chapitre 36
Soren arracha le bandeau de ses yeux d'un geste brutal, le tissu noir se déchirant presque sous la force de sa poigne. Ses yeux d'acier, injectés de sang par l'effort et la fureur, balayèrent la ruelle sombre avec une lueur sauvage. Flora sauta de son perchoir, atterrissant avec la légèreté d'une plume devant lui. Elle s'approcha prudemment, une main tendue vers son bras tendu.
— Soren, ce n’est pas en laissant la rage prendre les commandes que tu vas réussir à...
Avant qu'elle ne puisse finir sa phrase, il la repoussa d'un geste sec, fuyant son contact comme s'il le brûlait. Sans un mot, le souffle court et les épaules voûtées par l'humiliation, il tourna les talons et s'engouffra dans l'obscurité de l'apothicaire
Kyle s'approcha alors de Flora, émergeant des ombres avec une sérénité agaçante. Il jeta un regard vers la porte où le Chef des Voltigeurs venait de disparaître.
— Tu veux que j'aille lui dire deux mots ? demanda-t-il, sa voix traînant une ironie mal dissimulée
Flora secoua la tête, le regard fixé sur l'entrée de leur refuge.
— Non. La seule chose que ça ferait, c'est attiser encore plus sa colère. Il a besoin de temps.
Elle se tourna vers son ancien mentor, son expression redevenant sérieuse.
— Reste dans les parages, Kyle. Demain, j'aurai encore besoin de toi pour le pousser. Il doit briser ce mur.
Kyle inclina la tête, acceptant la demande d'un simple hochement de tête. Ils échangèrent quelques mots à voix basse sur les patrouilles environnantes avant qu'il ne recule d'un pas, se fondant dans la brume nocturne jusqu'à disparaître totalement.
Flora entra à son tour dans l'officine. L'odeur des plantes séchées et de la poussière l'accueillit dans un silence pesant. Soren était déjà assis sur le lit de fortune derrière le comptoir massif. À la lueur vacillante d'une bougie, il semblait s'être calmé, mais c'était une tranquillité de façade, celle qui précède l'orage.
Lorsqu'elle s'approcha pour s'asseoir à ses côtés, Soren réagit avec une rapidité foudroyante. Il l'attrapa par le bras et, d'une pression irrésistible, la fit basculer sur le matelas avant de s'abattre sur elle, la bloquant sous son poids massif.
— So... Soren ? À quoi tu joues ? balbutia-t-elle, le cœur bondissant dans sa poitrine.
Il ne répondit pas. Son silence était plus effrayant que ses cris. Il enfouit son visage dans son cou, l'embrassant avec une urgence brutale, presque désespérée. Ses lèvres marquaient sa peau avec une force qui n'avait plus rien de la tendresse habituelle.
— Ah !... Soren, arrête ! gémit Flora en tentant de se dégager.
Mais il ne l'écoutait pas. Sa main remonta avec une autorité possessive, écrasant ses seins sous la tunique, tandis que sa langue traçait un sillage brûlant vers son oreille, la mordillant avec une ferveur qui confinait à l'agression. Sa jalousie envers Kyle et sa honte de l'échec se transformaient en un besoin dévastateur de marquer son territoire, de s'assurer qu'elle était toujours à lui.
— Soren... s... ça suffit... Tu... tu me fais mal... parvint-elle à articuler, les larmes aux yeux devant cette transformation.
Sentant la panique monter, Flora puisa dans ses dernières forces et le repoussa violemment, ses mains frappant son torse de toutes ses forces. Soren bascula en arrière, s'écrasant contre le rebord du comptoir.
Le choc sembla enfin briser le voile de noirceur qui obscurcissait son esprit. Il resta figé, les mains tremblantes, fixant Flora qui se redressait en tremblant, réajustant ses vêtements avec des gestes fébriles. En voyant la peur et la douleur sur son visage, le Chef du Nid comprit enfin l'horreur de ce qu'il venait de faire.
— Flora... je... pardon... murmura-t-il, sa voix brisée par une détresse authentique. Je ne voulais pas...
Mais Flora ne l'écoutait déjà plus. Elle se leva d'un bond, le regard fuyant, et se précipita vers la sortie. Soren s'élança derrière elle, l'appelant, multipliant les excuses désespérées, mais elle franchit le seuil pour s'enfoncer dans la nuit froide, le laissant seul avec sa honte au milieu des ruines.
Flora s'arrêta à quelques dizaines de mètres de l'officine, s'appuyant contre un mur de briques effrité pour reprendre son souffle. L'air glacial de la nuit brûlait ses poumons, mais il agissait comme un baume sur sa peau encore échauffée. Elle ne s'était pas enfuie par haine, ni même par une réelle colère. Elle avait simplement eu besoin d'espace, besoin de briser ce cercle de tension qui les étouffait tous les deux depuis l'arrivée de Kyle.
Elle entendit le pas lourd de Soren s'arrêter sur le seuil, puis le silence lourd de son désespoir. Elle savait qu'il s'en voulait à mort, qu'il se voyait comme un monstre. Mais au fond d'elle, Flora ne lui en voulait pas. Elle comprenait. Elle avait vu Kyle jouer avec ses nerfs, le piquer au vif avec une cruauté calculée, utilisant leur passé commun pour transformer la force de Soren en une faiblesse dévorante. Kyle s'était amusé à le faire enrager, à le pousser dans ses derniers retranchements de mâle et de chef, et Soren, dans sa peur viscérale de la perdre, avait fini par exploser.
Elle resta là un long moment, observant la lune se refléter sur les fioles brisées éparpillées au sol. Puis, avec une lenteur délibérée, elle fit demi-tour.
Soren était toujours là, prostré sur le seuil, la tête entre les mains. Il ne l'entendit pas approcher — elle utilisait sans s'en rendre compte les techniques de l'ombre qu'il peinait tant à maîtriser.
— Soren, murmura-t-elle doucement.
Il sursauta, levant vers elle un regard ravagé par la culpabilité. Il ouvrit la bouche pour recommencer ses excuses, mais elle posa un doigt sur ses lèvres, lui imposant le silence.
— Je ne t'en veux pas, reprit-elle en s'asseyant à ses côtés sur le bois brut. Kyle sait exactement sur quels leviers appuyer pour te faire perdre les pédales. Il s'est amusé à te torturer toute la nuit, Soren. Ce que tu as fait... c'était la peur qui parlait, pas toi.
Soren laissa échapper un soupir qui ressemblait à un sanglot étouffé. Il s'écroula presque contre elle, enfouissant son visage dans son épaule.
— J'ai failli te briser, Flora... jura-t-il d'une voix rauque. J'ai agi comme un possédé.
— Tu as agi comme un homme qui a peur de perdre ce qu'il a de plus précieux, répondit-elle en caressant doucement sa nuque. Mais tu dois apprendre que je ne suis pas un trophée que Kyle peut te voler. L'Ombre fait partie de moi, mais c'est avec toi que je suis ici.
Le silence qui suivit fut apaisé. La fracture de la nuit commençait à se refermer, non pas par l'oubli, mais par une compréhension mutuelle de leurs failles. Soren resta ainsi, bercé par la présence de celle qu'il avait cru perdre par sa propre faute, jurant intérieurement que plus jamais il ne laisserait Kyle, ou quiconque, dicter ses émotions.
Flora resta ainsi un long moment, laissant le silence de la nuit apaiser les battements erratiques de son cœur. Elle sentait le poids de la culpabilité de Soren peser sur l'air, presque aussi lourd que le brouillard qui rampait entre les briques. Elle finit par se détacher de lui, le forçant à relever la tête pour plonger son regard d'acier dans le sien, encore embrumé de remords.
— Écoute-moi bien, Soren, commença-t-elle d'une voix calme mais d'une fermeté absolue. Ce qui s'est passé... cette rage qui t'a submergé, c'est exactement ce que Kyle attendait. Il t'a poussé à bout, il a utilisé ta peur et ta jalousie comme des armes contre toi. Et tu es tombé dans son piège
Soren contracta la mâchoire, les poings encore serrés sur ses genoux.
— Tu dois apprendre à canaliser tes émotions, reprit-elle en posant ses mains sur ses tempes pour ancrer ses paroles. Tu dois apprendre à les oublier, à les mettre de côté jusqu'à devenir presque insensible. Dans l'Ombre, le cœur est un poids mort qui te trahit. Kyle ne gagne pas parce qu'il est plus fort que toi physiquement, il gagne parce qu'il reste de marbre alors que toi, tu brûles.
Soren la regarda, fasciné par la froideur professionnelle qui émanait soudainement de la jeune femme. Le « Fantôme » n'était plus une compagne blessée, mais un mentor impitoyable qui voyait au-delà de la chair.
— Pour vaincre un homme comme lui, continua Flora, tu dois cesser de réagir comme un chef qui protège son territoire. Tu dois devenir le vide. Tu dois apprendre à ressentir l'air, le sol, et même l'intention de ton ennemi, avant même qu'il ne bouge. C'est comme ça qu'ils font, Soren. C'est comme ça que nous faisons. Si tu gardes cette rage en toi, tes sens seront toujours brouillés par le bruit de ton propre sang.
Elle marqua une pause, laissant ses paroles s'ancrer dans l'esprit du Voltigeur.
— Demain, quand il reviendra, tu ne seras plus Soren le jaloux. Tu ne seras plus Soren l'amant. Tu seras un récepteur pur. Tu devras être capable de l'écouter sans que ton envie de lui briser les os ne vienne polluer ton ouïe. C’est seulement à ce prix, et uniquement comme ça, que tu pourras enfin poser une main sur lui.
Soren ferma les yeux, inspirant profondément l'air frais de l'officine. Il comprenait enfin que son plus grand adversaire n'était pas le mentor du clan, mais le feu qui le dévorait de l'intérieur. Il devait apprendre à s'éteindre pour mieux voir dans le noir.
— Je suis prêt, Flora, murmura-t-il, sa voix retrouvant une stabilité nouvelle. Apprends-moi à devenir une vraie ombre.
Le lendemain, l'aube ne fut qu'une traînée grisâtre filtrant à travers les planches clouées de l'officine. Soren était debout avant la lumière, immobile au centre de la pièce. La nuit de veille l'avait marqué ; ses traits étaient tirés, mais l'éclat sauvage de sa colère s'était mué en une résolution sourde. Flora s'approcha de lui sans bruit, le bandeau de tissu noir à la main. Elle ne dit rien, ses doigts effleurant à peine sa peau alors qu'elle nouait le nœud derrière sa nuque, le plongeant une nouvelle fois dans l'abîme.
Ils sortirent dans le carrefour des ruelles, là où les briques rouges semblaient encore imprégnées de la tension de la veille. Kyle les attendait, adossé à un muret, faisant tourner une pierre entre ses doigts avec une désinvolture agaçante.
— On remet ça, le molosse ? lança Kyle d'une voix traînante. Tu as fini de bouder dans ton coin ?
Soren ne répondit pas. Sous le bandeau, il luttait. Les insultes de Kyle frappaient ses oreilles comme des marteaux, réveillant instantanément l'envie de lui briser la mâchoire. Son sang commença à cogner contre ses tempes, un tambour de guerre familier. Mais alors, il se concentra sur la main de Flora qui s'était posée un instant sur son épaule avant qu'elle ne s'élance pour grimper sur son perchoir.
Deviens le vide, Soren. Canalise. Oublie-le.
— C’est parti ! cria Flora du haut de son mur.
Kyle s'évapora instantanément. Soren fit le vide, forçant ses poumons à ralentir. Il sentit le premier déplacement d'air sur sa droite. Son instinct lui hurla de frapper, de déchaîner toute sa puissance, mais il retint son coup. Il laissa l'attaque de Kyle — un coup sec dans l'épaule — le percuter sans broncher. La douleur fut une étincelle de rage, mais il la saisit mentalement et la rangea dans un coin de son esprit, comme Flora le lui avait appris.
Il ne cherchait plus à vaincre. Il cherchait à être.
Pendant une heure qui parut durer une éternité, Soren subit le harcèlement de Kyle. Chaque coup reçu, chaque moquerie murmurée à son oreille était une épreuve pour ses nerfs. À plusieurs reprises, ses muscles se contractèrent, prêts à exploser, mais il visualisait le visage de Flora et le calme de l'apothicaire. Il commença à percevoir la ruelle non plus comme un champ de bataille, mais comme un ensemble de courants. Le vent qui s'engouffrait entre deux bâtiments, le crissement infime d'une semelle sur le sable, le sifflement de la respiration de Kyle...
Soudain, le chaos sensoriel s'ordonna. Kyle n'était plus une ombre insaisissable, il était une perturbation dans le silence. Soren sentit une pression d'air se déplacer vers ses côtes. Cette fois, il ne frappa pas. Il attendit le dernier millième de seconde, là où Kyle se croyait le plus en sécurité.
D'un mouvement fluide, presque lent, Soren dévía le bras de Kyle d'un revers de main et, dans la même foulée, il fit un pas glissé vers l'avant. Il ne chercha pas son arme de bois. Il projeta sa main libre dans le noir et ses doigts se refermèrent sur le collet de la tunique de Kyle.
Le mentor, surpris par cette précision surnaturelle, tenta de pivoter pour se dégager, mais Soren utilisa sa propre masse pour le déséquilibrer. Dans un fracas de poussière, les deux hommes roulèrent au sol. Soren finit par-dessus, clouant Kyle au pavé, sa dague de bois pressée fermement contre la carotide du mentor
Le silence qui suivit fut absolu. Du haut de son mur, Flora retint son souffle, les yeux écarquillés. Soren, toujours les yeux bandés, ne bougeait plus. Il sentait la chaleur de Kyle sous lui, le battement rapide de son cœur trahissant sa stupéfaction.
— Je ne t'entends plus rire, Kyle, murmura Soren, sa voix d'une neutralité glaciale.
Kyle resta immobile, ses mains levées en signe de reddition. Un petit rire étouffé, cette fois empreint d'un véritable respect, franchit ses lèvres.
— Bien joué, le Voltigeur. Tu as enfin cessé de te battre contre toi-même.
Soren relâcha sa prise et arracha son bandeau. Il cligna des yeux face à la lumière grise du matin, fixant Kyle qui se relevait en époussetant sa tunique. Flora sauta du mur et avanca vers eux, fiere de son guerrier.
Dans l'exaltation de la victoire, Flora se jeta presque contre Soren pour lui déposer un baiser sonore et tendre sur la joue. Le Chef des Voltigeurs, encore étourdi par la transition brutale entre le noir absolu et la clarté, resta un instant pétrifié. Puis, avec une hésitation qui trahissait son trouble, il laissa sa main glisser avec précaution sur la hanche de la jeune femme, la ramenant contre lui comme pour s'assurer que tout cela était bien réel.
Kyle, qui s'était relevé sans une once de rancœur, observait le couple. Il n'était pas piqué au vif par sa défaite ; au contraire, une lueur de satisfaction brillait dans ses yeux noirs. Mais alors que Flora bougeait la tête, un détail attira son attention. Sous la lueur crue du matin, une tache sombre et irrégulière marquait la peau pâle de son cou, juste au-dessus du collet de sa tunique.
Le regard de Kyle se durcit instantanément. Il fit trois pas rapides, franchissant la distance qui le séparait d'eux. Avant que Soren ne puisse réagir, les doigts gantés du mentor s'immisçaient sous le cuir du vêtement de Flora, écartant brutalement le col pour révéler l'étendue des dégâts. Lorsqu'il vit la trace de dents, encore pourpre et violacée, le sang de Kyle ne fit qu'un tour.
Dans un mouvement d'une fulgurance terrifiante, Kyle empoigna Soren par le bras et lui plaqua la pointe de sa dague d'ébène directement sous la carotide.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ?! rugit Kyle, sa voix vibrant d'une fureur protectrice. C’est quoi cette marque sur son cou, enfoiré ?
Soren ne chercha pas à se défendre. Il resta paralysé, le souffle court, les yeux fixés sur le vide. La culpabilité qu'il avait réussi à enfouir durant l'entraînement remontait à la surface, plus étouffante que jamais.
— Kyle, arrête ! crie Flora en tentant de s'interposer entre les deux hommes. Lâche-le tout de suite !
— NON ! hurla Kyle en appuyant davantage la lame contre la gorge de Soren. Tu n’avais pas ça hier soir quand je suis parti ! Il a profité de ton état, c'est ça ? Il s'est servi de toi !
Soren restait muet, la mâchoire contractée, acceptant le châtiment comme une sentence méritée. Mais c'est Flora qui mit fin au face-à-face d'un cri déchirant :
— C’est à cause de TOI que c’est arrivé ! hurla-t-elle en pointant un doigt accusateur vers Kyle.
Kyle se figea, l'incrédulité se peignant sur son visage. Il desserra lentement sa prise sur Soren, mais resta à quelques centimètres de lui, les yeux rivés sur Flora.
— Quoi ? Comment ça... à cause de moi ? Je n’ai rien fait, c’est lui qui t’a marquée comme une bête
— Tu n'as pas arrêté de le provoquer toute la nuit ! reprit Flora, les larmes aux yeux, la voix tremblante de colère. Tu l'as humilié, tu as tout fait pour lui faire croire que je t'appartenais, que tu pouvais m'avoir quand tu voulais ! Tu as tout misé sur sa jalousie pour le faire rager, pour le détruire de l'intérieur !
Kyle recula d'un pas, ses mains retombant le long de son corps alors qu'il rangeait sa dague avec un geste mécanique.
— Mais... c’était pour l’entraînement, Flora ! tenta-t-il de se justifier, sa voix perdant de son assurance. Je voulais qu'il comprenne que c’était à cause de ses émotions qu’il n’arrivait à rien, qu'il devait s'en détacher pour devenir une Ombre...
— Bah Soren l’a vue comme une menace, Kyle ! cracha-t-elle, les joues brûlantes. Et quand je suis allée le voir après ton départ pour essayer de le calmer... il n'était plus lui-même. Il n’a pas su se contrôler, il a explosé. Il a... il a voulu "marquer son territoire". Il a voulu vérifier si j'étais encore à lui parce que tu lui avais mis le doute dans le sang ! Il a agi sous l'impulsivité pure à cause de tes jeux de manipulation !
Kyle resta abasourdi par ses paroles. Il regarda Soren, qui baissait la tête, accablé par la honte, puis reporta son attention sur la trace au cou de Flora. Le mentor réalisa enfin que sa méthode de "martyre" sensoriel avait franchi une limite qu'il n'avait pas prévue. En voulant forger une Ombre, il avait réveillé une bête blessée, et c'était Flora qui en avait payé le prix. Le silence qui s'installa sur le carrefour n'était plus celui de l'entraînement, mais celui d'un gâchis amer où le passé et le présent venaient de se percuter de plein fouet.
Le silence qui s’abattit sur le carrefour devint une entité presque palpable, étouffant les bruits lointains de la cité morte. Kyle baissa lentement la tête, ses épaules perdant de leur superbe. Il passa une main nerveuse dans ses cheveux sombres, les ébouriffant de frustration, tandis que son autre main venait se poser sur sa hanche, un geste qui trahissait son impuissance.
Pendant de longues minutes, le seul son fut celui du vent s'engouffrant dans les décombres. Kyle ne regardait personne, perdu dans ses propres calculs, pesant le poids de ses actes. Il finit par lever les yeux, croisant brièvement le regard de Flora, avant de les porter sur Soren. Le Chef des Voltigeurs n'avait pas bougé, la tête basse, écrasé par une culpabilité qui semblait lui scier les membres.
— Rah… j’suis désolé, lâcha finalement Kyle d’une voix sourde, presque inaudible. Je ne fais pas… tout le temps attention à ça. Je suis une ombre, Flora. J’ai pas toujours le contrôle sur ce que je dis, tu le sais bien. Le silence, c’est mon monde, mais quand je parle, les mots sortent parfois comme des lames sans que je le veuille.
Flora ne se laissa pas démonter par cette confession. Elle fit un pas vers lui, le visage marqué par une lassitude profonde mais une détermination intacte.
— Ouais… sauf quand il s’agit de moi, répliqua-t-elle avec une pointe d'amertume. Tu deviens trop possessif, Kyle. Beaucoup trop. Et ça va devoir changer. Tu as voulu tester Soren en le poussant dans ses retranchements, mais tu as fini par tester mes limites à moi. Tu ne peux pas continuer à agir comme si j'étais un territoire que tu dois défendre contre l'intrus.
Kyle laissa échapper un long soupir, un sifflement qui semblait vider ses poumons de toute sa superbe. Il fixa un point invisible au sol, ses traits se tordant sous l'effort de l'aveu qu'il s'apprêtait à faire.
— Je sais bien… murmura-t-il, la voix brisée. Je sais que ça doit changer. Mais ce sera dur… d'oublier l'amour que je ressens pour toi.
L’aveu tomba comme un couperet, figeant Soren sur place. Kyle releva enfin les yeux vers Flora, et pour la première fois, ce n'était plus le mentor arrogant ou le spectre moqueur qui s'exprimait. C’était l’homme, dépouillé de ses masques, montrant une vulnérabilité qu’il avait passée des années à dissimuler derrière le cynisme.
— Deux ans, Flora. Deux ans que je vis avec ce vide, continua-t-il, faisant un pas vers elle sans chercher à la toucher. Quand je t'ai revue avec lui, ma première réaction a été de vouloir prouver que j'étais plus digne de toi. J'ai utilisé l'entraînement pour assouvir ma propre rancœur, pour lui montrer qu'il n'était rien face à ce que nous partageons. Je n'ai pas vu que je le transformais en ce que je détestais : un homme qui agit par peur de perdre.
Il jeta un regard à Soren, un regard qui n'était plus chargé de haine, mais d'une sorte de reconnaissance amère.
— On est peut-être plus semblables qu'on ne veut l'admettre, le Voltigeur. On a tous les deux failli la briser par peur qu'elle nous échappe.
Flora resta silencieuse, le cœur serré par la sincérité brutale de Kyle. Elle sentait la tension entre les deux hommes changer de nature. Ce n'était plus une guerre de territoire, mais une remise en question douloureuse de leurs propres démons. Soren releva enfin la tête, son regard d'acier rencontrant celui de Kyle. La haine n'avait pas disparu, mais un respect fragile, né de la reconnaissance de leurs fautes communes, commençait à poindre.

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