chapitre 32
Le silence de l’officine se fit soudainement étouffant. Flora, dont les sens étaient aux aguets, sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle posa une main tremblante sur le bras de Soren, le réveillant en un souffle. Il n'eut pas besoin d'un mot pour comprendre ; il sentit la tension dans le corps de la jeune femme et sa main déjà crispée sur le manche de sa dague.
Ils restèrent immobiles, retenant leur souffle. Dehors, un craquement sec retentit, suivi d'un pas lent et calculé sur le verre brisé de la ruelle. Quelqu'un était là, juste derrière le mur de briques.
Flora finit par briser le mutisme d'une voix basse, presque un défi lancé aux ténèbres :
— Je t’entends... je te sens... Mais qui es-tu ?
Le silence qui suivit fut lourd, oppressant. Aucune voix ne répondit, aucune menace ne fut proférée. Soren, le regard d'acier fixe, écoutait les bruits de frottement contre la façade. Il fit signe à Flora d'un mouvement de tête. Elle s'avança vers l'entrée et, d'un geste brusque, tira la porte de bois.
L'ombre était là, juste devant elle, une silhouette haute et sombre qui semblait se fondre dans la nuit. Soren ne perdit pas une seconde et bondit en avant pour l'intercepter, mais l'intrus fut plus agile. D'une pirouette fluide, il disparut dans les recoins obscurs de la ruelle, s'évaporant comme de la fumée avant que Soren ne puisse l'atteindre.
Soren revint vers le seuil, le souffle court, pestant contre cette cible insaisissable. C'est alors que Flora remarqua un petit objet brillant au sol, à l'endroit précis où l'ombre se tenait un instant plus tôt. Quelque chose était tombé pendant la fuite.
Elle s'agenouilla et ramassa un collier de cuir noir. Au bout pendait un médaillon d'argent terni. Soren s'approcha, intrigué, alors qu'elle nettoyait la surface du métal du bout du pouce. Sous la crasse, un symbole apparut, gravé avec une précision chirurgicale : une spirale tourmentée, dessinant les contours d'un brouillard épais s'élevant d'un abîme.
Flora resta livide, fixant le bijou dans sa paume.
— Ce n'est pas un pillard, Soren... murmura-t-elle, sa voix tremblante. C'est le symbole du Clan de l'Ombre.
Elle leva les yeux vers lui, l'inquiétude marquant ses traits. Ce clan était une légende, une ombre parmi les ombres que l'on disait disparue depuis des cycles entiers. Pourquoi l'un d'eux les avait-il traqués jusqu'ici ? Et pourquoi avoir laissé ce symbole derrière lui, comme une signature ou un avertissement ?
Soren fronça les sourcils, observant le médaillon. La trêve de leur entraînement venait de voler en éclats.
Le silence de l’officine, après le fracas de la brève poursuite, paraissait plus lourd que jamais. Ils s'étaient réinstallés derrière le comptoir de chêne, à l'abri de la réverbération de la lune sur les fioles brisées. Soren ne quittait pas Flora des yeux. Il voyait bien que le médaillon ne l'avait pas seulement surprise ; il l'avait replongée dans un passé qu'elle gardait jalousement pour elle.
— Ce clan est une légende, Flora... commença-t-il d'une voix basse, son regard d'acier perçant l'obscurité. Comment peux-tu connaître ce nom, toi qui n'as passé que six mois à la rue avant que je ne te trouve ? Jamais tu n'aurais pu les croiser par hasard. Ces gens sont des spectres.
Flora hésita. Elle fit rouler le médaillon d'argent entre ses doigts, sentant la gravure de la spirale sous sa peau. Dans son esprit, des images floues reprenaient vie : la silhouette qu'elle venait d'apercevoir dehors... elle lui était familière. Trop familière. Elle revit cinq garçons, vêtus de gris et de noir, leurs mouvements si fluides qu'ils semblaient ne pas toucher le sol.
Soren posa une main ferme sur son épaule, la sortant brusquement de sa torpeur.
— Flora. Réponds-moi.
Elle ramena ses genoux contre sa poitrine, entourant ses jambes de ses bras dans une posture défensive, le regard perdu dans le vide, teinté d'une nostalgie douloureuse.
— Il y a deux ans... commença-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un murmure. Je me suis perdue dans les ruelles, pas très loin d'ici. J'ai cherché mon chemin pendant des heures, terrifiée, avant de finir par m'asseoir dans un coin pour attendre. C'est là qu'ils sont venus. Cinq garçons... ils portaient du gris, du noir, avec des masques et des foulards qui flottaient au vent. Ils ne m'ont pas fait de mal. Ils m'ont emmenée avec eux dans une immense maison de briques.
Elle marqua une pause, le souvenir de la chaleur de ce foyer improvisé contrastant avec le froid de la nuit actuelle.
— Il y avait plein d'autres jeunes là-bas, et un homme plus âgé qui les dirigeait. Je suis restée avec eux pendant un long moment, jusqu'à ce que mes parents finissent par me retrouver. Avant de partir, ils m'avaient offert un collier identique à celui-là... mais mon père me l'a arraché du cou dès qu'il l'a vu. Il m'a interdit de retourner là-bas. Je ne les ai jamais revus depuis.
Soren encaissa l'information sans l'interrompre, le souffle court. Il réalisait que le mystère de l'agilité de Flora ne venait pas seulement de son père.
— Ils m'ont tout appris, Soren, reprit-elle en levant les yeux vers lui, son regard brillant d'une résolution nouvelle. Tout ce que je sais aujourd'hui, tout ce que je m'apprête à t'enseigner pendant ce mois... ça me vient d'eux. De ces cinq garçons d'il y a deux ans.
Soren resta muet, frappé par la révélation. Ceux qu'il considérait comme des mythes étaient en réalité les mentors de la femme qu'il aimait. Si le Clan de l'Ombre l'avait formée, cela expliquait pourquoi elle était capable de disparaître sous les yeux des meilleurs Voltigeurs.
Flora se redressa brusquement, rangeant le médaillon dans sa poche. L'adrénaline et les souvenirs avaient balayé toute envie de dormir.
— L'entraînement commence maintenant, Soren, trancha-t-elle d'une voix qui ne souffrait aucune discussion. En pleine nuit. C'est là que l'Ombre est la plus forte.
Flora se redressa, ses mouvements redevenant fluides et précis, dépouillés de la fatigue de tout à l'heure. Elle fixa Soren avec une sévérité nouvelle, celle d'un mentor qui ne laisse rien passer. Avant de s'élancer dans la nuit, elle s'arrêta un instant pour lui donner la clé de tout ce qu'elle allait lui enseigner.
— Écoute-moi bien, Soren, commença-t-elle d'une voix basse, presque un souffle. Marcher silencieusement au sol, c’est exactement comme atterrir quand on saute de toit en toit. Ce n’est pas la botte qui fait la différence, c’est la manière dont tu répartis ton poids. Si tu es capable de sauter de dix mètres et d’atterrir sans un bruit sur une tôle rouillée, alors tu es capable de marcher comme une ombre ici, dans la poussière.
Soren hocha la tête, absorbant chaque mot. Il avait la force d'un guerrier, mais il devait maintenant acquérir la légèreté d'un spectre.
— On commence maintenant, trancha Flora en désignant l'obscurité de la ruelle. Entre dans celle de droite. Marche pendant vingt secondes, puis reviens vers moi pour essayer de me prendre par surprise. Je ne bougerai pas d'ici. Je fermerai les yeux.
Elle croisa les bras sur sa poitrine, se tenant droite au milieu de l'officine dévastée.
— Chaque fois que je vais t'entendre — que ce soit le grincement d'un cuir ou le frottement d'une semelle sur un gravier — tu devras faire demi-tour, t'enfoncer dans une autre ruelle et recommencer. On ne s'arrêtera que lorsque tu seras capable d'arriver derrière moi sans que je ne sente ton souffle.
Soren esquissa un sourire de défi, ajustant les sangles de son armure pour limiter les bruits métalliques. Il s'enfonça dans la ruelle de droite, disparaissant instantanément dans le noir.
Flora ferma les yeux. Le monde devint une symphonie de sons lointains : le sifflement du vent dans les câbles, le craquement lointain d'une structure qui s'affaisse... et soudain, un clac sec. Une pierre qui roule.
— Recommence, Soren, lança-t-elle sans ouvrir les paupières.
Elle entendit un grognement sourd de frustration s'éloigner vers la gauche. La nuit ne faisait que commencer, et elle comptait bien être aussi impitoyable que les cinq garçons l'avaient été avec elle deux ans plus tôt.
Pendant trois heures, la ruelle devint un laboratoire de silence et de frustration. Flora restait immobile, une statue de chair au milieu des décombres, les yeux clos. Chaque fois que Soren tentait une approche, le moindre craquement d'une vertèbre, le frottement imperceptible du cuir de sa botte ou le déplacement d'un gravier sous son poids massif le trahissait.
— Recommence, Soren. Trop lourd.
— Recommence. Tu respires comme un bœuf en montée.
— Encore. Ton centre de gravité est trop haut.
Soren bouillonnait intérieurement, mais il repartait à chaque fois, affinant ses mouvements, apprenant à glisser ses pieds plutôt qu’à les poser, à synchroniser son souffle avec les gémissements du vent. Il devenait plus fluide, plus spectral.
Puis, alors que la nuit atteignait son point le plus froid, l'atmosphère changea brusquement. Flora, toujours les yeux fermés, sentit une pression atmosphérique différente. Ce n'était pas la présence de Soren. Soren dégageait une chaleur protectrice, une force terrestre. Cette nouvelle présence était lourde, glaciale, comme si un morceau de vide s'était détaché du ciel pour se matérialiser derrière elle.
Soren, dissimulé dans l'angle d'un mur à quelques mètres de là, vit la scène. Son sang se glaça. Une silhouette s'était glissée dans le dos de Flora avec une aisance qui défiait les lois de la physique. Il porta la main à sa dague, prêt à bondir, mais il se figea net quand il entendit la voix calme de Flora briser le silence.
— Tu es l’un d’eux, n’est-ce pas ? murmura-t-elle, sans ouvrir les yeux, le corps tendu mais étrangement résigné. Un membre du Clan de l’Ombre…
Soren ne bougea plus, pétrifié par l'audace de la jeune femme et par l'aura de danger qui émanait de l'inconnu.
L'ombre ne répondit pas par des mots. Flora sentit une main gantée, d'une légèreté de plume, se poser sur la sienne. L'intrus récupéra doucement le collier d'argent qu'elle tenait encore serré dans sa paume. D'un geste d'une précision chirurgicale, il fit passer le lien de cuir derrière sa nuque et attacha le médaillon au cou de Flora.
— Tu es l’une des nôtres, Flora... souffla une voix d'outre-tombe à son oreille, un murmure qui semblait venir de partout et de nulle part. Tu fais partie du Clan de l’Ombre.
Soren, de sa cachette, voyait les doigts de l'étranger effleurer la peau de Flora. Sa mâchoire se contracta à s'en briser les dents. Il bouillonnait de rage, une jalousie sauvage se mêlant à son instinct de protection, mais il savait que s'il chargeait, il risquait de transformer Flora en bouclier humain.
L'inconnu glissa sa main sous le menton de Flora et lui tourna délicatement la tête vers lui, l'obligeant à rester dans cette proximité étouffante.
— Et tu es mienne depuis toujours... chuchota-t-il à nouveau
Avant que quiconque ne puisse réagir, l'ombre déposa un baiser d'une douceur troublante sur les lèvres de Flora. C'était un baiser de glace et de ténèbres, une revendication silencieuse qui fit frissonner la jeune femme jusqu'à la moelle.
Puis, aussi vite qu'il était apparu, l'intrus recula d'un pas, se fondit dans un coin sombre de la ruelle et disparut totalement. Le silence revint, plus lourd qu'avant, ne laissant derrière lui que le médaillon froid battant contre la poitrine de Flora.
Soren jaillit de l'angle du mur comme un fauve, la dague au poing, les muscles bandés par une rage contenue. Il balaya la ruelle du regard, cherchant une cible, un souffle, une ombre à égorger, mais l'intrus s'était littéralement volatilisé dans les briques et la suie. La rage de Soren était palpable, une vibration sourde qui semblait faire trembler l'air froid de la nuit.
Il se tourna vers Flora. Elle n'avait pas bougé d'un pouce. Elle restait plantée au milieu du pavé, les yeux fixés sur le vide, une main tremblante posée sur le médaillon de cuir et d'argent qui pendait désormais à son cou. Elle semblait pétrifiée, le regard égaré, ses lèvres encore entrouvertes par le choc de ce baiser glacé qui semblait avoir figé le temps.
— Flora ! grogna Soren en la saisissant par les épaules pour la ramener à lui.
Il la serra contre son torse massif, sentant son cœur cogner contre ses côtes comme un oiseau en cage. Flora ne répondit pas tout de suite ; elle restait dans la stupeur d'une reconnaissance qu'elle n'avait pas demandée. Elle semblait flotter, son esprit encore ancré dans les mots murmurés à son oreille : « Tu es mienne depuis toujours. »
— Il m'a touchée, Soren... murmura-t-elle enfin, sa voix n'étant plus qu'un fil ténu. Il a dit que j'étais l'une des leurs. Ce n'était pas un rêve... ils sont là. Ils nous surveillent.
Soren contracta la mâchoire à s'en briser les dents. Voir cette marque d'appartenance sur elle, ce collier posé par un autre, lui donnait envie de tout briser, mais il savait qu'il ne pouvait pas céder à l'impulsion de fuir. Sa protection féroce prit le dessus sur sa jalousie.
— Tu n'es à personne d'autre qu'à toi-même, Flora, et à ce clan, grinça-t-il en ancrant son regard dans le sien. Ce type n'est qu'un fantôme qui joue avec tes souvenirs. Mais on ne rentre pas. Si ces types sont capables de nous traquer ainsi, j'ai encore plus besoin de savoir comment ils bougent. Je dois apprendre à les voir avant qu'ils ne nous touchent.
Il la fixa avec une résolution inébranlable, refusant de laisser le Clan de l'Ombre dicter les règles du jeu.
— L'entraînement continue, reprit-il d'une voix qui ne souffrait aucune discussion. On ne leur donnera pas le luxe de nous voir fuir. Tu vas m'enseigner tout ce qu'ils t'ont appris, Flora. Chaque ruse, chaque pas. Si je dois devenir un spectre pour te protéger de ton propre clan, alors c'est ce que je ferai.
Flora hocha la tête, une lueur de résolution froide remplaçant peu à peu la terreur dans ses yeux. Elle resserra le médaillon autour de son cou, non pas comme un bijou, mais comme un rappel constant du danger qui rôdait désormais autour d'eux.
— Très bien, souffla-t-elle. Mais promet-moi une chose, Soren : on ne combat pas le brouillard avec une épée. Si on veut survivre à l'Ombre, il faut devenir plus sombre qu'elle.
La nuit s'étira en une succession d'ombres et de silences forcés. Flora ne le ménagea pas ; l'apparition du messager avait balayé toute trace de douceur dans son enseignement. Elle savait que chaque erreur de Soren, chaque bruit de botte trop lourd, pourrait un jour signifier sa mort face à un véritable membre du Clan de l'Ombre. Elle resta là, debout au milieu de la ruelle, le médaillon d'argent caché sous sa tunique mais brûlant contre sa peau, agissant comme un métronome impitoyable.
— Recommence. Tes hanches sont trop rigides, Soren.
— Encore. Tu as déplacé l'air trop vite. Je t'ai entendu avant même que tu ne fasses un pas.
Soren ne bronchait pas. La sueur perlait sur son front malgré le froid mordant de l'aube qui approchait. La colère qu'il ressentait contre l'intrus s'était muée en une concentration glaciale. Il ne s'entraînait plus pour le plaisir d'apprendre ; il s'entraînait pour devenir le bouclier impénétrable dont Flora avait besoin. Il apprit à effacer sa présence, à ne plus être une masse de muscles en mouvement, mais un souffle indiscernable parmi les ruines.
Vers quatre heures du matin, Soren parvint enfin à se glisser derrière elle sans que les débris de verre sous ses pieds ne chantent. Il resta là, immobile, son souffle calé sur celui de Flora. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle ne sentit sa présence que parce qu'elle connaissait l'odeur de son cuir et la chaleur de son corps, pas parce qu'il avait fait du bruit.
— Bien, murmura-t-elle, une lueur de fierté perçant enfin son masque de sévérité. Tu commences à comprendre. Le poids n'est pas dans tes pieds, il est dans ton esprit.
Soren posa ses mains sur les épaules de Flora, la ramenant contre lui. Ils étaient tous deux épuisés, les muscles tremblants et l'esprit saturé par la tension de cette rencontre nocturne.
— On rentre, trancha-t-il d'une voix sourde. Le soleil va se lever. On a besoin de quelques heures de sommeil avant que le secteur ne s'éveille.
Ils retournèrent à l'officine de l'apothicaire avec une discrétion totale, se glissant derrière le comptoir massif. Alors que Soren s'allongeait, attirant Flora contre son torse pour la protéger du froid, il ne put s'empêcher de fixer la porte barricadée. Le danger n'était pas parti, il s'était simplement fondu dans la lumière grise du matin.
Le lendemain, les rayons d’un soleil pâle perçaient la poussière en suspension dans l’officine. Lorsque Soren ouvrit enfin les yeux vers midi, la place à ses côtés était déjà froide. Paniqué un instant, il se redressa brusquement, sa main cherchant sa dague, avant de repérer Flora. Elle était assise sur le comptoir de chêne, les jambes ballantes, fixant la porte barricadée avec une intensité silencieuse.
Soren se leva, ignorant la raideur de ses muscles après l'entraînement de la nuit, et s'approcha d'elle. Il encercla sa taille de ses bras massifs et l'attira contre lui, enfouissant son visage dans son cou.
— Combien de temps as-tu dormi, ma belle ? chuchota-t-il, sa voix encore embrumée de sommeil.
Flora sursauta imperceptiblement, déstabilisée par ce nouveau ton. Elle s'adossa contre son torse, savourant sa chaleur, mais ne put s'empêcher de relever la tête.
— "Ma belle" ? C’est nouveau, ça... murmura-t-elle avec un sourire timide.
Soren resserra son étreinte, son souffle chaud caressant son oreille.
— Tu n’aimes pas ?
— Ce n’est pas ça... C’est que tu n’avais jamais vraiment montré de signes "d’amour" ou de tendresse gratuite avant aujourd’hui. Tu es toujours si... chef.
Soren posa son menton sur son épaule, restant silencieux un long moment. Flora sentit la tension dans ses muscles et comprit soudain ce qui rongeait son homme depuis l'incident de la ruelle.
— Tu es jaloux ? demanda-t-elle doucement.
Soren releva la tête, un éclair de honte passant dans ses yeux d'acier d'ordinaire si assurés.
— Il t’a embrassée, Flora. Devant moi. Comment ne pas être jaloux ? J'ai eu l'impression qu'il te marquait comme si tu lui appartenais.
Flora se tourna complètement vers lui sur le comptoir, le prenant par les épaules. Elle ancra son regard dans le sien et l’embrassa avec une douceur infinie, un baiser qui se voulait une ancre. Lorsqu’elle s’éloigna de quelques centimètres, elle posa une question qui fit vibrer l'air entre eux.
— Dis-moi... qui m’a embrassée en premier ?
Soren hésita, surpris par la direction que prenait la discussion.
— Moi ? finit-il par répondre.
Flora fit un petit "hum hum" d'approbation avant de poursuivre, encore plus timidement, le rose aux joues :
— Et qui... a... couché avec moi pour ma toute première fois ?
Un demi-sourire commença à étirer les lèvres de Soren.
— Moi aussi.
Elle sourit à son tour, ses doigts jouant avec les mèches de sa nuque.
— Alors, selon toi, à qui suis-je vraiment ?
Soren laissa échapper un long soupir, sa jalousie s'évaporant sous la sagesse de ses mots. Il posa ses mains sur ses joues, l'obligeant à voir la sincérité brute dans ses yeux.
— Tu n’es à personne, Flora. Tu es ma compagne, ma petite amie, mais ton corps et ton âme t’appartiendront toujours. Jamais tu ne seras un trophée, ou un objet qu’on s’arrache. Tu es libre de tes choix.
Le cœur de Flora manqua un battement face à cette déclaration. Elle ne s'attendait pas à une telle maturité de la part d'un chef de clan habitué à la possession et au territoire. Elle rougit violemment, cachant son visage contre son torse. Après un silence apaisé, elle finit par avouer la vérité sur sa mine fatiguée.
— Je n’ai dormi que trois heures, Soren. Un souvenir du passé est venu me hanter dès que j'ai fermé les yeux... Le baiser de cet homme a rouvert une porte que je pensais scellée à double tour.
Soren ne posa pas de questions, comprenant que le passé ne se laissait pas enterrer si facilement. Il la souleva du comptoir pour la ramener vers les couvertures, bien décidé à ce qu'elle retrouve un peu de paix avant que leur mois d'exil ne commence véritablement. Dehors, l'ombre du Clan de l'Ombre attendait peut-être encore, mais ici, derrière le comptoir, Flora savait enfin qu'elle n'avait plus à être un fantôme pour être aimée.

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