chapitre 35
Les Murmures du Brouillard
Le silence qui régnait dans l'officine de l'apothicaire n'était plus le même. Soren était assis par terre, le dos contre le bois massif du comptoir, les yeux fixés sur la porte barricadée. À ses côtés, Flora dormait toujours, sa respiration calme mais profonde. Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit, hanté par les paroles de Kyle et par cette sensation d'avoir frôlé un gouffre qu'il ne soupçonnait pas.
Le médaillon d'argent, que Kyle avait rendu avec ce mélange de regret et de respect, brillait faiblement sur la poitrine de Flora. Soren tendit la main, effleurant le métal froid du bout des doigts
« Tu es digne de connaître nos secrets. Tu es digne de la protéger. »
Les mots du mentor de l'Ombre tournaient en boucle dans son esprit. Il regarda Flora, son visage enfin apaisé, débarrassé du masque de pierre du Fantôme. Il se demanda combien de secrets elle gardait encore au fond d'elle, et si ce mois d'exil suffirait à les déterrer tous.
Soudain, Flora bougea. Un petit gémissement s'échappa de ses lèvres et ses paupières papillonnèrent avant de s'ouvrir sur la pénombre dorée du matin qui commençait à filtrer par les fentes. Elle resta un instant désorientée, cherchant ses repères dans la boutique poussiéreuse, avant que son regard ne rencontre celui de Soren.
— Soren... murmura-t-elle, sa voix enrouée par le sommeil. Qu'est-ce qui... comment on est rentrés ?
Soren raffermit sa prise sur sa main, lui offrant un sourire rassurant, bien que ses yeux d'acier soient encore marqués par la fatigue.
— On est rentrés en sécurité, Flora. Kyle et les autres... ils nous ont escortés. Ils ont veillé sur nous jusqu'à la porte.
Flora se redressa lentement, une main portée à sa tempe. Les souvenirs de la ruelle, de la confrontation violente et de Kyle lui revenaient par vagues. Elle sentit le poids du collier à son cou et baissa les yeux vers le médaillon d'argent.
— Il me l'a rendu ? demanda-t-elle, surprise.
— Il te l'a rendu, confirma Soren. Il a dit que vous étiez une famille, et que les Voltigeurs étaient ton clan. Il a accepté que tu restes avec moi, Flora. Mais il a aussi dit quelque chose d'autre...
Il marqua une pause, hésitant à briser cette paix fragile, mais il savait qu'il ne pouvait plus rien lui cacher.
— Il a dit que j'étais digne de connaître vos secrets. Que j'étais digne de te protéger. Flora, il ne m'a pas seulement laissé t'emmener... il m'a passé le relais.
Flora resta muette, assimilant cette information incroyable. Kyle, l'homme qui l'avait "détruite" selon ses propres mots, mais qui l'avait aussi forgée, venait de donner sa bénédiction à l'homme qu'elle aimait. Elle se laissa glisser contre l'épaule de Soren, fermant les yeux.
— Je me sens si vide, Soren, avoua-t-elle. Comme si cette nuit avait emporté tout ce qui restait de ma colère.
Soren l'entoura de ses bras, la serrant contre lui.
— C'est parce que tu n'as plus besoin de te battre seule contre tes ombres. On va finir ce mois ici, comme prévu. On va cartographier ces ruelles, et on va s'entraîner. Mais cette fois, on le fera pour nous, pas pour ton passé.
Les jours suivants s'écoulèrent dans une discipline de fer. Flora ne laissa aucun répit à Soren. Maintenant que le spectre de Kyle s'était éloigné, elle voulait transformer l'instinct de son compagnon en une arme de précision. L'officine n'était plus un refuge, mais un terrain d'exercice permanent.
— Oublie tes yeux, Soren, ordonna-t-elle un matin, alors qu'il tentait de traverser la pièce jonchée de fioles brisées.
Elle lui noua un bandeau de tissu noir sur les yeux, serrant le nœud avec une fermeté qui ne laissait place à aucune tricherie. Soren resta immobile, sa carrure massive semblant soudain vulnérable dans l'obscurité totale.
— Le sol n'est pas qu'une surface, c'est une membrane, continua Flora en tournant lentement autour de lui, ses propres pas ne produisant aucun son. Ressens la vibration de mes pieds à travers les lattes de bois. Écoute le déplacement de l'air quand je passe près de toi. Si tu attends de m'entendre marcher, tu es déjà mort. Écoute le sifflement de ma tunique, le craquement thermique des murs qui chauffent au soleil... tout est un indice.
Soren se concentra, son front perlant de sueur. Il apprit à projeter sa conscience au-delà de sa propre peau. Il commença à percevoir le monde comme une carte de pressions et de fréquences. Il sentit le courant d'air froid venant de la porte mal jointe, le bourdonnement d'une mouche à l'autre bout de la pièce, et surtout, la présence magnétique de Flora.
— Là, murmura-t-il en pivotant brusquement pour pointer sa dague de bois vers la gorge de la jeune femme. Tu es à ma gauche, à trois pas.
Flora esquissa un sourire invisible.
— Pas mal. Mais tu as deviné parce que tu connais mon odeur. Recommence. Cette fois, je vais masquer mon souffle.
Pendant deux semaines, ils vécurent ainsi, entre chien et loup. Flora lui apprit à lire la nature même au cœur des ruines : comment le silence soudain des criquets dans les herbes folles du jardin de l'apothicaire annonçait une présence, comment le battement d'ailes d'un pigeon effrayé donnait la position exacte d'un intrus.
Soren devenait effrayant d'efficacité. Sa démarche s'était totalement transformée ; il ne posait plus le pied, il le glissait, épousant les irrégularités du terrain. Son corps de guerrier, autrefois si imposant, semblait désormais capable de se fondre dans la moindre ride de l'ombre.
Un soir, alors qu'ils étaient assis sur le toit pour observer le secteur, Soren ferma les yeux de lui-même.
— Il y a trois personnes à l'angle de la rue des Forgerons, Flora. Deux hommes lourds, probablement des pillards, et un plus léger... un enfant ou un guetteur. Ils ne nous ont pas vus.
Flora regarda en bas, confirmant ses dires. Une fierté sauvage l'envahit. Il avait réussi. Le Chef des Voltigeurs était devenu une Ombre.
L'entraînement ne s'arrêta pas là. Flora sentait que Soren se reposait encore trop sur un seul de ses sens : son odorat de prédateur qui le reliait à elle. Dans le monde de l'Ombre, l'odeur peut être masquée par la pluie, le vent ou le sang. Elle décida donc de durcir les conditions, prolongeant leurs sessions nocturnes au cœur des ruines de l'apothicaire, là où la poussière et les vieux remèdes saturaient l'air.
— Tu m'as trouvée parce que tu me cherches moi, Soren, lui dit-elle un soir alors qu'ils étaient tapis dans la cave humide de l'officine. Apprends à chercher le vide. L'intrus est celui qui déplace le silence.
Pendant des heures, elle s'amusa à masquer son sillage avec des herbes fortes, se déplaçant avec une lenteur de spectre. Soren, le bandeau toujours sur les yeux, luttait. Il grognait de frustration, ses muscles bandés par l'effort de concentration. Il devait apprendre à percevoir le monde non plus comme un homme, mais comme une partie intégrante du décor.
Soudain, Flora se figea. Son corps devint une statue de glace. Ce n'était pas la maladresse de Soren qui l'avait alertée, mais un changement subtil dans la pression de l'air près de l'escalier défoncé. Une présence s'était glissée dans la cave, une présence qu'elle ne connaissait que trop bien. Elle ne sentait aucune hostilité, juste une observation froide et attentive.
Soren, lui, ne l'avait pas encore perçu. Il cherchait toujours Flora, pivotant lentement sur lui-même.
Flora ferma les yeux, calant son souffle sur celui de l'intrus. Elle n'eut pas besoin de voir pour savoir. Cette odeur de sauge sauvage et de métal froid qui flottait discrètement au-dessus des relents de moisi ne mentait pas.
— Kyle... lâcha-t-elle d'une voix basse, mais qui résonna avec une clarté absolue entre les ruelles
Soren sursauta, arrachant son bandeau d'un geste sec. Ses yeux d'acier balayèrent l'obscurité, cherchant le mentor. Kyle se matérialisa alors, sortant de l'ombre d'un pilier de briques comme s'il en avait toujours fait partie. Il ne regardait pas Soren, ses yeux noirs étaient fixés sur Flora avec une lueur d'approbation qu'il ne cherchait plus à cacher.
— Ton instinct est revenu, petite ombre, murmura Kyle, sa voix n'étant qu'un sifflement dans l'air frais. Mais ton élève... il a encore beaucoup à apprendre s'il veut un jour espérer nous voir avant que nous ne lui tranchions la gorge.
Soren serra les poings, sa dague de bois craquant sous sa poigne, mais il resta immobile. Il savait que Kyle n'était pas venu pour se battre cette fois, mais pour juger.
Flora se détacha du mur de briques et s'avança au milieu du carrefour où plusieurs ruelles dévastées convergeaient. Elle ne regardait ni l’un ni l’autre, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux fixés sur les décombres à ses pieds. Elle se mit à parler à voix haute, pour elle-même, laissant ses pensées s'échapper dans le vent froid qui s'engouffrait entre les façades.
— Ça ne marche plus, râla-t-elle, sa voix teintée d'une frustration évidente. Ça ne marche plus du tout... Soren me connaît beaucoup trop. Il a mémorisé mon odeur, il suit le rythme de mon cœur comme si c'était le sien. Il reconnaît même la façon dont mes vêtements frottent l’air quand je bouge. À cause de ça, il ne cherche plus une menace réelle... il me cherche moi. L’entraînement n’est plus concluant.
Elle marqua une pause, le visage sombre, avant de relever la tête vers Kyle. Une lueur de défi, presque cruelle, s'alluma dans ses yeux sombres. Si Soren voulait progresser, il devait affronter le vide, le vrai.
— Kyle... Puisque tu es là à faire le spectateur, rends-toi utile. Essaie de faire ce que je faisais à l'instant. On va voir s'il est capable de te trouver et de se battre contre toi... les yeux bandés.
Soren accusa le coup, le mot résonnant avec une incrédulité manifeste dans le silence de la ruelle :
— Les yeux bandés ?!
Kyle resta silencieux un instant, pesant la proposition de son ancienne élève. L'idée de pouvoir un peu martyriser ce « Voltigeur » qui lui avait pris sa place fit briller une lueur sadique dans ses yeux noirs. Il finit par accepter d’un simple hochement de tête, un sourire prédateur étirant ses lèvres. Flora s'approcha de lui et lui tendit une main ferme, la paume ouverte. Kyle la regarda sans comprendre, un sourcil levé.
— Tu pensais vraiment que j'allais pas voir cette lueur dans tes yeux, Kyle ? lui lança-t-elle froidement. Donne-moi tes armes. Tout de suite. C'est un entraînement, pas une tuerie, ni une séance de torture gratuite! Je ne te laisserai pas utiliser d’acier contre lui.
Kyle la dévisagea, son sourire devenant plus joueur, plus provocateur. Il recula d'un pas félin, ses mains frôlant ses dagues d'ébène sans les lui remettre
— Tu les veux, petite ombre ? Viens me les prendre, provoqua-t-il d'un ton traîneur et taquin.
Flora comprit son jeu immédiatement. Sans un mot, elle s’élança. Ce qui suivit fut une véritable danse de combat de l’Ombre, un ballet de mouvements fluides et silencieux entre les deux anciens complices. Flora tournoyait, tentant de forcer sa garde pour saisir les manches de ses armes, mais Kyle la contrait avec une aisance millimétrée, s'appuyant sur sa focalisation sensorielle
Ils se frôlèrent, s’esquivèrent, leurs corps s’effleurant dans un rythme saccadé. Soudain, Kyle changea de tactique. Profitant d'une ouverture, il projeta Flora contre un pan de mur décrépit. D’une main, il lui plaqua la gorge, sans serrer, tandis que de l’autre, il lui saisit les poignets pour les coincer fermement au-dessus de sa tête contre la paroi rugueuse.
Ils se regardèrent dans les yeux un instant, le souffle court, avant que Kyle ne lui dise tout bas qu'elle n'était toujours pas prête à le battre. Il recula enfin tout en la lâchant, et lui tendit ses armes d'un geste sec.
Flora récupéra les dagues d'ébène, sentant encore la pression des mains de Kyle sur ses poignets. Elle se tourna vers Soren, le visage fermé, ignorant le regard brûlant que le Chef des Voltigeurs lançait au mentor de l'Ombre. Alors qu'elle s'approchait de lui avec le bandeau de tissu noir à la main, Soren ne put s'empêcher de rouspéter, la voix sourde de colère contenue.
— Tu es sérieuse, Flora ? Tu veux vraiment que je l’affronte les yeux bandés ? C’est de la folie pure ! On parle d'un type qui disparaît dès qu'on cligne des paupières !
Flora laissa échapper un long soupir, s'arrêtant juste devant lui. Elle leva les mains pour ajuster le tissu, son regard plongeant dans le sien avec une intensité qui imposait le calme.
— Ce n’est pas de la folie, Soren. C’est même parfaitement possible si tu arrêtes de vouloir dominer la situation avec tes muscles. Si tu ne le vois pas, tu seras obligé de le ressentir. C'est la seule façon pour toi de passer un cap.
Soren contracta la mâchoire, ses yeux d'acier glissant vers Kyle qui s'étirait avec une arrogance nonchalante à quelques mètres de là.
— Ok, admettons ! lâcha-t-il d'un ton brusque. Alors dis-moi une chose... Est-ce qu’au moins toi, tu l’as déjà battu ? Ne serait-ce qu’une seule fois ?
Flora marqua un temps d'arrêt, ses doigts frôlant les tempes de Soren. Elle baissa légèrement les yeux, un aveu silencieux passant sur son visage avant qu'elle ne retrouve sa voix.
— Non, admit-elle timidement. Jamais. À chaque fois que je pensais tenir le bon bout, à chaque fois que je croyais avoir trouvé l'ouverture pour le terrasser... il trouvait toujours une parade sortie de nulle part pour me contrer. Il a une lecture du mouvement que personne d'autre n'égale.
Soren encaissa l'information, le cœur battant un peu plus vite. Si même le "Fantôme" n'y était jamais parvenue, ses chances de s'en sortir sans ses yeux semblaient dérisoires. Mais le défi était lancé, et sous le regard moqueur de Kyle, il ne pouvait plus reculer.
— Alors fais-le, murmura-t-il en penchant la tête. Mets-moi ce foutu bandeau.
Flora noua le tissu noir derrière sa nuque, plongeant instantanément le Chef du Nid dans une obscurité totale. Elle recula de quelques pas, laissant les deux hommes seuls au centre du carrefour.
Soren resta immobile, les bras légèrement écartés, sentant le sang cogner contre ses tempes. L'obscurité était absolue, transformant le carrefour familier en un espace infini et menaçant où chaque craquement de pierre devenait une montagne. Avant de s'effacer, Flora s'approcha une dernière fois de son oreille. Son souffle chaud fut la seule chose stable dans ce nouveau monde de ténèbres.
— Écoute-moi bien, Soren, murmura-t-elle avec une intensité glaciale qui lui fit parcourir un frisson dans l'échine. Ne cherche pas à deviner où il est avec ta tête. Si tu réfléchis, tu es mort. Laisse ton corps devenir un récepteur. Ressens le vide qu'il laisse quand il se déplace. Kyle ne fait pas de bruit, mais il déplace l'air. C'est ce sifflement infime, cette petite perturbation dans le vent, que tu dois traquer.
Elle marqua une pause, posant une main fugitive sur son épaule, une pression ferme pour l'ancrer au sol. Sans ajouter un mot, elle se détacha de lui. Soren l'entendit à peine s'éloigner ; elle se dirigea vers le mur de briques décrépit qui bordait la ruelle et, d'un bond d'une agilité de chat, se hissa sur une corniche élevée. Elle s'y installa, immobile et silencieuse, pour éviter que ses propres vibrations ou sa respiration ne viennent parasiter les sens en alerte de son compagnon.
Le silence qui retomba sur le carrefour fut total, pesant comme une chape de plomb. Soren fit le vide, forçant ses poumons à ralentir, ses oreilles bourdonnantes cherchant désespérément un point d'ancrage dans le néant.
— C’est parti ! cria soudainement Flora du haut de son perchoir.
Sa voix claque comme un coup de fouet, donnant le signal du carnage. À quelques mètres de là, Kyle esquissa un sourire carnassier. Il fit craquer ses articulations, un son qui parut exploser comme un coup de tonnerre dans les oreilles de Soren, avant de s'évaporer totalement. Le mentor de l'Ombre commença sa danse. Il ne marchait pas, il glissait, effaçant sa présence avec cette expertise millimétrée qui avait autrefois terrifié Flora.
Soren sentit une légère brise sur sa nuque. Un simple déplacement d'air, presque imperceptible, comme l'avait prédit Flora. Il pivota brusquement, portant un coup de dague en bois avec toute la puissance de ses muscles, mais il ne rencontra que le vide. Un rire étouffé, presque un sifflement de serpent, lui parvint de la direction opposée, deux mètres plus loin.
— Trop tendu, Voltigeur, lança la voix de Kyle, qui semblait maintenant flotter à plusieurs endroits en même temps, portée par l'écho des murs. Tu frappes comme un sourd. Calme ton cœur, ou je vais m'amuser à te faire tourner en bourrique jusqu'à l'aube.
Soren bouillonnait. Il sentait la provocation, l'arrogance de Kyle qui jouait avec lui comme un chat avec une souris. Il ferma les yeux sous le bandeau, essayant de se remémorer les leçons de focalisation sensorielle des deux dernières semaines. Il devait cesser d'être un guerrier qui attaque pour devenir une partie intégrante de la ruelle.
Kyle ne lui laissa pas le temps de méditer. Un effleurement rapide sur son épaule gauche, puis un coup sec dans ses côtes à droite. Soren frappa à nouveau, plus vite, plus fort, mais Kyle n'était déjà plus là. C’était une torture mentale. Chaque mouvement de Soren était un échec sonore qui ne faisait que souligner la supériorité du spectre qui le harcelait.
Soren s'immobilisa au centre de la ruelle, le torse puissant soulevé par une respiration saccadée. Sous le bandeau, son regard était invisible, mais ses mâchoires contractées trahissaient un combat bien plus violent que celui qu'il menait contre Kyle : celui contre lui-même.
Il tenta de se remémorer les paroles de Flora, ce conseil sur le vide et le sifflement de l'air, mais chaque fois qu'il essayait de faire le vide, une image parasite venait brûler son esprit. Il revoyait Kyle plaquant Flora contre le mur de briques quelques minutes plus tôt, il sentait encore l'écho de ce baiser volé quatorze jours auparavant.
Cette jalousie viscérale, mêlée à l'humiliation de se sentir impuissant face à ce mentor arrogant, agissait comme un poison. Au lieu de devenir un récepteur passif, ses muscles restaient bandés, prêts à exploser, saturant ses sens d'une colère qui l'aveuglait plus sûrement que le tissu noir.
Kyle, percevant cette faille, ne se priva pas d'en jouer. Il se matérialisa juste derrière son oreille, son souffle effleurant la peau de Soren.
— Tu es trop lourd, Voltigeur. Ton sang fait trop de bruit dans tes veines. Tu penses à elle, n'est-ce pas ? Tu te demandes si elle regarde mon agilité avec admiration ?
Rugiissant de fureur, Soren pivota dans un mouvement circulaire dévastateur, sa dague de bois fendant l'air avec une puissance capable de briser un crâne. Mais il ne rencontra que le néant. Kyle s'était déjà abaissé, glissant entre ses jambes pour lui porter un petit coup sec à l'arrière du genou, le faisant vaciller.
— Recommence ! cria Flora du haut de son mur, sa voix trahissant une pointe d'inquiétude. Soren, calme ton cœur ! Tu ne l'entendras jamais si tu continues à vouloir l'égorger !
Mais Soren n'écoutait plus. Il s'élança de nouveau, enchaînant les frappes, les fentes et les esquives désespérées. Il se cognait contre les angles des murs, s'écorchait les phalanges contre la brique froide, refusant d'admettre la défaite.
Sa focalisation sensorielle était totalement brisée par son ego blessé. Chaque rire étouffé de Kyle, chaque effleurement invisible était une insulte qu'il tentait de laver par la force brute, s'épuisant seconde après seconde.
Pendant plus d'une heure, le manège continua. La carrure massive de Soren, autrefois son plus grand atout, devenait son fardeau. Il transpirait à grosses gouttes malgré le froid, ses mouvements perdant en précision ce qu'ils gagnaient en désespoir.
Kyle, infatigable, continuait de danser autour de lui, un spectre impitoyable rappelant sans cesse au Chef du Nid qu'au sol, dans l'ombre, la force n'était rien sans la paix intérieure.
Finalement, ses jambes fléchirent. Soren s'effondra à genoux, les mains appuyées au sol, le front baissé. Ses poumons brûlaient et ses oreilles bourdonnaient d'un vacarme interne qui étouffait tout le reste. Il était à bout, vidé par sa propre rage.
Du haut de son perchoir, Flora observa son compagnon avec une tristesse amère. Elle comprit que pour cette nuit, la jalousie avait été plus forte que l'enseignement. L'Ombre ne s'apprenait pas dans la tempête, mais dans le calme plat, et Soren n'était pas encore prêt à lâcher prise.

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