chapitre 27

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Le soleil de l'après-midi plombait déjà sur la tour, filtrant en rayons dorés à travers la toile de la tente. Flora ne s'était toujours pas réveillée ; son corps, épuisé par la fièvre et les émotions de la veille, avait sombré dans un sommeil réparateur et profond qui semblait vouloir durer éternellement. À ses côtés, la place était vide, mais encore tiède.

Soren s'était levé aux premières lueurs de l'aube. Il se tenait maintenant près d'une bassine, s'aspergeant le visage d'une eau fraîche qu'il était allé puiser lui-même. Ses mouvements étaient encore prudents à cause de son flanc, mais la fièvre l'avait totalement quitté. Il s'essuyait vigoureusement avec un linge quand Maya écarta le rideau, un rouleau de parchemins et de cartes sous le bras.

— Enfin debout, Soren, fit-elle en s'approchant de la table massive. J'ai passé la matinée à réfléchir à notre situation. On ne peut plus rester ainsi

Soren reposa son linge, intrigué par le sérieux de sa voix.
— Explique-toi.

— On est enfermés, Soren. On vit les uns sur les autres dans cette tour, sans aucun bâtiment extérieur, sans remparts dignes de ce nom pour nous protéger de nos ennemis. Si les Chiens décident de nous assiéger, on mourra de faim ou d'étouffement entre ces murs.

Elle déroula une carte de la tour sur la table de bois, l'étalant d'un geste sec. Soren s'approcha, s'appuyant sur ses bras pour étudier le croquis.
— Pose tes cartes et présente-moi tes idées, ordonna-t-il, son esprit de chef reprenant instantanément le dessus.

Maya désigna le plan actuel : la tente de Soren nichée dans un coin, la sortie juste à côté, le petit coin de soins déjà trop étroit, le foyer central et les zones d'entraînement où les Voltigeurs se marchaient sur les pieds.

— Regarde, on manque de place pour tout. Mon idée est simple : on doit sortir de la tour. On va démolir certains bâtiments en ruines à l'extérieur pour récupérer les planches, les briques et les billots de bois. Avec ces débris, on va ériger un mur d'enceinte qui englobera environ trois pâtés de maisons autour de la tour

Soren suivit le tracé que Maya dessinait du doigt sur la carte. C'était ambitieux, mais vital.

— En faisant ça, continua Maya avec passion, on déplace les installations d'entraînement à l'extérieur, au grand air. Je pourrai aussi déplacer la tente de soins, l'agrandir enfin pour avoir un vrai dispensaire. Et surtout...

Elle marqua une pause, son regard se faisant plus doux.
— On pourra ajouter une classe. Une vraie pièce pour apprendre aux plus jeunes à lire et à écrire. On ne peut pas élever une génération qui ne connaît que la dague et le plomb, Soren.

Soren resta silencieux, fixant les plans de Maya. L'idée de transformer ce perchoir de guerriers en une véritable colonie fortifiée et organisée lui plaisait. C'était la première fois qu'il voyait un avenir qui ne se résumait pas à la simple survie au jour le jour.

— C'est un projet colossal, Maya, murmura-t-il en frottant sa mâchoire. Ça va demander des semaines de travail et chaque bras valide du clan.

Soren fit glisser la carte vers lui, ses yeux d'acier scrutant l'emplacement actuel de son propre abri.

— Si on déplace l'infirmerie à l'extérieur comme tu le suggères, on libère un espace stratégique ici, au cœur de la structure, fit-il remarquer en désignant l'alcôve. Je pense que je devrais changer ma tente de place et l'installer là où se trouvait ton coin de soins. Ça l'éloignera de l'entrée principale. En cas d'intrusion, je ne serai plus la première cible exposée, et ça me permettra de garder un œil sur tout le hall central.

Maya hocha la tête, notant la modification d'un trait de charbon.
— C'est plus sage. Et ça te donnera un peu plus d'intimité, loin du passage constant des patrouilles.

Ils continuèrent ainsi pendant un long moment, débattant de la hauteur des palissades, de la solidité des briques de récupération et de la répartition des corvées. L'enthousiasme de Maya était contagieux ; elle ne voyait plus seulement une tour de défense, mais un foyer capable de grandir. Quand ils furent enfin tous les deux convaincus par le tracé final, Soren se redressa de toute sa hauteur, une autorité calme émanant de lui malgré ses bandages.

— C'est un bon plan, Maya. Rassemble tout le monde en bas. Puisque je suis encore coincé ici par tes ordres de repos, tu vas leur expliquer notre projet en tant que chef par intérim. Dis-leur que ce sont mes ordres, mais que c'est toi qui diriges les manœuvres.

Maya ne se le fit pas dire deux fois. Elle ramassa ses croquis avec une détermination farouche et quitta la tente d'un pas rapide. Soren s'approcha de la rambarde intérieure et la regarda sortir. Quelques secondes plus tard, le sifflement strident de rassemblement déchira le silence de l'après-midi, faisant écho contre les parois de pierre.

Au bout d'à peine cinq minutes, le brouhaha des voix s'éteignit au pied de la tour. Maya, debout sur un affût de canon démantelé, commença à exposer le plan avec une clarté redoutable. Soren, depuis son perchoir, observait les visages des Voltigeurs et des jeunes du clan. L'intérêt se lisait sur chaque visage ; l'idée de gagner de l'espace et une véritable protection galvanisait les troupes.

Sans attendre, le clan se mit au travail. Le bruit des pioches et des masses frappant les bâtiments délabrés à l'extérieur résonna bientôt dans toute la zone. Le Nid commençait enfin à s'étendre, brique par brique.

Soren vit Maya, en bas, diriger les manœuvres avec une poigne de fer. Elle n'hésitait pas à hausser la ton pour corriger l'angle d'une future palissade ou pour accélérer le démantèlement d'un vieux toit. Pour ces orphelins du secteur Sud, construire ce mur, c'était enfin tracer une ligne entre eux et le reste du monde cruel.

Le vacarme des démolitions finit par s'infiltrer sous la toile de la tente, là où le silence régnait depuis des heures. Flora bougea lentement sous les fourrures. Le grondement sourd d'un mur qui s'écroulait à l'extérieur fit vibrer le sol de la tour, la tirant brutalement des brumes de son sommeil. Elle sursauta, ses yeux s'ouvrant sur la pénombre dorée de l'après-midi, le cœur battant à tout rompre.

Soren, entendant le froissement des draps, quitta son poste d'observation et s'approcha du lit. Il s'assit avec précaution sur le rebord, son regard s'adoucissant en voyant Flora émerger péniblement. Elle était décoiffée, les traits encore tirés par la fièvre qui venait de la quitter, mais son regard était redevenu clair.

— Soren… ? murmura-t-elle en tentant de se redresser, une main pressée sur sa tempe. C’est quoi ce bruit ? On nous attaque ?

— Reste tranquille, petit Fantôme, répondit-il d'une voix basse pour apaiser son sursaut. Personne n'attaque. C’est Maya. Elle a décidé de nous construire un vrai territoire.

Flora fronça les sourcils, tendant l'oreille vers le vacarme extérieur. Elle entendait les cris de ralliement des jeunes voltigeurs et le craquement du bois qu'on arrachait.

— Un territoire ? répéta-t-elle, un peu perdue.

Soren esquissa un sourire, celui qu'il réservait aux moments de victoire.

— Elle démolit les ruines aux alentours pour nous faire un mur d'enceinte. On s'agrandit, Flora. On sort de la tour pour s'installer dans le périmètre. Elle veut faire une classe pour les petits, une infirmerie digne de ce nom… Elle est en train de transformer notre planque en une forteresse.

Flora resta un instant silencieuse, assimilant la nouvelle. L'idée que le Nid ne soit plus seulement une tour isolée mais un véritable domaine protégé lui semblait presque irréel. Elle se colla contre Soren, cherchant la chaleur de son bras.

— On va vraiment avoir un chez-nous ? demanda-t-elle, sa voix vibrant d'une espérance fragile.
Soren passa son bras autour de ses épaules, la serrant contre lui malgré la pointe de douleur dans ses propres côtes.

— Apparemment. Elle a déjà mis tout le monde au travail. Les patrouilleurs que tu as sauvés ce matin sont les premiers à porter les briques.

Flora laissa sa tête reposer contre son torse, écoutant le rythme régulier de son cœur qui battait sous sa joue. Elle aurait voulu se réjouir davantage, poser mille questions sur ce nouveau mur et sur la classe pour les petits, mais ses paupières lui semblaient soudain peser des tonnes. Le vacarme des démolitions à l'extérieur, au lieu de l'agacer, devint un bourdonnement lointain, presque berçant.

Elle sentit la main de Soren caresser doucement ses cheveux, un geste lent et protecteur qui finit de dissiper ses dernières forces. L'effort pour rester assise et parler était encore trop grand. Sa respiration se fit plus lente, plus profonde, alors qu'elle s'abandonnait totalement contre lui.

— Je... je suis encore si fatiguée, Soren, murmura-t-elle, sa voix s'éteignant peu à peu.

Soren sentit le corps de la jeune fille s'alourdir contre son flanc. Il comprit que la fièvre l'avait peut-être quittée, mais que l'épuisement, lui, réclamait encore son dû. Il ne chercha pas à la retenir éveillée. Au contraire, il s'installa plus confortablement contre les coussins, la ramenant contre lui pour qu'elle puisse dormir sans avoir à fournir le moindre effort.

— Dors, petit Fantôme, souffla-t-il contre son front. Le mur sera encore là à ton réveil. Je ne bouge pas.

Flora ne répondit pas. Elle s'était déjà rendormie, enlacée dans ses bras, bercée par la vibration familière de sa voix et le son lointain des pioches qui construisaient leur avenir. Soren resta immobile un long moment, fixant la toile de la tente, mais la fatigue accumulée et la douleur sourde de sa propre blessure finirent par avoir raison de sa vigilance. Ses paupières devinrent pesantes, et il finit par sombrer à son tour, sa main toujours protectrice autour de l'épaule de Flora

À l'extérieur, le vacarme ne faiblit pas de tout l'après-midi. Maya menait le chantier avec une énergie inépuisable, supervisant le transport des billots et l'alignement des premières fondations de briques. Personne ne monta dans la tour. La consigne de laisser les deux blessés se reposer était respectée par tous les Voltigeurs, qui préféraient s'épuiser à la tâche plutôt que de risquer de réveiller la colère de leur chef.

Ce n'est qu'au coucher du soleil, alors que le ciel se teintait d'un orange brûlé, que Maya fit enfin signe de s'arrêter. Elle rentra à l'intérieur de la tour, suivie par les autres Voltigeurs, tous couverts de poussière et de sueur, mais les yeux brillants d'une fierté nouvelle.

Le repas fut servi dans le hall central, autour du grand foyer. L'odeur du ragoût chaud remplaça celle de la poussière de démolition. Ce fut un moment de répit bien mérité ; après avoir mangé en silence, chacun fut libre de ses occupations. Certains s'écroulèrent sur leurs paillasses, tandis que d'autres s'installaient près du feu pour discuter à voix basse de l'avancée des travaux.

Dans la tente, en haut, le silence était revenu, seulement troublé par les respirations calmes de Soren et Flora, toujours endormis l'un contre l'autre, ignorant que leur forteresse avait déjà commencé à prendre forme sous leurs pieds.

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