtements déchirés, témoins de l'enfer des souterrains, et la douceur du geste de Soren qui lui rendait peu à peu son vrai visage.

Maya finit par déposer une bassine vide et murmura d'une voix basse :

— Elle a besoin de repos, Soren. Autant que toi. Mais les nouvelles de son retour ont déjà fait le tour du nid. La patrouille de la frontière attend tes ordres en bas... ils sont terrifiés. Ils savent qu'ils ont failli commettre l'irréparable en la menaçant.

Soren ne détacha pas ses yeux du visage de Flora. Il s'attarda sur le dos de sa main, nettoyant chaque phalange avec une patience infinie.

— Qu'ils attendent, répondit-il, sa voix rauque redevenue ferme. Qu'ils attendent dans le froid jusqu'à ce que j'aie fini de m'occuper d'elle. Personne ne la dérangera avant qu'elle ne l'ait décidé. Si l'un d'eux ose monter sans mon accord, il regrettera d'avoir survécu à la nuit.

Maya hocha la tête, comprenant qu'aucune force au monde ne ferait bouger Soren. Elle quitta la tente en silence, laissant les deux rescapés seuls dans la lumière naissante. Soren continua ses soins, ses doigts effleurant parfois la joue de Flora après le passage du linge, juste pour sentir la douceur de sa peau retrouvée.

Le silence de la tour se fit plus profond, seulement rythmé par le souffle calme de Flora. Soren déplaça ses mains avec une précaution infinie pour ajuster la position de la jeune fille sur ses genoux, et c'est là que ses doigts frôlèrent une forme rigide glissée contre son flanc, sous sa ceinture de cuir déchirée.

Il en sortit avec lenteur le carnet de cuir. Ce n'était pas un objet massif, mais un petit recueil dont la couverture souple portait les stigmates du temps et de l'humidité des Digues. Soren le tourna entre ses mains, fasciné par le motif gravé en creux dans le cuir : un oiseau aux ailes déployées, exactement le même insigne que celui qui ornait le pommeau de sa propre dague.

Une onde d'intrigue le parcourut. Comment ce carnet, perdu dans les entrailles du secteur Sud, pouvait-il porter la marque de son clan ? Il sentit une pulsion de curiosité le pousser à l'ouvrir, à feuilleter les pages pour y chercher des réponses, mais il s'arrêta net. Ce carnet appartenait à Flora. C'était son trophée, son mystère. Il décida de ne pas l'ouvrir, préférant attendre son réveil pour découvrir ce secret avec elle

Il reposa délicatement le carnet sur le bord du lit, mais en voulant remonter la manche de la tunique de Flora pour nettoyer son bras, il se figea. Sous le cuir entaillé, une longue blessure vive barrait sa peau, partant du poignet pour remonter vers le coude. Flora, dans son épuisement total, semblait ignorer qu'elle portait cette entaille ; elle ne s'en était pas plainte, trop occupée à ramener la paix au nid.

Soren accusa le coup, une onde de culpabilité lui serrant la gorge. Elle était revenue, s'était battue contre sa propre garde à la frontière, et s'était écroulée dans ses bras sans jamais se rendre compte de cette morsure d'acier sur son bras.

Il reprit le linge, le rinça longuement dans l'eau tiède et commença à nettoyer la plaie avec une concentration féroce. Ses doigts tremblaient légèrement, non plus de fièvre, mais d'une rage sourde contre lui-même de l'avoir laissée affronter cela seule. Chaque fois que le coton humide effleurait la chair à vif, Soren retenait son propre souffle, comme s'il craignait de la briser. Flora ne se réveilla pas tout de suite, mais un petit gémissement de douleur s'échappa de ses lèvres, et sa main se crispa par réflexe sur la jambe de Soren.

La morsure de l’eau tiède sur la chair à vif finit par percer le voile de son inconscience. Flora remua lentement la tête sur les genoux de Soren, un gémissement plaintif s’échappant de ses lèvres alors que ses paupières papillonnaient avec effort. Elle ouvrit les yeux, mais son regard restait flou, perdu dans les ombres de la tente qui dansaient sous la lueur grise du matin.

— Où… où je suis ? murmura-t-elle, sa voix n’étant plus qu’un souffle ensablé, totalement désorientée.

Soren posa immédiatement sa main large sur son épaule pour la rassurer.

— Dans la tour, Flora. Tu es à la maison, répondit-il d'une voix basse et protectrice.

aidée par la poigne solide de Soren, elle se redressa lentement pour s’asseoir sur le bord du lit. Le mouvement fit tanguer le monde autour d'elle, mais la présence de Soren à ses côtés agissait comme une ancre. Peu à peu, les lambeaux de souvenirs de la veille remontèrent à la surface : les Digues sombres, le visage de l'homme à la chaîne, le contrat dangereux et son retour épuisé au milieu de la nuit. Un immense soupir de soulagement fit trembler sa poitrine. Tout était fini. Elle était revenue.

Sans réfléchir, elle se laissa glisser contre lui, s’encrant dans ses bras comme si elle craignait que le sol ne se dérobe à nouveau. Elle se colla contre son torse, sa joue reposant sur le tissu de sa tunique, respirant son odeur familière.

Soren laissa échapper un petit rire rauque, ses doigts venant se perdre dans ses cheveux avec une tendresse qu’il ne cherchait plus à cacher. Il ne put s'empêcher de la taquiner gentiment, une lueur d'amusement brillant dans ses yeux d'acier

— Je t’ai manquée à ce point-là, petit Fantôme ?

— Voui ! répondit-elle d'une petite voix d'enfant, sans aucune hésitation.

Elle leva la tête vers lui, son visage encore marqué par la fatigue, et déposa un baiser rapide et tendre sur le menton de Soren. Ce dernier resta figé une seconde, un peu gêné par cette démonstration d'affection spontanée, mais son sourire s'élargit.

Ne lâchant rien de sa tâche, il reprit le linge pour continuer de nettoyer l’entaille sur son avant-bras. Flora grimaça, sentant la brûlure de l’eau au contact de la plaie vive. Soren s’interrompit, observant la marque sanglante avec une moue soucieuse.

— Comment tu t’es fait ça ? demanda-t-il, ses sourcils se fronçant sous l'effet de l'inquiétude.

Flora regarda son bras comme si elle le découvrait pour la première fois, ses yeux suivant la ligne rouge qui barrait sa peau.

— Je n'en sais rien, admit-elle franchement. Je n'ai absolument rien senti. J'imagine que l'obscurité et la peur font parfois oublier la douleur.

Soren contracta la mâchoire, mais il ne dit rien, se contentant de tamponner la blessure avec une précaution infinie, tandis que Flora restait blottie contre lui, savourant ce calme retrouvé.

Soren resta silencieux un instant, ses yeux dérivant vers le mystérieux objet déposé sur le rebord du lit.

— Et ce carnet de cuir ? demanda-t-il finalement, la curiosité l'emportant sur le reste. Où est-ce que tu l'as déniché ?

Flora se blottit un peu plus contre lui, sa voix se faisant basse alors que les souvenirs de l'obscurité lui revenaient.

— J'ai dû les aider à trouver des plans pour localiser des valves cachées. C’étaient des parchemins anciens, dissimulés dans une sorte de sous-sol labyrinthique, rempli de pièges... Ce carnet était là, dans la toute dernière pièce. L'homme à la chaîne me l'a donné en sortant. Il a dit que ça ne leur serait d'aucune utilité, qu'ils n'en avaient rien à faire. Il m'a dit de prendre ça comme un «pourboire».

Elle s'interrompit, le visage soudain crispé. Une douleur vive venait de lui traverser la jambe. Ce n'était pas un nouveau nœud musculaire, mais une souffrance sourde, pulsatile, le prix logique de chaque pas forcé et de chaque saut effectué dans les décombres la veille.

Soren le sentit immédiatement. Sans un mot, il passa ses bras sous elle et la souleva avec une précaution infinie pour la rallonger délicatement dans le lit.

— Repose-toi, ordonna-t-il doucement. Je vais chercher la crème pour détendre tout ça.

Il se tourna vers la petite table où Maya laissait les remèdes. En fouillant pour trouver le pot de baume apaisant, ses doigts heurtèrent un objet métallique qu'il reconnut au premier contact. Il se figea, le pot de crème dans une main et sa propre dague personnelle dans l'autre. Il se retourna vers Flora, l'air totalement incrédule.

— T'es partie avec ma dague ?! lança-t-il, les sourcils haussés. Pourquoi ?

Flora sentit ses joues s'empourrer. Elle détourna la tête dans le sens inverse, fixant un point invisible sur la toile de la tente pour éviter son regard d'acier.

— Pour ma protection... murmura-t-elle d'abord.

Puis, après un court silence, elle avoua d'une voix presque inaudible :

— Et parce que... je voulais t'avoir près de moi.

Soren resta muet, la dague à la main, touché par cet aveu qu'il n'attendait pas. Un silence chargé d'une émotion nouvelle s'installa entre eux, alors que le vent du matin faisait vibrer les parois de la tour.

Il resta un instant immobile, pesant l'acier de son arme comme s'il découvrait pour la première fois la valeur de l'objet. Puis, il posa la dague sur le rebord de la table et s'avança vers elle, le pot de crème à la main. Un sourire en coin, de ceux qui annonçaient une taquinerie mémorable, étira ses lèvres.

— Ah, je vois, lâcha-t-il d'un ton traînant, s'asseyant au bord du matelas avec un air faussement supérieur. Le Fantôme a besoin de mon odeur sur une lame pour ne pas trembler dans le noir ?

Flora essaya de protester, mais Soren ne lui laissa pas le temps de répondre. Il ouvrit le pot de baume, l'odeur de la sauge et du camphre envahissant immédiatement l'espace restreint de la tente.

— C’est attendrissant, vraiment, continua-t-il en prélevant une noisette de crème, son regard d'acier brillant d'une malice insupportable. Dire qu'on raconte partout que tu es une ombre impitoyable... Si les Voltigeurs savaient que tu sers ma dague contre ton cœur dès que je ne regarde pas, ta réputation en prendrait un sacré coup, tu ne penses pas ?

Flora sentit le rouge lui monter aux oreilles. Elle tenta de s'enfoncer sous la couverture, mais Soren attrapa délicatement sa cheville pour commencer le massage.

— T'avoir près de moi, répéta-t-il à mi-voix, imitant sa voix douce avec une exagération flagrante. C’est presque romantique, Flora. La prochaine fois, demande-moi une mèche de cheveux ou un vieux morceau de tunique, ça pèse moins lourd qu'un surin d'acier dans une sacoche !

Flora grogna, tournant toujours la tête pour ne pas croiser son regard moqueur, même si elle sentait la chaleur de ses mains commencer à dénouer les tensions de sa jambe.

— Tais-toi et mets la crème, bouda-t-elle, ce qui ne fit qu'amplifier le rire étouffé de Soren.

— Bien ordonné, petit Fantôme, bien ordonné, répliqua-t-il en appuyant avec un peu plus d'insistance sur le muscle fatigué, savourant visiblement sa victoire

Le silence retomba lentement dans la tente, seulement troublé par le glissement régulier des mains de Soren sur la peau de Flora. L'odeur camphrée du baume apaisant flottait dans l'air, et la chaleur du massage commençait enfin à dissiper l'élancement électrique qui torturait son muscle. Flora restait immobile, le regard perdu vers la toile grise, jusqu’à ce qu’un long soupir de découragement ne s’échappe de sa poitrine.

Soren s'interrompit un instant, ses doigts s'attardant sur sa cheville.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il, sa voix ayant perdu son ton moqueur pour redevenir basse et attentive.

Flora hésita, triturant un coin de la couverture, avant de lâcher ce qu'elle avait sur le cœur :

— J'aimerais juste que cette fichue jambe arrête de me faire mal... J'en ai marre, Soren. J'en ai marre de rester clouée au sol dès que la fatigue prend le dessus. Je veux pouvoir m'entraîner comme j'en ai envie, sans avoir l'impression d'être un poids mort à chaque effort.

Soren reprit son mouvement, exerçant une pression ferme mais rassurante sur le muscle endolori.

— Guérir prend du temps, Flora. Il ne faut pas brûler les étapes, sinon tu finiras par te briser pour de bon. Il faut apprendre à être patiente.

Il marqua une pause, un petit sourire en coin réapparaissant sur ses lèvres alors qu'il croisait son regard.

— Et puis, pour ma part... je dois avouer que j'aime bien prendre soin de toi comme ça.

Flora n'eut pas le temps de répondre à cette confidence qu'un coup sec retentit contre le montant de bois de l'entrée. Le rideau de toile s'écarta légèrement et Maya passa la tête, l'air passablement irritée.

— Soren ? fit la guérisseuse en jetant un coup d'œil à la scène. Je fais quoi de ta garde personnelle ? Ils sont en bas, et j'en ai marre de les voir me harceler toutes les cinq minutes pour savoir quand tu vas enfin te décider à descendre les voir. Ils attendent leur sentence et ils commencent à me taper sur le système.

Soren marqua un temps d'arrêt, ses doigts s'attardant une ultime seconde sur la cheville de Flora avant de se retirer. Il laissa échapper un long soupir, un son lourd qui semblait peser le poids de toute la fatigue de la nuit. Sans dire un mot, il se leva lentement, ignorant l'élancement dans ses propres côtes, et se dirigea vers la table. Ses mains se refermèrent sur le cuir du fourreau de sa dague personnelle. Il la fixa un instant, l'acier brillant d'un éclat froid sous la lumière grise, avant de la glisser à sa ceinture.

Un silence pesant s'installa dans la tente, seulement troublé par le frottement du métal. Soren resta ainsi, le regard fixé sur la toile, la mâchoire si contractée qu'une petite veine battait sur sa tempe. Flora, redressée contre ses coussins, l'observait avec une appréhension grandissante. Elle retrouvait le chef de guerre, celui dont l'aura imposait un respect teinté de crainte, et ce changement brutal la troublait.

— Soren... murmura-t-elle, sa voix trahissant son inquiétude. Qu'est-ce que tu vas leur faire ? Est-ce que... est-ce que tu vas les tuer ? Ou les blesser ?

Soren tourna lentement la tête vers elle. En voyant le trouble dans les yeux sombres de Flora, son expression s'adoucit imperceptiblement. Il resta pensif un instant, laissant sa main reposer sur le pommeau de son arme

— Je suis loin d'être un tueur, Flora, répondit-il d'une voix basse mais ferme pour la rassurer. Ce sont mes hommes, mon clan. Mais je suis strict avec eux, et ils le savent. Ils ont levé une arme sur toi, ils t'ont menacée alors que tu portais notre survie. Un tel manquement mérite une sentence, sinon l'ordre n'existe plus au Nid.

Flora baissa les yeux vers la couverture, triturant nerveusement le tissu entre ses doigts. Elle se rappelait leurs visages fatigués à la frontière, leur peur sincère face aux Chiens de l'Enfer.

— S'il te plaît... sois clément avec eux, balbutia-t-elle sans oser le regarder. Ils ne l'ont sans doute pas fait exprès. Ils étaient juste nerveux, épuisés... ils pensaient protéger le nid.

Soren ne répondit pas tout de suite. Il se contenta de lui jeter un regard indéchiffrable avant de se tourner vers le rideau de l'entrée.

— Fais-les monter, Maya, ordonna-t-il finalement. Tous les trois.

Maya hocha la tête avec une gravité solennelle et disparut. Soren s'adossa alors contre la table de bois, les bras croisés sur son torse bandé, restant debout malgré la faiblesse qui devait encore tirailler ses membres. Il attendit là, transformant l'espace de la tente en une salle de jugement improvisée, sous le regard intrigué et anxieux de Flora qui restait assise dans le lit, le carnet de cuir à portée de main.

Le bruit de bottes hésitantes résonna enfin sur le plancher. Les trois patrouilleurs entrèrent l'un après l'autre, la tête basse, n'osant pas croiser le regard d'acier de leur chef.

Les trois voltigeurs étaient alignés, les épaules rentrées, fixant leurs bottes comme s'ils s'attendaient à ce que le sol se dérobe. Le silence dans la tente devint si lourd qu'on aurait pu entendre la mèche de la bougie se consumer. Soren les observa longuement, ses yeux d'acier passant de l'un à l'autre sans l'ombre d'une émotion, avant de rompre le calme d'une voix basse, presque trop calme.

— Expliquez-vous, lâcha-t-il enfin. Maya a passé la journée à prévenir chaque patrouille que Flora reviendrait, et qu'elle ne serait probablement pas seule. Elle est l'une des nôtres. Comment avez-vous pu ne pas la reconnaître ?

Un malaise palpable s'installa. C’est le plus jeune de la bande, celui qui avait crié le nom de Flora à la frontière, qui osa enfin prendre la parole. Ses mains tremblaient légèrement le long de ses cuisses alors qu'il levait les yeux vers son chef.

— On était sur les nerfs, chef... commença-t-il d'une voix mal assurée. On est épuisés. On a pas l'habitude de travailler de nuit, mais là. il y avait encore cette fichue brume qui traînait au sol, près des rochers. On ne voyait rien à plus de dix pas.

Il marqua une pause, jetant un regard furtif vers Flora avant de se reconcentrer sur Soren.

— Quand on a vu ces silhouettes massives approcher, on a cru à une attaque. On ne voyait qu'une forme frêle entourée. Ce n'est qu'au moment où on l'a interceptée, là, sur la ligne de la frontière, qu'on a réalisé que c'était elle. On a eu peur, chef. Peur pour le nid, peur de s'être fait doubler.

Soren resta immobile, son expression indéchiffrable, tandis que les garçons se taisaient, attendant la sentence. Flora, toujours assise contre ses coussins, sentait la sincérité dans la détresse du jeune voltigeur. Elle revoyait cette brume nocturne et comprenait comment sa propre silhouette, couverte de la poussière grise des Digues, avait pu se fondre dans le décor.

Le silence s'étira de nouveau, pesant et électrique. Soren quitta finalement son appui contre la table et fit quelques pas lents vers le bord du lit. Il s’assit tout près de Flora, sans la quitter des yeux, son regard d'acier semblant peser chaque mot de l'explication qu'il venait d'entendre. Il réfléchissait, la mâchoire serrée, cherchant comment punir une erreur qui aurait pu coûter la vie à la seule personne qu'il voulait protéger.

Sentant la tension monter d'un cran, Flora bougea doucement. Elle posa une main délicate sur son torse, juste au-dessus de ses bandages. Ce contact soudain surprit Soren ; il sursauta imperceptiblement et tourna la tête vers elle, son regard s'adoucissant à l'instant où il croisa le sien.

— Il dit vrai, Soren, murmura-t-elle d'une voix calme mais assurée, son regard ne quittant pas le sien pour bien marquer sa sincérité. Il y avait vraiment beaucoup de brume hier soir, près de la lisière du Nord. Même moi, de mon côté, je ne les avais pas remarqués avant qu'ils ne m'interceptent sur le sentier.

Elle marqua une pause, sentant les trois patrouilleurs retenir leur souffle dans l'ombre.

— Entre la poussière des Digues qui me recouvrait et ce brouillard épais qui collait à la roche, j'aurais pu être n'importe qui. Ils ont agi par instinct pour protéger le clan. Ne les punis pas pour avoir été trop prudents.

Soren resta muet, sa main venant se poser sur celle de Flora qui reposait toujours sur son torse. Il fixa ses hommes, puis reporta son attention sur la jeune fille, semblant lutter entre son devoir de chef et l'appel à la clémence de son petit Fantôme.

Le silence s'étira une dernière fois, faisant perler des gouttes de sueur sur le front du plus jeune des patrouilleurs. Soren finit par soupirer, sa main serrant un peu plus celle de Flora, acceptant silencieusement son intervention. Il reporta son regard d'acier sur les trois hommes alignés devant lui.

— Considérez-vous comme chanceux que Flora plaide en votre faveur, lâcha-t-il d'une voix qui fit vibrer l'air de la tente. Mais ne vous y trompez pas : je ne serai pas aussi clément la prochaine fois. Un Voltigeur qui ne sait pas distinguer une ombre d'une menace est un danger pour tout le Nid.

Il se tourna vers l'ouverture et appela Maya d'un ton sec. La guérisseuse écarta le rideau instantanément, comme si elle n'avait pas bougé de derrière la toile, et attendit ses ordres, les bras croisés. Soren pointa un doigt accusateur vers les trois jeunes.

— Maya, emmène-les. Ils ont besoin de se réveiller les yeux. Tu vas leur donner un entraînement intensif pendant les prochaines quarante-huit heures. Pas de repos, pas d'excuses. Que cet entraînement leur serve de sentence pour avoir manqué de discernement à la frontière.

Le plus jeune des gardes laissa échapper un soupir de soulagement qui ressemblait presque à un sanglot, tandis que le chef de patrouille hochait la tête avec une soumission totale. Ils savaient que les entraînements de Maya étaient épuisants, mais c’était bien peu payé comparé à la colère noire qu'ils redoutaient.

— Bien, Soren, répondit Maya avec un petit sourire sévère. Suivez-moi, messieurs. On va voir si vous êtes aussi rapides à la course qu'à la dague.

Ils sortirent tous les quatre, les bruits de leurs pas s'effaçant rapidement dans l'escalier de bois de la tour. Le rideau de toile retomba, isolant de nouveau la tente du reste du monde. Soren se détendit enfin, ses épaules s'affaissant alors qu'il se tournait vers Flora. Ils étaient enfin seuls.

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