chapitre 29

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La lumière grise du matin filtrait à travers la toile, dessinant des ombres familières sur les parois de la tente. Flora sentit le souffle chaud de Soren contre sa nuque avant même qu'il ne bouge. Une semaine s'était écoulée depuis qu'ils s'étaient emmurés ici pour guérir, une semaine où chaque baiser et chaque étreinte avaient scellé un peu plus ce lien sauvage entre eux.

Soren glissa une main possessive sur la hanche de Flora, la ramenant un instant contre lui avant de se redresser. Ses doigts s'attardèrent sur la cicatrice de sa jambe, vérifiant d'un geste machinal la souplesse de la peau. Dans l'intimité de la couche, leurs corps ne formaient plus qu'un, habitués désormais à cette chaleur constante qu'ils s'offraient l'un à l'autre pour oublier la dureté du monde extérieur.

Le silence fut brusquement rompu par le bruit sec du rideau de cuir que l'on écarte. Maya entra sans demander son reste, une écuelle fumante dans une main. Son regard de guérisseuse fit le tour de la pièce, s'arrêtant sur leur position entrelacée sans ciller, avant de se fixer sur leurs visages avec une sévérité qui n'admettait aucune discussion.

— J’espère que vous avez profité du calme, lança-t-elle d'une voix coupante en posant l'écuelle sur la table. Parce que c’est l’heure de voir si vous tenez debout.

Soren se redressa, gardant son bras autour de la taille de Flora, l'attirant encore plus près de son torse massif. Il fixa Maya, non pas avec impatience, mais avec une autorité retrouvée, celle du chef qui a fini de panser ses plaies.

— On a suivi tes ordres à la lettre, Maya, répondit Soren d'une voix grave et assurée. Pas un pas hors de cette tente, pas un effort inutile. Mais maintenant, regarde-nous. On est guéris. Le clan a besoin de son chef et Flora a besoin d'air. On descend aujourd'hui, que tu sois d'accord ou non.

Maya s'approcha, fronçant les sourcils. Elle pressa la peau de la jambe de Flora, puis vérifia les côtes de Soren. Elle nota le teint sain de Flora et la force qui émanait de nouveau de Soren. Elle resta silencieuse un moment, croisant les bras sur son tablier.

— Le repos total a payé, finit-elle par admettre avec un soupir bourru. La peau a bien pris, les tissus sont solides. Vous pouvez sortir. Mais je vous préviens : si je vois l'un de vous deux forcer comme un abruti et rouvrir une plaie, je vous enchaîne au pied de la tour. C'est clair ?

Flora échangea un regard complice avec Soren. Elle sentait son cœur battre un peu plus vite. La sentence était tombée : ils étaient libres.

— Bien, reprit Maya en se dirigeant vers la sortie. Habillez-vous. Jacob trépigne en bas depuis l'aube, il a failli renverser mon stock de décoctions trois fois parce qu'il voulait monter vous voir. Ne le faites pas attendre plus longtemps.

Soren laissa échapper un grognement qui ressemblait presque à un rire étouffé une fois que le rideau fut retombé derrière la guérisseuse. Il resserra un instant son étreinte sur la taille de Flora, l'attirant contre lui pour un dernier moment de calme avant de replonger dans le chaos du clan.

— Elle a toujours le dernier mot, grogna-t-il contre son cou, son souffle chaud faisant frissonner Flora. Mais au moins, on est libres.

Il se redressa complètement, révélant sa carrure massive dans la pénombre de la tour. Avec une aisance retrouvée, il commença à enfiler ses pièces d'armure de cuir, ses muscles roulant sous sa peau marquée par les combats. Flora, de son côté, enfila sa tunique, savourant la sensation du tissu propre contre sa peau. Elle ajusta ses propres bottes, vérifiant la souplesse de sa cheville. Elle se sentait forte, portée par la semaine de proximité absolue qu'elle venait de vivre avec lui.

— Prête ? demanda Soren en lui tendant sa main calleuse, celle qui l'avait tenue et rassurée pendant leurs nuits de fièvre.

Flora glissa ses doigts dans les siens, ancrant son regard dans le sien.
— Plus que jamais. Allons voir ce que Jacob a fabriqué pendant qu'on "se reposait"

Lorsqu'ils écartèrent enfin le lourd rideau pour sortir sur la passerelle, le froid vif du matin les percuta de plein fouet. Flora inspira à pleins poumons, étourdie un instant par l'immensité du ciel de fer. En bas, le camp des orphelins grouillait de vie. Ce n'était pas une forteresse de légende, mais un amas de bois gris et de boue où chacun luttait pour sa place.

Soudain, une petite silhouette dévala les marches de la réserve d'eau en hurlant.
— FLORA ! SOREN !

C'était Jacob. Il courait vers le pied de la tour, sa sacoche de soigneur ballotant contre ses hanches, manquant de s'étaler dans la boue à chaque enjambée. Maya, qui n'était pas loin, leva les yeux au ciel en criant.

  • Jacob ! Tes herbes ! Si tu les renverses, tu les ramasses à la langue

Jacob s'arrêta net au pied de l'escalier, les joues rougies par sa course folle. Il leva les yeux vers eux alors qu'ils finissaient de descendre les dernières marches de bois brut. Le silence se fit un instant autour d'eux, les autres orphelins jetant des regards curieux, mais c'est le petit frère de Flora qui rompit le calme.

Il planta ses mains sur ses hanches, dévisageant Flora puis Soren. Son regard s'attarda un long moment sur le bras de Soren, qui enlaçait toujours fermement la taille de Flora, une main possessive posée sur sa hanche. Jacob n'était pas un enfant ordinaire ; la rue et la survie lui avaient appris à observer ce que les autres ignoraient. Il était bien plus éveillé que la plupart des jeunes de son âge.

— Pourquoi vous vous tenez comme ça ? demanda-t-il d'une voix claire qui porta jusqu'aux premières tentes.

Soren ne cilla pas, mais Flora sentit une pointe de chaleur monter à ses joues. Avant qu'ils ne puissent répondre, Jacob fronça les sourcils, une lueur de curiosité pure et directe dans les yeux.

— Et... pourquoi on entendait des gémissements venir de ta tente, Soren ? demanda-t-il sans aucun détour. Maya disait que vous deviez vous reposer pour guérir vos plaies, mais on aurait dit que vous vous battiez encore là-haut.

Un silence pesant s'abattit sur le camp. Quelques éclaireurs qui nettoyaient leurs arcs à proximité s'étouffèrent discrètement, détournant le regard pour cacher un sourire. Maya, un peu plus loin, s'arrêta net dans son tri de racines, une main sur le front, l'air de se demander si elle devait intervenir ou laisser Soren s'enfoncer tout seul.

Soren, d'ordinaire si prompt à donner des ordres, resta un instant la bouche entrouverte, le regard fixe. Il raffermit machinalement sa prise sur la taille de Flora, comme pour se donner une contenue.

— C’était... l’entraînement, Jacob, finit-il par lâcher d'une voix un peu plus rauque que d'habitude, cherchant désespérément une excuse qui tienne la route. La rééducation, c'est douloureux.

Jacob plissa les yeux, pas du tout convaincu par l'explication du chef.
— Ah bon ? Pourtant, Flora avait pas l'air d'avoir mal à la fin, on aurait dit qu'elle...

— Jacob ! coupa Maya d'une voix de tonnerre en s'approchant à grands pas. Si tu as assez d'énergie pour poser des questions idiotes, tu en as assez pour aller piler les racines de consoude. Allez, bouge !

Flora sentit le bras de Soren se tendre contre sa taille, ses doigts se crispant légèrement sur sa hanche. Elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil de côté à son compagnon : ses oreilles étaient devenues étrangement rouges, contrastant avec son air d'ordinaire si impénétrable. Elle étouffa un rire contre son épaule, savourant sa détresse.

— L’entraînement, hein ? murmura-t-elle pour lui seul, d'une voix traînante et moqueuse. C’est comme ça que tu appelles ça maintenant ?

Soren lui jeta un regard noir, mais ses yeux trahissaient une lueur d'amusement malgré la gêne. Il reporta son attention sur Jacob, qui boudait un peu sous l'ordre de Maya, mais ne lâchait pas l'affaire du regard.

— Jacob, coupa Soren d'une voix qui se voulait de nouveau autoritaire, bien qu'un peu trop haute. Va piler ces racines. Si tu fais du bon travail, je te montrerai comment affûter une vraie lame de chasseur ce soir. Ça t'occupera plus que d'écouter aux portes des tentes.

L'offre fit l'effet d'un miracle. Les yeux de Jacob s'illuminèrent instantanément, oubliant les gémissements et les mystères des adultes.
— Une vraie lame ? Comme la tienne ?

— Presque, concéda Soren en lui faisant signe de déguerpir vers le mortier de Maya. Allez, file.

Jacob ne se le fit pas dire deux fois et fila vers la guérisseuse en sautillant, sa sacoche battant joyeusement ses flancs. Maya, restée en retrait, croisa les bras et secoua la tête en direction du couple.

— Beau rattrapage, Chef, lança-t-elle avec un sarcasme mal dissimulé. Mais la prochaine fois, essayez de "vous entraîner" avec un peu plus de discrétion. Les murs de cette tour ne sont pas aussi épais que vos têtes.

La réplique de Maya fut l'étincelle qui fit exploser le baril de poudre. Flora n’en put plus et éclata d'un rire cristallin, se pliant presque en deux contre le bras de Soren. Autour d'eux, les éclaireurs et les orphelins les plus âgés, qui faisaient semblant de ne rien entendre jusque-là, lâchèrent prise. Des rires étouffés se transformèrent en esclandres, certains se tapant les cuisses en voyant la tête déconfite de leur chef.

Soren, sentant le contrôle de la situation lui échapper totalement, s’arrêta net au milieu du passage. Il fit pivoter Flora face à lui, ses mains s'ancrant fermement sur ses épaules pour couper court à son fou rire, même si une lueur de défi brillait dans ses propres yeux d'acier.

— Arrête ça tout de suite, Flora, gronda-t-il, essayant de garder un ton sérieux malgré le sourire qui menaçait de percer sa barbe.

Il se pencha vers elle, sa voix baissant d'un ton pour que seuls ceux qui étaient juste à côté puissent l'entendre, tout en pointant un doigt accusateur vers sa poitrine.

— Si le petit a posé ces questions, c’est parce que c'est toi qui gémis beaucoup trop fort, pas moi ! C'est ta faute s'il s'imagine qu'on s'entretue là-haut.

Il jeta un regard par-dessus son épaule vers la silhouette de Jacob qui s'éloignait en sautillant, puis reporta son attention sur Flora, secouant la tête avec une sorte de respect mêlé d'agacement.

— Et d’ailleurs, ce gosse est beaucoup trop futé pour son âge. Il analyse tout ce qu'il voit... va falloir qu'on apprenne à être plus silencieux ou à lui boucher les oreilles.

Cette contre-attaque ne fit qu'empirer les choses. Flora redoubla de rire, incapable de s'arrêter, et les gardes à proximité s'esclaffèrent de plus belle en voyant Soren tenter de sauver les meubles en rejetant la faute sur sa compagne. Pour un clan d'orphelins habitué à la peur et au froid, ce moment de pure dérision était une bouffée d'oxygène inespérée.

Soren finit par soupirer, un demi-sourire vaincu étirant enfin ses lèvres. Il passa un bras protecteur autour du cou de Flora, l'entraînant vers le centre du camp pour échapper aux moqueries.

Soren raffermit sa prise sur l'épaule de Flora, son regard changeant brusquement. L'amusement s'évapora, remplacé par cette intensité froide qui faisait de lui le chef du clan. Il ne la regardait plus comme sa compagne, mais comme une guerrière qu'il devait s'assurer de ne pas perdre au prochain combat.

— Allez, on grimpe, lâcha-t-il d'une voix sèche qui coupa court aux derniers rires des alentours. On va voir si tu as encore tes réflexes ou si une semaine sous les couvertures a ramolli tes muscles.

Il désigna du menton l'échafaudage de bois brut qui courait le long de la face Nord de la tour, là où les poutres de soutien n'étaient pas encore fixées. C'était un entrelacs de bois glissant, étroit et suspendu à plusieurs mètres au-dessus du sol boueux. Soren grimpa le premier avec une agilité animale malgré sa propre blessure, se rétablissant sur une longue poutre transversale qui oscillait légèrement sous son poids. Il se tourna vers elle, les bras croisés.

— Monte, Flora. Montre-moi que ta jambe n'est pas qu'un morceau de bois mort. Si tu tombes, je ne te rattrape pas. C'est le vide qui te servira de leçon.

Flora s'arrêta net au pied de l'échelle, une main déjà agrippée au chanvre rugueux. Elle leva les yeux vers lui, un sourire en coin, plein de défi et de sous-entendus, étirant ses lèvres. Elle le dévisa de bas en haut, ses yeux sombres brillant d'une lueur malicieuse qui fit s'attarder son regard sur les côtes de Soren, là où il avait été blessé.

— Tu ne me rattraperas pas, Soren ? répliqua-t-elle d'une voix assez forte pour qu'il sente le piquant de ses mots. C’est drôle, parce que cette nuit, quand tu avais peur que je m'éloigne trop de toi sous les couvertures, tes mains ne semblaient pas vouloir me lâcher une seule seconde.

Elle marqua une pause, savourant l'éclair de surprise dans le regard du Chef, avant de reprendre avec une assurance sauvage :

— Ne fais pas le dur avec moi maintenant que les autres nous regardent. Si je tombe, tu seras le premier à sauter dans la boue pour me ramasser, parce que tu sais très bien que sans ton « petit Fantôme », tes nuits vont redevenir bien trop calmes et glaciales.

Sans lui laisser le temps de riposter, elle se hissa sur l'échelle avec une rapidité surprenante. En quelques secondes, elle fut en haut, se rétablissant sur la poutre avec une grâce de chat. Elle se tint droite, faisant face à un Soren qui restait un instant muet, les bras croisés, mais dont le regard brûlait d'une fierté qu'il ne pouvait plus cacher.

— Alors ? lança-t-elle en avançant d'un pas assuré sur le bois étroit. Tu restes là à admirer le paysage ou tu vas essayer de me suivre ?

Soren ne répondit pas tout de suite à sa provocation. Un léger sourire étira ses lèvres, mais il s'effaça vite pour laisser place à un sérieux imperturbable. Il fouilla dans sa ceinture et, d'un geste sec, lança un objet vers Flora. Elle le rattrapa au vol : c'était un couteau d'entraînement en bois, lourd et équilibré.

— Amuse-toi avec tes mots, Flora, mais garde tes mains prêtes, lâcha-t-il en dégainant son propre simulateur de bois. Est-ce que tu serais capable de te battre ici, maintenant, en équilibre sur cette poutre ?

Flora fronça les sourcils, jetant un regard sceptique au vide qui s'ouvrait sous ses pieds, puis à la structure instable qui oscillait au moindre souffle de vent.

— Tu délires, Soren, répliqua-t-elle avec une pointe d'agacement. C'est presque impossible. Pourquoi est-ce qu'on se battrait en équilibre là-haut ? On est les seuls à voltiger sur ces structures. Personne ne viendrait nous chercher sur des poutres à dix mètres du sol.

Soren fit un pas lent vers elle, faisant craquer le bois sous ses bottes. Son regard se fit dur, presque tranchant.

— Tu as tort, Flora. Ne sois pas si arrogante. Les Chiens de l'Enfer sont bien montés sur le toit en face de la tour pour nous parler, non ? Si ces charognards peuvent le faire, d'autres le peuvent aussi. Les Crocs peuvent apprendre à sauter s'ils nous repèrent, sans parler des trois autres clans qui traînent un peu partout dans ce monde sans fin.

Il s'arrêta à peine à un mètre d'elle, la dominant de sa stature, le vent fouettant leurs visages.

— Ne te fie jamais aux apparences, et encore moins aux noms qu'ils portent, reprit-il d'un ton de réprimande presque doux, mais ferme. Les apparences sont trompeuses, Flora. Si tu attends d'avoir les pieds sur la terre ferme pour te défendre, tu es déjà morte. Ici, le danger vient d'en haut, d'en bas, et même de là où tu penses être en sécurité.

Flora serra le manche du couteau en bois, sentant le poids de ses paroles. Elle réalisa qu'il n'essayait pas de l'humilier, mais de lui greffer cet instinct de survie paranoïaque qui lui avait permis de rester en vie jusqu'ici.

— C’est vrai, les apparences sont trompeuses... murmura-t-elle avec un sourire carnassier.

Elle bondit en avant, son simulateur de bois fendant l'air vers le flanc de Soren. Mais le Chef ne recula pas d'un pouce. Au moment où elle entrait dans sa garde, il utilisa sa propre impulsion contre elle. D'un mouvement circulaire et précis, il dévia sa lame, saisit son poignet et, d'une simple pression calculée de son épaule, la fit basculer vers l'extérieur de la poutre.

Le pied de Flora glissa sur le bois lisse. Avant qu'elle ne puisse se rattraper, elle se retrouva projetée dans le vide central de la tour. Elle poussa un cri de terreur, ses bras battant l'air alors que le sol de pierre, dix mètres plus bas, semblait l'aspirer. Mais Soren, dont la poigne de fer s'était refermée sur son bras au moment même où elle basculait, la retint d'un coup sec.

Il s'ancra solidement au montant de bois de la structure, laissant le corps de Flora pendre complètement au-dessus de l'abîme. Il la maintenait là, à bout de bras, sans sembler fournir le moindre effort, la laissant balancer dans le vide intérieur de la tour. Le silence de la pierre rendait chaque craquement de la charpente encore plus terrifiant. La panique envahit Flora, une terreur primaire qui lui fit oublier toute sa fierté de guerrière.

— Soren ! S'il te plaît ! lâcha-t-elle dans un souffle haché, ses yeux s'écarquillant de terreur. Remonte-moi... j'ai compris ! J'ai compris la leçon, je te jure ! Remonte-moi !

Elle le suppliait, tremblant de tout son corps contre lui. Soren la maintenait fermement, son visage à quelques centimètres du sien. Il ne la lâchait pas, la forçant à affronter ce vide qu'elle craignait tant.

— Le vide ne fait pas de cadeaux, Flora, murmura-t-il d'une voix calme qui contrastait avec sa détresse. Tes ennemis non plus. Si tu perds ton calme, tu perds ta vie.

Il finit par la hisser d'un coup sec contre son torse massif, la verrouillant contre lui sur la poutre étroite. Flora s'enfouit contre son cou, le souffle court, le cœur battant à une vitesse folle, tandis que Soren la serrait fort pour calmer ses tremblements.

Flora resta un long moment le front contre celui de Soren, les yeux fermés, laissant la chaleur de sa peau et la force de ses bras dissiper le froid de la terreur. Elle força ses poumons à s'ouvrir, inspirant de grandes bouffées d'air frais jusqu'à ce que ses mains cessent de trembler contre le cuir de sa tunique.

Peu à peu, le vide cessa de l'appeler. Elle ne se dégagea pas brutalement, mais elle raffermit sa propre prise, se redressant lentement tout en restant à portée de Soren. Elle ne le regardait plus avec peur, mais avec une lueur de résolution froide. Elle n'acceptait pas de rester sur cet échec, pas après avoir survécu à tant d'autres choses.

— Je ne veux pas descendre comme ça, murmura-t-elle, sa voix encore un peu instable mais chargée d'une volonté inébranlable.

Soren fronça les sourcils, ses mains restant prêtes à la rattraper au moindre signe de faiblesse. Il la dévisagea, cherchant à comprendre ce qu'elle avait en tête.

— Flora, on redescend, trancha-t-il doucement. Tu as eu ton compte pour aujourd'hui.

— Non, répliqua-t-elle en ancrant ses pieds sur le bois avec une concentration extrême. Si je descends maintenant, j'aurai peur de remonter demain. Je veux recommencer. Je veux ma revanche, Soren.

Elle ramassa son couteau de bois qui était resté coincé contre la poutre et se mit de nouveau en garde, le corps bas, le regard fixé sur lui. Ce n'était pas de l'insolence, c'était le besoin vital de ne pas se laisser dominer par sa propre frayeur.

— Cette fois, je vais te vaincre, ajouta-t-elle d'un ton calme, presque un défi pour elle-même. Je vais rester debout.

Soren resta muet un instant, frappé par cette force de caractère. Un mélange de soulagement et d'une immense fierté brute passa dans son regard d'acier. Il comprit qu'il ne pouvait pas lui refuser ça. Il se baissa pour ramasser son propre simulateur de bois, le visage redevenant sérieux, mais ses yeux brillaient d'un respect nouveau.

— D'accord, "petit Fantôme", lâcha-t-il avec un signe de tête solennel. Mais garde tes pieds bien à plat cette fois. On ne joue plus.

En bas, le silence du camp se prolongea. Ils avaient vu Flora vaciller, ils l'avaient entendue crier, et maintenant, ils la voyaient se redresser pour faire face au chef une fois de plus.

Soren fit craquer ses articulations, ses yeux d'acier rivés sur elle. Il ne l'épargnerait pas cette fois, car il savait que c'était le seul moyen de lui rendre sa confiance. Il fit un pas de côté, faisant osciller la structure, et lança une attaque latérale avec son couteau de bois, tout en la taquinant d'une voix grave.

— Alors, "petit Fantôme", tu vas encore crier si je te bouscule un peu ? Tu es sûre que tu ne préfères pas aller piler des racines avec Jacob ?

D’ordinaire, Flora aurait répliqué avec une pointe d'agacement ou un sourire malicieux. Mais là, rien. Son visage était devenu un masque de pierre, ses pupilles dilatées absorbant chaque détail du mouvement de Soren. L'instinct du Fantôme, celui qui lui avait permis de survivre seule dans les recoins les plus sombres du monde, venait de se réveiller. Elle n'était plus une blessée en convalescence ; elle était une ombre en mouvement.

Elle ne recula pas. Au moment où la lame de bois de Soren allait l'atteindre, elle se fendit en avant d'une souplesse inhumaine, passant sous son bras dans un glissement silencieux. La poutre vibra, mais Flora semblait ne plus peser rien du tout.

En bas, Jacob se cramponna à sa sacoche de cuir, le visage pâle. Il ne reconnaissait plus sa sœur. Cette froideur, cette agilité soudaine qui la faisait presque disparaître dans les reflets gris du ciel, l'inquiétait profondément.

— Soren, arrête ! murmura-t-il pour lui-même, mais sa voix fut couverte par le sifflement du vent.

Soren, surpris par cette absence totale de réaction émotionnelle, tenta de la déstabiliser à nouveau. Il utilisa sa masse pour bloquer le passage, feintant un coup à la tête pour la forcer à basculer vers l'arrière.

— Tu es devenue muette ? Tu as déjà perdu ton souffle ?

Flora resta murée dans son silence. Elle para la feinte d'un geste sec du poignet, le bois contre le bois produisant un claquement net qui résonna dans tout le camp. Sans un regard pour le vide, elle utilisa le rebord de la poutre supérieure pour se hisser d'un bond, pivotant en plein air pour retomber derrière lui.

Soren n'eut pas le temps de se retourner complètement. Flora s'était déjà ancrée. Dans un mouvement fluide, elle utilisa sa jambe pour crocheter l'appui de Soren tout en portant un coup d'estoc simulé sous son omoplate.

Le Chef, déséquilibré par cette attaque précise et fulgurante, dut lâcher son arme de bois pour s'agripper à un montant de la tour afin de ne pas tomber. Il se retrouva coincé, la pointe du couteau de bois de Flora fermement pressée contre sa gorge.

Flora ne bougeait pas d'un pouce. Elle était là, mais son esprit semblait ailleurs, verrouillé dans une zone d'ombre où seuls comptaient le danger et la riposte. Son visage était resté impassible, vidé de toute émotion humaine. En bas, Jacob, voyant la scène, sentit un froid lui glacer le sang. Il connaissait ce regard. Il s'élança vers l'échelle de la tour pour les rejoindre, mais fut stoppé net par la poigne de fer de Maya.

— Qu’est-ce que tu fais ! s'exclama la guérisseuse en le retenant par l'épaule.

— Je dois arrêter Flora, elle n’est plus elle-même ! s'écria Jacob en se dégageant d'un coup sec.

Pendant que l'enfant grimpait les échelons avec une agilité désespérée, Soren fixait les yeux de Flora. Rien ne bougeait dans ses pupilles sombres. On aurait dit qu'elle était de nouveau seule dans une ruelle en pleine nuit, face à un ennemi prêt à lui sauter au cou. Soren n'osait pas dire un mot, ni même respirer trop fort. Il était sincèrement inquiet de ce qu'elle pourrait faire dans cet état de transe guerrière.

FLORA ! hurla Jacob en arrivant enfin sur la plateforme supérieure.

Un éclair de sauvagerie passa dans les yeux de la jeune femme. Par un réflexe purement instinctif, elle fit volte-face et projeta son couteau de bois vers l'intrus avec une force meurtrière. Mais Jacob, qui avait déjà affronté cette violence avec leur père autrefois, ne flancha pas. Dans un geste fluide, répétant les mouvements qu'il avait appris dans la douleur par le passé, il rattrapa le projectile au vol avant qu'il ne le frappe.

Il resta là, le couteau de bois serré dans sa petite main, essoufflé, le regard ancré dans celui de sa sœur.

— Flora, ça suffit, dit-il d'une voix ferme mais chargée d'une infinie tristesse. Tu peux baisser ta garde. Soren n'est pas un ennemi. C'est notre allié. Tout ce qu'il voulait, c'était t'entraîner, d'accord ? Alors calme-toi... calme-toi maintenant.

Le silence retomba sur la tour, seulement troublé par le sifflement du vent. Soren ne bougeait toujours pas, observant la lutte intérieure qui se jouait sur le visage de Flora alors que les paroles de son frère commençaient enfin à briser la glace de son instinct.

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