chapitre 30
Flora ne bougeait toujours pas d'un pouce. Elle restait figée au-dessus de Soren, le regard vide, perdue dans cette zone d'ombre où plus rien n'existait à part la menace. Jacob, essoufflé sur la plateforme, fixa Soren. D'un geste rapide de la tête, le gamin fit signe au Chef de l'embrasser. Soren fut intrigué, mais comprenant que le petit la connaissait mieux que lui, il fit ce qu'il demandait.
Soren prit le visage de Flora entre ses mains et l’embrassa d’un coup sec, sans lui laisser le temps de reculer.
Le contact brisa net la transe. Flora tressaillit, ses paupières papillonnant avant de se fermer brusquement. Quand Soren recula son visage du sien, elle était essoufflée et totalement désorientée. Elle resta à califourchon sur lui, les mains tremblantes, alors qu'un mal de tête fulgurant lui faisait revivre les images de ce qui venait de se passer.
Elle regarda Jacob, surprise de le voir là, debout avec le couteau de bois à la main.
— J'ai... j'ai recommencé ? demanda-t-elle d'une voix brisée.
Jacob répondit d'un simple signe de tête. Flora laissa échapper un long soupir, sa tête retombant contre l'épaule de Soren alors qu'elle s'affaissait sur lui. Elle regarda son frère à nouveau, cherchant une trace de colère, mais Jacob ne lui en tenait même pas rigueur. Il savait qu'elle avait du mal à gérer ses deux côtés, un secret que seuls lui et leur père partageaient.
Jacob, voyant que l'orage était passé, laissa échapper un petit rire nerveux pour détendre l'atmosphère. Il fit tourner le couteau de bois entre ses doigts avant de lancer d'un ton provocateur :
— Au moins, tu ne l’as pas jeté en bas de la poutre ! On progresse, non ?
Flora se redressa lentement, toujours à califourchon sur Soren qui était resté sagement allongé sous elle. Elle dévisagea son frère, le regard encore un peu flou, incrédule qu'il puisse plaisanter.
— Ne dis pas de conneries, Jacob, répliqua-t-elle d'une voix sourde, le cœur encore lourd. Ça aurait très bien pu arriver. J'aurais pu le blesser sérieusement, ou même l'envoyer en bas si Soren n’avait pas vu qu'un truc n’allait pas... S’il avait essayé de me dominer par la force au lieu de rester immobile comme il l'a fait, je n'aurais pas répondu de mes actes.
Jacob se gratta la tête, pensif, en regardant le Chef qui ne bronchait toujours pas sous le poids de sa sœur.
— C’est vrai, admit l'enfant. Mais au moins, ton p’tit ami a compris le truc. Il n’a pas bougé d'un pouce, il a attendu que tu reviennes.
Flora sentit le sang lui monter aux joues instantanément. Entendre Jacob appeler Soren son "p’tit ami" avec autant d'aplomb, alors qu'ils étaient encore emmêlés sur cette poutre au milieu du camp, la fit rougir violemment.
Soren, sentant que la transe était totalement dissipée mais que le mystère restait entier, profita du mouvement de Flora pour se redresser enfin. Il s'assit sur le bois étroit, ses mains saisissant les hanches de la jeune femme pour stabiliser leur équilibre à tous les deux. Son visage était marqué par une confusion profonde et une inquiétude qu'il ne cherchait plus à cacher.
— Maintenant, vous allez m'expliquer ce qui vient de se passer, lâcha-t-il d'une voix rauque, son regard d'acier passant de l'un à l'autre. C'était quoi, ça ? Pourquoi tu as basculé comme ça, Flora?
Jacob s'installa tant bien que mal à califourchon sur le bois brut, juste en face d'eux. Il posa le couteau d'entraînement en travers de la poutre et fixa Soren avec une intensité qui n'appartenait pas à un enfant. Dans ce décor de vide et de vent, il semblait soudain porter tout le poids des années de survie qu'ils avaient traversées.
— Ne la regarde pas comme si elle était folle, Soren, commença Jacob d'une voix calme, presque clinique. C’est notre père qui lui a greffé ça dans le crâne. Il ne cessait de lui répéter : « Flora, si tu veux que Jacob survive un jour de plus, tu dois apprendre à ne plus être une petite fille. Tu dois devenir une ombre qui n'a ni cœur, ni peur, ni nom ».
Jacob gratta une écharde sur la poutre, son regard se perdant un instant dans le vide en contrebas avant de revenir sur le Chef.
— Ce que tu as vu, Soren, ça ne t'est pas réservé. C'est son armure. Dès que le monde devient trop violent ou qu'elle se sent piégée, son esprit s'en va pour laisser la place à cette chose. Elle a fait ça contre des miliciens qui nous traquaient, contre des marchands d'esclaves, et même contre des chiens errants qui voulaient nous bouffer. Elle ne choisit pas qui elle frappe quand elle est comme ça ; elle se contente de nettoyer le passage pour qu'on puisse s'enfuir. C'est son instinct de survie qui prend les commandes, et il n'a pas d'amis.
Il releva les yeux vers le Chef, qui l’écoutait dans un silence total, les mains toujours cramponnées aux hanches de Flora.
— La force, elle sait comment la contrer, continua l'enfant. Si tu avais essayé de lutter, si tu avais tenté de la dominer par la force brute, elle t'aurait vidé de ton sang sans même s'en rendre compte. Elle aurait frappé jusqu'à ce que tu ne bouges plus, et elle n'aurait réalisé qui tu étais qu'une fois ton cadavre à ses pieds. C'est déjà arrivé dans les ruelles... elle ne se réveillait que quand ses mains étaient déjà rouges.
Jacob jeta un regard protecteur vers sa sœur, qui rougeoyait de plus belle sous le poids de ces révélations, la tête basse contre l'épaule de Soren.
— Papa savait qu'il fallait un choc pour la ramener. Pas un choc de violence, elle est immunisée à ça. Il fallait un choc de réalité, un truc qui lui rappelle qu'elle est aimée. C'est pour ça que je t'ai fait signe de l'embrasser. La tendresse... le Fantôme ne sait pas quoi en faire. Ça fait court-circuiter sa transe parce que ça n'existe pas dans son monde de survie pure.
Un petit sourire malicieux, presque triste, finit par étirer les lèvres du gamin alors qu'il désignait leur position entrelacée sur la poutre.
— T'as eu de la chance, Soren. T'es le seul, avec nous deux, qu'elle n'a pas essayé d'égorger après le baiser. Ça prouve que t'es vraiment son p'tit ami, même si elle fait sa tête de mule. Elle t'a laissé entrer là où personne d'autre n'a le droit d'aller.
Soren resta silencieux un long moment, laissant les paroles de Jacob flotter dans l'air froid. On aurait pu croire qu'il allait s'énerver ou exiger de descendre immédiatement, mais contre toute attente, un petit rire sourd et rauque fit vibrer son torse massif, faisant tressaillir Flora contre lui. Il secoua lentement la tête, un demi-sourire malicieux étirant sa barbe.
— Eh bien... murmura-t-il en fixant Jacob du coin de l'œil. Je tâcherai de m'en souvenir la prochaine fois que j'aurai envie de te contredire, Flora. Je ne savais pas que je sortais avec une machine à tuer qui a besoin d'un baiser pour ne pas transformer ses alliés en viande pour les corbeaux.
Il sentit Flora se raidir de gêne sous ses mains, mais il ne la lâcha pas. Au contraire, il raffermit sa prise sur ses hanches, s'assurant qu'elle ne glisse pas, et plongea son regard moqueur dans le sien alors qu'elle n'osait plus lever les yeux
— C'est donc ça ton point faible ? La tendresse ? Le grand "Fantôme" des ruelles perd tous ses moyens dès qu'on lui montre un peu d'affection ? C'est presque décevant pour une guerrière de ta trempe, "petit Fantôme bruyant".
Flora essaya de détourner le regard, les joues brûlantes, mais Soren la rattrapa doucement par le menton pour la forcer à croiser ses yeux d'acier. Son expression s'adoucit alors, perdant sa provocation pour devenir sincèrement rassurante. Il ne la regardait pas comme un monstre, mais comme la femme qu'il avait appris à connaître dans cette tente pendant une semaine.
— Ne fais pas cette tête, Flora. On a tous nos démons dans ce monde de merde. Le mien, c'est de vouloir tout contrôler. Le tien, c'est de trop bien savoir survivre. Apparemment, Jacob a trouvé le remède miracle, et je dois dire que la méthode me convient plutôt bien. Si je dois risquer ma gorge pour avoir un baiser de toi, je suppose que c'est un prix que je suis prêt à payer.
Il fit un clin d'œil à Jacob, qui souriait de nouveau, visiblement soulagé de voir que le Chef ne s'était pas enfui en courant devant la noirceur de sa sœur.
— Allez, descendez tous les deux avant que Maya ne monte nous jeter en bas elle-même. Elle doit déjà être en train de préparer une potion pour nous calmer les nerfs. Et Jacob... merci pour le tuyau. Je saurai quoi faire la prochaine fois qu'elle sort les griffes sans raison.
Flora laissa échapper un long soupir, mélange de soulagement et d'exaspération devant l'aplomb de Soren. Elle se laissa glisser de ses genoux pour retrouver son propre équilibre sur la poutre, ses jambes encore un peu flageolantes mais son cœur bien plus léger.
Les pieds de Soren frappèrent le sol battu avec un bruit mat, suivis de près par ceux de Flora qui vacilla légèrement avant de se stabiliser. Le silence dans le camp était pesant, chargé de cette curiosité respectueuse des orphelins qui savent quand il ne faut pas poser de questions.
Maya les attendait, les bras croisés, le visage indéchiffrable. Elle ne se précipita pas pour vérifier leurs bandages ; elle se contenta de fixer Flora un long moment, avant de laisser glisser son regard sur Jacob qui descendait l'échelle avec une assurance tranquille.
D'un geste sec, la guérisseuse attrapa le poignet du petit garçon au passage, le retenant fermement. Elle ne le regardait pas comme un simple apprenti, mais avec une fascination mêlée d'un certain malaise.
— Dis donc, Flora... lâcha Maya sans quitter l'enfant des yeux. Il a quel âge, ce gosse, pour parler de manière aussi mature ?
Le silence se fit encore plus dense. Jacob ne chercha pas à se dégager, il se contenta de soutenir le regard de Maya avec ce calme déconcertant qu'il affichait depuis la plateforme. Flora, dont les joues commençaient à peine à décolorer, échangea un regard rapide avec Soren. Elle savait que Maya, avec son ouïe fine de guérisseuse habituée à guetter le moindre souffle de ses patients, avait tout entendu du discours sur le "Fantôme".
— Il a dix ans, Maya, répondit Flora d'une voix basse, presque désolée. Mais dans les rues d'où on vient, on compte pas les années en anniversaires, on les compte en hivers qu'on a réussi à ne pas passer dans un fossé.
Maya lâcha doucement le poignet de Jacob, secouant la tête avec un soupir qui ressemblait à un aveu d'impuissance.
— Dix ans... murmura-t-elle pour elle-même. J'ai vu des hommes de trente ans s'effondrer pour moins que ça. Ton frère n'est pas un apprenti, Flora. C'est un vieux soldat coincé dans un corps de gosse.
Soren posa une main lourde sur l'épaule de Jacob, un geste de respect que le Chef n'accordait d'ordinaire qu'à ses lieutenants les plus fidèles.
— Il a sauvé ma gorge aujourd'hui, intervint Soren, son regard d'acier balayant le clan pour signifier que la discussion était close. Et il a appris à son Chef qu'il y a des batailles qui ne se gagnent pas avec une épée.

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