chapitre 33

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La pénombre de l’officine était devenue une amie familière. Flora émergea de son sommeil, non pas par un sursaut de terreur, mais bercée par un mouvement lent et régulier. Soren était adossé contre le mur de briques froides, ses jambes allongées, et il lui caressait les cheveux avec une patience infinie. Elle resta un instant immobile, savourant la sécurité de ses bras avant de lever les yeux vers lui.

— Quel temps fait-il ? murmura-t-elle, sa voix encore un peu voilée.

Soren inclina la tête vers la fente de la porte où seule une lueur bleutée filtrait encore.
— La nuit vient juste de tomber, répondit-il d’un souffle. Tu as dormi tout l'après-midi. Tes démons t'ont enfin laissée tranquille.

Flora se redressa lentement, s’adossant contre son torse massif. Elle sentait la force tranquille qui émanait de lui, une ancre solide dans l'océan d'incertitude qu'était sa vie. Elle déposa un baiser tendre et brûlant dans le creux de son cou, sentant le pouls de Soren s'accélérer sous ses lèvres.

— T’es prêt à commencer l’entraînement ? demanda-t-elle avec un sourire de défi.

Soren ne répondit que par un hochement de tête déterminé. Il se leva d'un mouvement fluide, ramassant ses armes, prêt à se laisser guider par son petit Fantôme.

Pendant quatorze nuits, le monde extérieur sembla s'être figé. Le Clan de l'Ombre ne donna plus aucun signe de vie, comme s'ils attendaient que la graine qu'ils avaient plantée dans l'esprit de Flora germe d'elle-même. Soren et Flora s'immergèrent totalement dans leur exil.

La première semaine fut un calvaire pour le Chef des Voltigeurs. Il dut apprendre à désapprendre. Flora fut impitoyable. Elle le forçait à ramper sur des toits de tôle rouillée sans faire vibrer le métal, à se suspendre à des corniches avec le bout des doigts pendant des heures pour renforcer sa patience, et à marcher sur du verre brisé avec la légèreté d'une plume. Chaque craquement, chaque souffle trop bruyant était sanctionné par un retour immédiat au point de départ.

— Tu es trop fier de ta force, Soren, lui répétait-elle souvent. L'ombre ne force pas le passage, elle l'épouse.

À la fin de la deuxième semaine, Soren ne ressemblait plus au guerrier bruyant du Nid. Ses mouvements étaient devenus félins, son centre de gravité s'était abaissé, et il commençait enfin à comprendre comment disparaître dans un recoin sombre sans même retenir sa respiration.

C’est à l'aube de la troisième semaine que l'entraînement changea de nature. Flora décida qu'il était temps pour Soren d'ouvrir ses oreilles avant ses yeux. Ils s'installèrent sur le point le plus haut d'un clocher effondré, surplombant le labyrinthe de l'apothicaire.

— Ferme les yeux, Soren, ordonna-t-elle. Ne regarde plus. Ressens.

Soren obéit, laissant l'obscurité l'envahir.

— Maintenant, écoute le sol, reprit Flora. Ne cherche pas les bruits de pas, cherche la vibration de la terre. Le pavé chante différemment sous une botte ou sous le poids d'un rat. Écoute le vent... il ne souffle pas seulement, il contourne les obstacles. S'il siffle, c'est qu'il rencontre un angle droit. S'il soupire, c'est qu'il traverse un espace vide.

Soren se concentra au point d'en avoir mal aux tempes. Peu à peu, le chaos sonore de la ville morte commença à s'organiser.

— Écoute la nature, Soren. Même ici, elle parle. Le battement d'ailes d'un corbeau à trois pâtés de maisons te dit si quelqu'un a bougé dans cette ruelle. Et surtout... écoute les voix de l'air. La respiration des autres n'est pas qu'un son, c'est une perturbation.

Elle se déplaça silencieusement autour de lui, ses instructions tombant comme des gouttes d'eau dans un puits.

— Inspire quand j'inspire. Calque ton cœur sur le mien. Si tu connais le rythme de ton ennemi, tu sais quand il va frapper avant même qu'il ne lève le bras.

Soren suivait tout avec une application féroce. Pour la première fois, il comprenait enfin le secret de Flora. Ce n'était pas de la magie, c'était une lecture hyper-sensible du monde. Il commença à percevoir le craquement thermique des briques qui refroidissent, le bruissement d'un foulard au loin, et même le battement de cœur de Flora, juste là, à sa droite.

— Je t'entends, Flora, murmura-t-il, les yeux toujours clos. Ton cœur a accéléré. Tu es fière de moi.

Elle laissa échapper un petit rire cristallin qui se perdit dans le vent froid.
— On verra si tu es toujours aussi malin quand le Brouillard se lèvera, Soren.

Ils passèrent les nuits suivantes à traquer des ombres imaginaires dans les décombres. Soren devenait une arme redoutable. Il n'était plus seulement le prédateur dominant, il était devenu l'air lui-même. Mais alors qu'ils atteignaient le sommet de leur complicité technique, une sensation familière revint hanter Flora.

Un soir, alors qu'ils cartographiaient une ruelle particulièrement étroite, elle se figea. Soren, qui marchait trois pas derrière elle sans faire le moindre bruit, s'arrêta instantanément, sentant la crispation de sa compagne.

Le vent tourna brusquement, apportant avec lui une odeur de sauge sauvage et de métal froid. Flora ferma les yeux, appliquant ses propres leçons. Elle écouta. À travers le battement de son propre sang, elle isola un son étranger. Ce n'était pas le pas lourd d'un patrouilleur ou le glissement d'un rat. C'était un silence trop parfait. Une absence de bruit là où il devrait y en avoir un.

— Ils sont là, Soren, souffla-t-elle, sa main glissant vers son médaillon d'argent. Pas seulement un. Tous.

Soren ne posa pas de question. Il se fondit dans l’ombre d'un mur, ses sens désormais assez aiguisés pour percevoir ce que Flora ressentait. Il sentit le sol vibrer imperceptiblement. Cinq présences. Cinq battements de cœur synchronisés sur le vent. Le Clan de l’Ombre avait fini d’observer. L’examen final allait commencer.

Soudain, un brouillard épais et anormal commença à ramper le long des briques, envahissant la ruelle en quelques secondes. Flora et Soren se placèrent instinctivement dos à dos, couteaux en main, prêts à fendre la purée de pois qui les encerclait. Ils ne voyaient plus rien, mais ils sentaient le danger électrique qui vibrait tout autour d'eux.

Sans un cri, cinq cordes lestées jaillirent des ténèbres avec une coordination effrayante. Elles s'enroulèrent autour d'eux dans un sifflement sec, les ligotant l'un à l'autre avant qu'ils ne puissent esquisser la moindre parade. Les ombres tirèrent sur les liens d'un coup sec, et le choc les fit tomber tous les deux à genoux sur le pavé froid, totalement entravés.

Pendant qu'ils luttaient contre les nœuds, la silhouette du centre se détacha du brouillard. Le même jeune homme qui l'avait marquée il y a quatorze jours s'approcha lentement. Il s'accroupit, prit de nouveau le menton de Flora dans ses mains gantées et l'embrassa. C'est à cet instant précis que Flora eut un déclic foudroyant. Le contact, l'odeur, cette manière unique de se mouvoir... le voile se déchira enfin.

Flora resta immobile, le souffle court, et commença à les regarder un à un, plongeant son regard dans chaque paire de pupilles qui brillaient derrière les masques. Elle commença par celui qui lui faisait face, celui dont le baiser brûlait encore sur ses lèvres :

— Kyle... murmura-t-elle, sa voix vibrant d'une reconnaissance soudaine.

L'homme se figea, ses doigts glissant de son menton. Flora déplaça ensuite son regard sur les autres silhouettes, brisant leur anonymat les unes après les autres :

— Karim... Ombrage... Riki... Sam...

Le silence qui s'abattit sur la ruelle fut plus lourd que le brouillard. Les cinq membres du Clan de l'Ombre restèrent pétrifiés, leurs noms résonnant comme un interdit dans l'obscurité. Soren, immobilisé contre le dos de Flora, sentit la rage bouillir dans ses veines, mais il ne put que constater l'incrédulité qui figeait ses adversaires. Kyle retira lentement sa main, ses doigts restant suspendus dans l'air froid. Il ne s'attendait pas à ce que la "petite ombre" ait gardé leurs identités si précieusement.

Puis, dans un geste lent et coordonné, les cinq ombres portèrent leurs mains à leur visage. Kyle défit les attaches de son masque noir d'un geste sec, imité par Karim, Ombrage, Riki et Sam. Leurs visages apparurent enfin à la lueur blafarde de la lune : des traits jeunes, marqués par la dureté de la vie souterraine, mais dont les regards brûlaient d'une intensité sauvage.

Kyle, dont la mâchoire était contractée, plongea de nouveau son regard dans celui de Flora. Ignorant royalement Soren qui bouillonnait de fureur et dont les muscles bandés menaçaient de faire craquer les cordes, il s'empara à nouveau de son visage. Sans un mot, il scella ses lèvres aux siennes une fois de plus, un baiser possessif, presque colérique, qui visait à effacer l'odeur du Chef des Voltigeurs sur elle.

Flora laissa échapper un souffle saccadé, ses sens totalement submergés par ce retour brutal du passé. Quand il s'écarta enfin, son souffle heurtant ses joues, la voix de Kyle s'éleva, rauque et cinglante comme un fouet.

— Qu’est-ce que tu fabriques, Flora ? cracha-t-il, ses yeux lançant des éclairs de mépris vers l'homme lié dans son dos. On t’a observée. Depuis quatorze jours, on te voit gâcher notre héritage. Tu donnes nos secrets, nos pas, notre silence à ce... ce Voltigeur ? Pourquoi ? Pourquoi souiller tout ce qu'on t'a appris pour un étranger qui ne sera jamais qu'un ours maladroit dans nos ruelles ?

Il se redressa de toute sa hauteur, tournant autour d'eux comme un prédateur autour d'une proie. Ses mains glissèrent vers les dagues d'ébène à sa ceinture, son ton devenant de plus en plus agressif, chargé d'une jalousie qu'il ne cherchait plus à dissimuler.

— Ton clan t’attend dans l’ombre depuis que ton père t'a arrachée à nous ! Cela fait deux ans, deux foutues années que je t'attends à mes côtés dans la grande maison de briques, Flora. Deux ans que ta place reste vide. Et je te retrouve ici, à traîner avec un bâtard de la surface qui ne connaît rien de la véritable obscurité.

Il s'arrêta brusquement devant elle, s'accroupissant pour être à sa hauteur, son visage à quelques centimètres du sien. Sa voix devint plus basse, plus dangereuse.

— Tu lui appartiens ? C'est ça ? Tu as oublié les serments du Brouillard pour ses beaux yeux ? Dis-moi pourquoi tu es avec lui, alors que c'est ici, avec nous, que tu es née à la vie !

Flora restait muette, le regard égaré. Elle se sentait déchirée entre la chaleur protectrice de Soren, qu'elle sentait vibrer de rage contre sa colonne vertébrale, et cet appel viscéral d'un passé qui la réclamait de tout son poids. Les mots restaient bloqués dans sa gorge. Elle voyait l'attente fébrile de Kyle, la fidélité silencieuse des quatre autres garçons, et l'amour possessif de Soren. Le silence du brouillard semblait exiger une réponse qu'elle n'était pas encore prête à donner.

Kyle ne lâchait pas sa proie du regard. Il se releva d'un mouvement fluide, tournant autour d'eux comme un loup affamé, ses bottes de cuir ne produisant aucun son sur le pavé. Ses mains, gantées de noir, caressaient nerveusement le pommeau de ses dagues, trahissant une impatience qui confinait à la folie.

— Regarde-le, Flora ! reprit Kyle d'une voix qui s'envenimait à chaque seconde. Regarde ce que tu as choisi ! Un homme qui a besoin de cordes pour être retenu, un soldat qui compte ses pas. Nous, nous sommes l'air que tu respires. Nous sommes les murs qui te cachent. Nous t'avons attendue dans la grande maison de briques, nuit après nuit, pendant deux ans !

Il s'arrêta net devant Soren, le dominant de toute sa hauteur, le visage déformé par une haine pure.

— Et toi, le Voltigeur... tu crois vraiment qu'en volant nos secrets, tu deviendras l'un des nôtres ? Tu ne seras jamais rien d'autre qu'un imposteur qui tente de s'approprier une reine qui ne t'appartient pas.

Soren laissa échapper un grognement de prédateur, ses veines saillant sur son cou alors qu'il luttait contre le chanvre.

— Elle n'est la reine de personne, Kyle, cracha-t-il, les dents serrées par l'effort. Elle est libre. Et c'est cette liberté que tu ne supportes pas

Kyle éclata d'un rire sec, dépourvu de toute joie, avant de se retourner brusquement vers Flora. Il s'agenouilla de nouveau devant elle, sa main saisissant violemment son poignet pour l'attirer vers lui, ignorant les liens qui la soudaient à Soren.

— Reviens, Flora. Laisse ce monde de fer et de briques. Tes mentors sont là. Tes frères sont là. Je suis là. Abandonne ce mois d'exil ridicule et rentre avec nous. On effacera l'odeur de ce clan de ton esprit. On te rendra ton ombre.

Flora sentit le médaillon d'argent brûler sa poitrine. Elle regarda Kyle, voyant l'homme qu'il était devenu : un chef d'ombre dévoré par la jalousie et la possession. Puis elle sentit Soren, son roc, celui qui l'avait acceptée avec ses démons sans jamais vouloir l'enchaîner à son passé.

La réponse mourait sur ses lèvres, mais l'urgence de la situation ne permettait plus le silence. Les quatre autres — Karim, Sam, Riki et Ombrage — s'étaient rapprochés, leurs silhouettes formant une barrière infranchissable dans le brouillard.

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