chapitre 34

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Le brouillard semblait se resserrer autour d’eux comme un étau, étouffant les bruits de la ruelle. Flora pencha lentement la tête, ses cheveux tombant en rideau sur son visage, restant murée dans un silence qui fit redoubler l’arrogance de Kyle. Ce dernier s'approcha encore, sa voix se faisant mielleuse et possessive.

— Tu m’appartiens, Flora, murmura-t-il avec une certitude glaciale. L'Ombre t'a réclamée bien avant que ce Voltigeur ne pose les yeux sur toi. Ton père n’aurait jamais dû te ramener dans sa lumière pour te faire subir ces atroces entraînements militaires devant Jacob. Il a essayé de briser ce que nous avions construit, de transformer notre petite ombre en une machine de guerre...

C’est alors qu’un son étrange déchira la brume. Un rire. Un rire saccadé, rauque, d’une noirceur absolue qui fit frissonner Karim et Sam en retrait. Flora leva la tête, et Soren sentit un froid polaire lui glacer le sang : le regard du « Fantôme » était de retour, mais pas pour les raisons qu’ils pensaient.

D'un mouvement d'une violence inouïe, Flora projeta ses mains en avant, repoussant Kyle avec une telle force qu'il manqua de basculer en arrière. Dans le même élan, ses doigts agiles s'emparèrent de la dague de Soren. En un seul geste circulaire et précis, elle trancha les cordes de chanvre noir. Les liens tombèrent au sol comme des serpents morts.

Kyle, loin d'être effrayé, laissa un sourire carnassier étirer ses lèvres.
— Tu es toujours la même qu'avant... finit-il par dire, admiratif.

Soren se redressa lentement, observant Flora. Au son erratique de ses battements de cœur, il comprit qu'il avait devant lui la Flora de l'Ombre, celle que la trahison avait forgée. Elle toisa Kyle, son visage vibrant d'une fureur contenue.

— Tu dis que je t'appartiens, Kyle ? cracha-t-elle, chaque mot étant une lame. Alors dis-moi... où étais-tu quand mon père me forçait à faire ces entraînements de la mort pour me transformer en guerrière ? Où étais-tu quand j'ai fini à la rue il y a sept mois, seule avec un gamin sur les bras, parce que mes parents étaient repartis à la guerre ? Où étais-tu quand j'ai été en danger de mort avec le clan des Crocs il y a un mois !

Elle fit un pas vers lui, menaçante.
— T'étais pas là, Kyle ! Aucun de vous n'était là ! Et tu oses dire que je t'appartiens ?

Elle marqua une pause, jetant un regard vers Soren. Mais les yeux du Fantôme restaient fixés sur sa cible.
— Dis-moi autre chose : si j'appartiens au clan des Ombres... quand ai-je dit que je le voulais ? Quand t'ai-je dit oui ? Quand ai-je choisi d'être l'une des vôtres ? D'ailleurs... d'où tu m'embrasses sans permission ? À ce que je me souvienne, tu ne m'as jamais montré la moindre once d'amour, ni la moindre once d'attirance pour moi.

Elle pointa sa dague vers Kyle, l’accusant de toute sa haine.
— Ce Voltigeur, comme tu le dis si bien, m'a sauvée des Crocs ! Lui, il a été là pour moi ! Il a protégé mon frère quand je ne pouvais pas ! Il n'a jamais cherché à me changer, contrairement à toi ! Il n'a jamais cherché à m'avoir... il n'a jamais dit que je lui appartenais.

Elle s'approcha si près de Kyle que leurs poitrines se frôlaient, ses yeux brûlant d'un mépris souverain.
— Alors que toi... tout ce que tu veux, c'est m'avoir dans ton lit comme un jouet ! Sur ton trône comme un trophée ! C'est ça que tu appelles m'aimer ?

Elle laissa échapper un dernier rire glacial.
— Tu veux m'avoir ? Tu arrives trop tard, Kyle. Bien trop tard.

Kyle accusa le coup comme s’il venait de recevoir un coup de poing en plein estomac. Il recula d'un pas, ses mains se serrant sur le manche de ses dagues jusqu'à en faire blanchir ses articulations. Son visage, d'ordinaire si calme, se déforma sous une rage jalouse qu'il ne parvenait plus à dissimuler devant ses hommes.

— Trop tard ? répéta-t-il, sa voix n'étant plus qu'un sifflement venimeux. Tu crois que le temps efface les dettes, Flora ? On t'a cherchée ! Pendant deux ans, on a retourné chaque foutue ruelle de ce secteur après que ton père t'a arrachée à la maison de briques ! Tu crois qu'on t'a oubliée ? On t'a forgée pour que tu survives, et tu me reproches aujourd'hui de t'avoir rendue forte ?

Il jeta un regard chargé de haine vers Soren, qui restait en retrait, la main sur son arme, prêt à intervenir.

— Et lui... ce "Voltigeur"... tu crois vraiment qu'il ne veut pas te posséder ? Il t'utilise comme son arme secrète, Flora ! Il se sert de ton talent pour protéger son petit Nid et surveiller ses frontières ! C'est ça que tu préfères ? Être l'outil d'un chef de bande plutôt que la Reine d'un Clan ? Tu parles d'amour, mais tu confonds la pitié avec la loyauté. Lui, il t'a ramassée parce que tu étais utile. Moi, je te réclame parce que tu es nôtre.

Il s'approcha de nouveau d'elle, ses yeux noirs brûlant d'une lueur sombre et possessive.

— Tu veux ta liberté ? Elle n'existe pas dans ce monde, petite ombre. Soit tu es avec nous, soit tu es contre nous. Et si tu refuses de rentrer, je m'assurerai que ton précieux "sauveur" comprenne que voler ce qui appartient au Clan de l'Ombre se paie dans le sang.

La rage de Flora, contenue depuis trop longtemps, explosa soudainement. Le brouillard sembla vibrer sous l'impact de son cri

— Je n’appartiens à personne ! C’est clair !

Le silence qui suivit fut instantané. Autour d'eux, les ombres sursautèrent, déstabilisées par cette fureur primitive. Seuls Kyle et Soren restèrent de marbre, ancrés dans leur face-à-face. Flora se tourna vers Kyle, un rire amer et presque amusé au bord des lèvres.

— Tu parles de dette ?! Je ne t'ai jamais rien demandé ! C’est toi, et toi seul, qui as décidé de m’entraîner ! Ce jour-là, tu m’as volé ma liberté ! Mes droits sur ma vie ! Tu crois que je le voulais ?! Tu crois que j’avais envie d’avoir cette partie sombre en moi ?! Tu ne m’as pas aidée, Kyle... Tu m’as détruite ! Et ça, tu refuseras toujours de l’admettre.

Elle laissa le silence retomber, lourd comme un couperet. Soren, immobile, écoutait chaque mot, le cœur serré.

— Peut-être que tu as raison, continua-t-elle d'une voix plus basse. Que Soren m'a sauvée parce que je lui suis utile...

À ces mots, Soren tressaillit, une pointe de douleur traversant son regard d'acier. Mais Flora ne s'arrêta pas là.

— Mais lui, au moins, il essaie de me réparer au lieu de m’enchaîner et de m’enfoncer dans une noirceur qui n’est pas la mienne.

Kyle bouillonnait. La jalousie et l'humiliation formèrent un cocktail explosif dans ses veines. Discrètement, sa main glissa vers son couteau, son esprit n'étant plus fixé que sur une idée : enfoncer sa lame dans la gorge du Voltigeur pour faire taire cette vérité. Mais l'instinct de Flora fut plus rapide. Avant qu'il ne puisse dégainer, elle le saisit violemment par le collet et plaqua la dague de Soren sous sa gorge.

— Vas-y, ose ! dit-elle, le regard noir et vidé de toute émotion humaine. Ose le toucher, et je te tranche la gorge. Je m’en contrefous de me faire poursuivre par les Ombres pour avoir tué leur chef !

Soren, surpris par la fulgurance de Flora, ne fit pas un mouvement. Kyle, sentant le tranchant de l'acier mordre sa peau, comprit qu’elle ne blaguait plus. Ses doigts se desserrèrent et son arme tomba au sol avec un bruit mat. Karim et les autres esquissèrent un pas pour intervenir, mais Flora les stoppa d'un aboiement :

— Bougez, et je l’égorge !

Voyant qu'elle était prête à passer à l'acte, les quatre mentors lâchèrent leurs armes à leur tour. Flora finit par relâcher Kyle. Elle recula d'un pas, porta la main à son cou et, d'un geste sec, arracha le collier de cuir. Elle fixa Kyle dans les yeux, son expression s'adoucissant légèrement, retrouvant une humanité plus fragile.

— Je choisis les Voltigeurs, Kyle. Mais je ne veux pas être votre ennemie... Je ne veux pas que mes mentors essaient de tuer ceux que j'aime. Je ne veux pas être obligée de me battre contre vous pour ma liberté. Tout ce que je te demande, c’est de ne pas nous attaquer. Laisse Soren, laisse les Voltigeurs tranquilles... pour moi.

Kyle soupira, la tension quittant ses épaules. Face au regard de Flora, il se sentait désarmé, incapable de poursuivre ce combat perdu d'avance. Il ramassa le pendentif avec un regret manifeste, le tourna entre ses doigts, puis, dans un geste de paix inattendu, il le lui tendit à nouveau.

— Finalement... tu n’as pas besoin de choisir entre nous. Nous, on est ta famille, et les Voltigeurs ton clan... Garde-le. Comme ça, on sera toujours près de toi, petite sœur.

Flora reprit le collier, mais à peine ses doigts eurent-ils effleuré le cuir qu'elle commença à tanguer. L'adrénaline retombait trop vite, et son corps, épuisé par la transe de l'Ombre et l'émotion brute, menaçait de lâcher. Soren vit ses genoux fléchir et, au moment où elle s'écroula, il la rattrapa d'un bond. Kyle fit un geste pour s'avancer, lui aussi, mais Soren avait déjà Flora solidement dans ses bras.

Soren ne lâcha pas Flora du regard. Ses mains, d'ordinaire si fermes sur le pommeau d'une épée, tremblaient d'une douceur infinie alors qu'il redressait le corps inerte de la jeune femme contre son torse massif.

Il sentait la chaleur de son souffle s'apaiser, signe que la tempête intérieure s'était enfin calmée, laissant place à un épuisement total. Autour d'eux, le brouillard semblait s'être figé, capturant cet instant de trêve fragile entre deux mondes qui n'auraient jamais dû se croiser.

Kyle resta immobile à quelques pas, observant le Chef des Voltigeurs. Il vit comment Soren plaçait les mèches de cheveux de Flora derrière ses oreilles, comment il vérifiait son pouls avec une anxiété sourde, et surtout, comment il la tenait — non pas comme un trophée durement gagné, mais comme le bien le plus précieux et le plus fragile de son existence.

Le mentor de l'Ombre laissa échapper un long soupir, une buée grise s'échappant de ses lèvres. La haine qui déformait ses traits quelques minutes plus tôt s'était évaporée, remplacée par une reconnaissance amère. Il fit un geste de la main vers Karim, Sam, Riki et Ombrage, qui s'étaient rapprochés, silhouettes fantomatiques prêtes à se fondre dans le néant.

— Tu as gagné, Voltigeur, murmura Kyle, sa voix n'étant plus qu'un sifflement mélancolique dans le froid de la nuit.

Soren releva la tête, ses yeux d'acier croisant le regard sombre de son rival. Il ne relâcha pas sa garde, mais il écouta.

— On l'a cherchée partout pour la ramener dans la noirceur, parce qu'on croyait que c'était la seule façon de la garder en vie, continua Kyle en faisant un pas vers eux. On pensait que personne d'autre que nous ne pourrait comprendre ce qu'elle est. Mais ce soir... j'ai vu. J'ai vu ta main sur elle. J'ai vu que tu ne cherches pas à l'enchaîner à ton trône, mais à la porter quand ses propres jambes la trahissent.

Kyle s'arrêta à deux mètres, le visage baigné par la lueur blafarde de la lune. Il inclina légèrement la tête, un signe de respect que le Clan de l'Ombre n'accordait presque jamais aux "gens de la surface".

— Tu as appris nos pas en trois semaines, Soren. Tu as appris notre silence. Mais plus important encore, tu as prouvé que tu possèdes ce que nous avons perdu à force de vivre dans les tunnels : une lumière capable de la ramener quand elle se perd. Tu es digne de connaître nos secrets. Tu es digne de la protéger.

Soren resta muet, frappé par la solennité de ces paroles. Il sentit le poids de la responsabilité s'alourdir sur ses épaules. Il n'était plus seulement un amant ou un chef ; il devenait le gardien d'un héritage millénaire.

— Nous allons vous escorter, reprit Kyle d'un ton impérieux. Les Crocs et les pillards pullulent dans ce secteur depuis que l'odeur du sang a flotté sur l'apothicaire. Elle ne peut plus se défendre, et tu ne pourras pas te battre avec elle dans les bras. Ce soir, l'Ombre sera ton bouclier.

Soren hocha la tête une seule fois, acceptant le pacte. Il souleva Flora avec une aisance physique qui masquait son propre épuisement, ancrant sa tête contre son épaule. Il commença sa marche lente vers l'officine, et le spectacle qui suivit fut irréel.

Tout au long du trajet, Soren ne vit plus les cinq garçons, mais il percevait leur présence constante. Des silhouettes noires glissaient silencieusement sur les toits de briques au-dessus de sa tête. Des formes spectrales coupaient les intersections avant qu'il n'y arrive, s'assurant que chaque ruelle était déserte. Sam et Riki apparurent un instant sur une corniche, leurs foulards flottant au vent comme des bannières de deuil, avant de disparaître dans un saut de plusieurs mètres. Ombrage et Karim fermaient la marche, effaçant presque leurs traces de pas dans la poussière.

Arrivé devant la porte barricadée de l'apothicaire, Soren s'arrêta. Kyle se matérialisa sur le seuil, bloquant l'entrée une dernière fois. Il posa sa main gantée sur le front de Flora, un geste d'adieu rapide, puis planta son regard dans celui de Soren.

— Garde-la bien, Voltigeur. Si jamais tu la brises, il n'y aura aucune muraille assez haute, aucun Nid assez profond pour te protéger de nous. L'Ombre veille toujours sur les siens.

Sur ces mots, Kyle fit un pas en arrière et se volatilisa dans un tourbillon de brume, suivi par les quatre autres qui s'évaporèrent sur les toits. Soren franchit le seuil, referma la porte avec son pied et gagna le lit de fourrures derrière le comptoir

Il déposa Flora avec une tendresse infinie, l'enveloppant dans les couvertures. Il s'assit à ses côtés, le dos contre le bois, fixant l'obscurité. Il avait gagné une alliée de poids, mais il savait que le mois d'exil venait de changer de nature : ils n'étaient plus de simples fugitifs, ils étaient désormais liés au destin d'un clan légendaire.

Dehors, le brouillard finit par se dissiper, révélant un ciel étoilé et glacial, tandis que dans l'officine, le silence n'avait jamais été aussi pesant de secrets.

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