chapitre 26

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Le rideau de toile retomba lourdement, étouffant les bruits de pas des patrouilleurs qui s'empressaient de s'éloigner. Le silence qui revint dans la tente n'avait plus rien de tranchant ; c'était une atmosphère chargée de soulagement et d'une complicité retrouvée. Soren resta assis sur le bord du matelas, mais ses épaules se relâchèrent enfin. Le masque de chef implacable qu'il portait devant ses hommes s'effrita totalement, laissant place à une lueur malicieuse dans ses yeux d'acier.

Il pivota lentement vers Flora, un petit sourire en coin étirant ses lèvres. Il se rapprocha d'elle, réduisant l'espace jusqu'à ce que leurs genoux se touchent, et la dévisagea avec un air faussement sérieux qui ne trompait personne.

— Alors comme ça, le petit Fantôme joue les avocates de la miséricorde ? lâcha-t-il d'un ton traînant, sa voix vibrant d'une taquinerie évidente. « Ne les punis pas, Soren... ils ont agi par instinct... »

Il l'imita avec une exagération flagrante, penchant la tête pour mieux capter son regard. Flora sentit le rouge lui monter aux oreilles, mais elle ne baissa pas les yeux. Elle se redressa un peu plus contre l'oreiller, prête à lui rendre la monnaie de sa pièce.

— Je ne savais pas que tu avais un cœur si tendre pour mes idiots de patrouilleurs, continua-t-il en s'approchant encore, son visage n'étant plus qu'à quelques centimètres du sien. Tu te rends compte que tu viens de leur sauver la peau ? Si ça continue, c'est toi qu'ils vont venir voir pour demander des permissions au lieu de moi.

Flora laissa échapper un petit rire provocateur, posant sa main sur son torse pour le repousser légèrement, tout en restant bien ancrée contre lui.

— Oh, je vois, répliqua-t-elle en l'imitant à son tour. Le grand chef des Voltigeurs est déçu ? Tu aurais préféré que je te laisse les envoyer au cachot pour pouvoir jouer les tyrans ? Si j'ai insisté pour qu'ils partent, Soren, c'est surtout parce que tes grognements commençaient à me donner mal à la tête. Et puis, entre nous...

Elle pointa du doigt le seau d'eau tiède resté au pied du lit.

— On sait tous les deux qui "fondait" tout à l'heure quand il s'agissait de me laver le visage. Tu étais tellement délicat qu'on aurait dit que tu manipulais du cristal. Alors, qui est le plus "tendre" de nous deux, finalement ?

Soren accusa le coup, son sourire s'élargissant devant cette riposte bien placée. Il ne s'arrêta pas là pour autant. Profitant de leur proximité, il commença à lui donner des baisers légers dans le cou, remontant vers son oreille pour la mordiller doucement, juste assez pour la faire frissonner.

— Tu parles trop, Flora, murmura-t-il contre sa peau, sa voix n'étant plus qu'un grognement sourd et possessif. J'ai passé trop d'heures à me demander si j'allais un jour te revoir franchir ce rideau. Alors tes plaidoiries... elles attendront.

Il continua ses petites attaques, ses lèvres traçant un sillage brûlant le long de sa mâchoire, savourant sa victoire sur son éloquence alors qu'elle perdait peu à peu le fil de ses pensées. Flora ferma les yeux, sa main s'égarant dans les cheveux sombres de Soren pour l'attirer plus près.

Mais alors qu'elle s'abandonnait à cette chaleur, une vive décharge partit de sa jambe, lui rappelant cruellement l'effort surhumain de la veille. Elle laissa échapper un gémissement qui n'avait rien de romantique cette fois, son corps se raidissant brusquement. Soren s'arrêta net, son expression changeant instantanément pour une inquiétude féroce.

— Ta jambe ? demanda-t-il en se redressant, ses mains revenant sur la couverture.

Flora hocha la tête, le visage brusquement pâle. La fatigue accumulée, le stress des Digues et la douleur de sa blessure malmenée finissaient par avoir raison de ses dernières forces. Une chaleur sèche commença à lui brûler les tempes.

— Je... je ne me sens pas bien, Soren, balbutia-t-elle en se collant encore plus contre lui, cherchant désespérément sa solidité alors que tout se mettait à tanguer.

Soren jura entre ses dents, sentant le front de Flora devenir brûlant contre son cou. La fièvre montait, nourrie par l'épuisement total. Il la serra plus fort, l'enveloppant dans ses bras massifs pour calmer les frissons qui commençaient à la secouer. Le carnet de cuir à l'oiseau, resté sur le bord du matelas, semblait soudain bien secondaire face à l'état de son petit Fantôme.

Pris d'une urgence froide, Soren allongea Flora avec une délicatesse infinie sur le matelas, rabattant les fourrures sur ses épaules tremblantes. Il rajusta son propre haut à la hâte, le visage tendu. Il savait que dans le silence relatif de la tour, Maya ne l'entendrait jamais si elle était restée en bas avec les recrues.

Il sortit de la tente en trombe, ignorant la douleur sourde qui commençait à irradier de son propre flanc. Arrivé à la rambarde de bois qui surplombait la cour intérieure, ses yeux d'acier balayèrent l'espace. Il finit par repérer la silhouette de Maya, en bas, près des cibles de tir à l'arc. Elle était déjà en train de malmener les trois patrouilleurs consignés, supervisant leur entraînement intensif sous le soleil grimpant.

— MAYA !

Le cri de Soren déchira l'air avec une telle puissance que chaque Voltigeur dans la cour se figea sur place, les arcs bandés restant immobiles. Mais l'effort fut de trop. La tension brutale exercée sur ses muscles encore fragiles fit céder les points de suture de son côté. Soren laissa échapper un grognement étouffé, sa main se plaquant instinctivement sur ses côtes là où le bandage commençait déjà à s'imbiber d'une tache sombre. Il se courba légèrement, le souffle coupé par une crampe violente.

En bas, Maya tourna la tête d'un coup sec. En voyant Soren s'agripper à la rambarde, plié en deux, elle ne réfléchit pas. Elle lâcha ses recrues et se mit à courir vers l'escalier, grimpant les marches quatre à quatre. Lorsqu'elle déboucha sur le palier, hors d'haleine et les traits déformés par l'inquiétude, elle se précipita vers lui.

— Soren ! Par les anciens, qu'est-ce que tu as fait ?! rugit-elle en tentant d'écarter sa main pour examiner la blessure qui venait de se rouvrir.

Soren la repoussa doucement mais fermement, son regard fixé sur l'entrée de la tente. Sa voix n'était plus qu'un sifflement rauque, mais l'ordre était clair.

— Pas moi, Maya... C'est Flora. Elle ne va pas bien du tout. C'est urgent.

Maya jura entre ses dents, mais elle ne le lâcha pas pour autant. Elle le saisit par le bras, forçant le chef des Voltigeurs à marcher malgré sa douleur, et le ramena de force à l'intérieur de la tente.

Lorsqu'ils franchirent le rideau, le spectacle fit geler le sang de la guérisseuse. Flora était en nage, ses cheveux collés à son front brûlant, le visage aussi pâle que la neige des sommets. Elle tremblait sous les fourrures, perdue dans les prémices d'un délire fiévreux. Maya poussa Soren sans ménagement sur la chaise de bois.

— Assis ! Et n'en bouge plus avant que je te l'ordonne !

Elle se précipita au chevet de Flora, ses mains expertes volant déjà vers le front de la jeune fille pour évaluer l'ampleur du désastre.

Maya jeta un regard noir à Soren, dont la main pressait toujours ses propres côtes pour contenir le sang qui commençait à rougir sa tunique. Elle savait qu'il ne la laisserait pas le toucher tant que l'état de Flora ne serait pas stabilisé.

— Reste là et ne fais pas l'idiot, gronda-t-elle sans même le regarder, ses mains s'activant déjà à défaire les fourrures qui étouffaient la jeune fille.

Elle posa le plat de sa main sur le front de Flora et tressaillit. La chaleur qui s'en dégageait était sèche, alarmante. Flora ne réagissait plus aux bruits de la tente ; elle laissait échapper de petits gémissements saccadés, ses paupières palpitant sans s'ouvrir. Maya remonta la jambière de son pantalon de cuir et découvrit la zone du genou : la peau était tendue, luisante et d'un rouge sombre qui ne laissait aucun doute sur l'inflammation qui gagnait du terrain.

— JACOB ! appela-t-elle d'une voix qui ne souffrait aucune discussion.

Le petit garçon, qui n'était pas loin, s'engouffra dans la tente quelques secondes plus tard, le visage décomposé en voyant Soren blessé sur sa chaise et Flora dans cet état.

— Apporte-moi de l'eau fraîche, tout de suite ! Et va chercher la fiole de saule blanc dans mon étui, au pied de l'escalier ! Vite !

Alors que Jacob détalait, Maya se tourna vers Soren, dont le visage se crispait de plus en plus sous la douleur de sa propre déchirure.

— Soren, j'ai besoin que tu la maintiennes, ordonna-t-elle en désignant les épaules de Flora. Je vais devoir drainer l'inflammation de sa jambe, et elle va se débattre. Oublie tes côtes une minute et sers-toi de tes bras pour elle.

Soren ne se le fit pas dire deux fois. Il se leva avec effort, serrant les dents pour ne pas gémir, et vint se placer à la tête du lit. Il encadra le visage de Flora de ses mains calleuses, tentant de croiser son regard absent.

— Je suis là, petit Fantôme... murmura-t-il, sa voix vibrant d'une détresse qu'il n'avait jamais montrée à personne. Je te tiens.

Maya sortit une petite lame de son tablier, la faisant briller une seconde au-dessus de la bougie. Elle devait agir vite avant que l'infection ne se propage davantage dans le sang de la jeune fille.

Le temps sembla s'étirer dans une lenteur agonisante. Pendant près d'une heure, la tente devint le théâtre d'une lutte silencieuse contre l'infection. Soren, les dents serrées jusqu'à s'en faire mal à la mâchoire, tint bon. Malgré le sang qui continuait de poisser sa propre tunique et la douleur lancinante qui lui labourait le flanc, il ne lâcha pas Flora. Il resta penché sur elle, ses bras encadrant son corps frêle, lui murmurant des paroles inaudibles pour tenter de l'ancrer dans la réalité, même si la jeune fille restait désespérément inconsciente. Flora était trop brûlante, trop enfoncée dans les brumes de sa fièvre pour sentir la lame de Maya ou les soins prodigués à sa jambe malmenée.

Maya travaillait avec une concentration féroce, nettoyant, drainant et recousant la plaie de la jambe avec une précision chirurgicale. Lorsqu'elle finit enfin par poser le dernier bandage propre sur Flora, elle se redressa en essuyant la sueur de son front d'un revers de main ensanglanté. C'est alors que son regard tomba sur Soren, qui était resté figé dans sa position de garde, livide.

— À ton tour, maintenant, lâcha-t-elle d'une voix sans réplique.

Elle s'approcha de lui et, sans lui laisser le temps de protester, elle écarta brutalement les pans de sa tunique pour examiner ses côtes. Ce qu'elle découvrit la fit jurer entre ses dents. La blessure de Soren ne s'était pas simplement rouverte à cause de l'effort ; elle s'était sournoisement infectée sous les anciens points de suture. Le pus commençait à s'accumuler sous la chair, et le fait que les coutures aient lâché sous la pression de son cri était, par un coup de chance ironique, la meilleure chose qui pouvait lui arriver.

— Regarde-moi ça, grogna Maya en préparant un nouveau linge imbibé d'alcool. Si tu n'avais pas hurlé comme un possédé pour m'appeler, cette infection aurait fini par te bouffer de l'intérieur sans qu'on s'en aperçoive. Tes points qui lâchent, c'est ce qui va te sauver la vie, espèce d'idiot têtu.

Soren ne l'écoutait qu'à moitié. Ses yeux d'acier, bien que voilés par la souffrance, ne quittaient pas le visage de Flora qui reposait désormais immobile, sa respiration un peu plus régulière.

— Elle va s'en sortir ? demanda-t-il, ignorant totalement les réprimandes de la guérisseuse.

Maya soupira en commençant à nettoyer la plaie infectée de Soren, provoquant chez lui un tressaillement qu'il ne put dissimuler.

— Elle est solide, Soren. Plus que toi, apparemment. Le drainage va faire baisser la fièvre d'ici quelques heures. Mais pour l'instant, vous allez rester tous les deux cloués à ce lit. Et si je vous vois bouger ne serait-ce qu'un petit doigt avant demain matin, je vous assomme moi-même avec une louche.

Soren laissa sa tête s'enfoncer dans l'oreiller, allongé juste à côté de Flora. Il observait Maya qui rangeait ses instruments, remarquant la fatigue sur ses traits. Il réalisa qu'elle portait seule toute la santé du clan sur ses épaules.

— je remarque que tu es seule pour tout faire, Maya, lui fit-il remarquer d'une voix basse. On ne peut pas tout faire reposer sur toi. Est-ce que tu serais capable de former quelqu'un pour t'aider ?

Maya s’immobilisa, un linge propre à la main. Elle tourna la tête vers le coin de la tente où Jacob s'efforçait de boucher une fiole avec une application solennelle, épiant ses gestes depuis des heures.

— J’y avais pensé, effectivement, répondit-elle. Il m’aide de temps en temps, il apprend vite et il n’a pas peur de la vue du sang. Je me disais que ce serait une bonne idée de commencer à le former sérieusement. Il a besoin d’une place parmi nous. Qu'est-ce que tu en penses, Soren ? C'est ton avis de chef que je demande.

Soren observa le petit garçon, voyant l'étincelle de fierté dans ses yeux dès qu'il se sentait utile. Il resta silencieux un instant avant de répondre d'un ton sérieux :

— Pour ma part, je suis d'accord. Je préfère le savoir avec toi qu'à traîner sur les remparts. Mais...

Il tourna la tête vers Flora qui dormait profondément à ses côtés, sa main cherchant la sienne sous la couverture.

— ... tu devras malgré tout demander l'accord de Flora à son réveil. Même si je suis le chef, les décisions qui concernent Jacob doivent toujours finir par sa permission et son avis à elle. C'est elle qui veille sur lui.

Maya hocha la tête, comprenant parfaitement l'importance de ce lien. Elle finit de ranger son matériel, s'assurant que les deux blessés ne bougeraient plus, avant de souffler la dernière bougie. La tente fut plongée dans une pénombre protectrice, laissant enfin le repos gagner la haute tour.

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