chapitre 37

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Le silence qui suivit l'aveu de Kyle pesait plus lourd que l'air glacial du matin. Flora restait immobile, la main pressée contre la marque pourpre à son cou, son regard oscillant entre la honte dévastatrice de Soren et la vulnérabilité soudaine de son mentor. Elle sentait le monde s'effriter autour d'eux. Ce triangle de tension, de jalousie et de regrets menaçait de tout engloutir, alors que le temps jouait contre eux.

— On a quatre jours, murmura Flora, sa voix brisée par la fatigue. Quatre jours avant que tu ne doives rentrer au Nid, Soren.

Elle fit un pas vers lui, ignorant Kyle qui restait prostré dans son aveu. Elle ne voulait pas punir Soren, elle ne voulait pas non plus le consoler ; elle voulait qu'il survive. Elle voyait bien que le Chef des Voltigeurs était à la limite de la rupture, écrasé par ce qu'il lui avait fait subir la nuit précédente.

— Si tu ne maîtrises pas cette rage, si tu ne la transformes pas en ce "vide" dont parle Kyle, tu ne passeras pas la semaine, reprit-elle en lui prenant doucement le visage entre les mains. Ce qui s'est passé... cette marque... on s'en occupera plus tard. Pour l'instant, tu dois devenir une Ombre.

Kyle se redressa lentement, son visage reprenant un masque d'impassibilité professionnelle, bien que ses yeux trahissent encore une douleur sourde. Il ne regarda pas Flora, gardant ses yeux fixés sur les bottes de Soren.

— Elle a raison, le Voltigeur. On a assez perdu de temps avec nos tripes. Range ta culpabilité dans un coin de ton crâne et verrouille la porte. On reprend l'entraînement. Maintenant. Si tu n'es pas capable de m'affronter sans voir en moi l'homme qui l'aime, alors tu es déjà mort.

Soren ferma les yeux, inspirant profondément. Il sentait la chaleur des mains de Flora sur ses joues, un contraste violent avec le froid de la lame de Kyle qu'il sentait encore sur sa gorge. Il n'y avait plus de place pour les excuses. Il ne restait que quatre jours pour se forger une âme de spectre.

Flora serra le nœud du bandeau noir derrière la nuque de Soren avec une force qui fit tressaillir le colosse. Elle ne voulait laisser aucune place à la lumière, ni à la distraction. Elle recula de quelques pas, se fondant contre un mur de briques effrité, laissant les deux chefs face à face dans le silence sépulcral de la ruelle.

Kyle ne perdit pas une seconde. Dès que les mains de Flora quittèrent Soren, il se mit en mouvement. Ses pas ne produisaient aucun son, pas même le crissement d'un grain de sable. Il n'était plus l'homme qui venait de confesser son amour ; il était devenu une menace invisible, une entité faite de vent et d'acier froid.

— Le premier jour commence maintenant, le Voltigeur, siffla la voix de Kyle, semblant ricocher sur les murs pour perdre Soren. Oublie que je suis ton rival. Oublie que tu es un chef. Tu n'es qu'une cible. Et une cible qui réfléchit est une cible morte.

Soudain, un coup sec percuta les côtes de Soren. Kyle n'avait pas utilisé sa dague, mais le plat de sa main, frappant avec la précision d'un serpent. Soren vacilla, son premier réflexe étant de lancer un coup de poing dévastateur dans la direction de l'attaque. Ses muscles se contractèrent, sa mâchoire se serra, et une étincelle de cette rage destructrice de la veille menaça de l'envahir à nouveau.

— Trop lent ! tonna Kyle, déjà ailleurs. Ta colère est un phare dans la nuit, Soren. Je peux lire tes intentions avant même que ton bras ne bouge. Tu n'es pas dans le vide, tu es dans le bruit.

Soren se força à expirer, visualisant l'image de l'officine et le calme que Flora avait tenté de lui insuffler. Il laissa ses bras retomber le long de son corps, ses doigts se desserrant. Il ne cherchait plus à frapper ; il cherchait à ne plus être là où le coup tombait.

Pendant des heures, sous le regard impitoyable de Flora, le manège se répéta. Kyle frappait, harcelait, murmurait des provocations à l'oreille de Soren, testant chaque faille de son armure mentale. À chaque fois que Soren laissait l'agacement ou la douleur prendre le dessus, Kyle redoublait de violence, le marquant de bleus qui fleurissaient sous sa tunique.

Vers le milieu de la journée, la fatigue commença à engourdir les membres du Voltigeur. La faim et la soif n'étaient plus que des bruits de fond. Seul comptait ce balancement imperceptible de l'air qui annonçait l'approche de l'Ombre. Flora observait la scène sans dire un mot, les bras croisés sur sa poitrine. Elle voyait la transformation s'opérer : Soren ne luttait plus contre Kyle, il luttait contre lui-même. Sa respiration devenait plus lente, ses mouvements plus économes.

Soudain, alors que Kyle s'élançait pour un énième assaut latéral, Soren ne bougea pas d'un millimètre. Il attendit le dernier instant, celui où la pression de l'air changeait contre sa tempe. D'un simple décalage de la tête, il laissa passer la main de Kyle à quelques millimètres de sa peau. Sans réfléchir, sans colère, il projeta son propre bras vers l'avant, attrapant le poignet du mentor au vol.

Le silence qui suivit fut électrique. Kyle s'immobilisa, surpris par la fermeté et la précision de la prise. Soren ne lâcha pas, son souffle restant régulier sous le bandeau noir.

— Je ne t'entends plus, Kyle, murmura Soren, sa voix d'une neutralité glaciale qui fit frissonner Flora. Parce que je ne te cherche plus.

Soren ne relâcha pas immédiatement le poignet de Kyle. Sous son bandeau, il perçut une modification infime dans le battement de la ruelle. Ce n'était pas un bruit, mais une intuition, un sillage de parfum familier qui venait de s'inviter dans le périmètre de combat. Un frisson parcourut son échine.

— Recommence, ordonna simplement Flora.

Sa voix était proche, trop proche. Soren comprit à l'instant même qu'elle n'était plus spectatrice. Elle glissa dans l'arène sans un avertissement de plus. Kyle se dégagea d'une torsion brusque, profitant de la seconde d'inattention du Voltigeur. Désormais, le silence de la cité morte était habité par deux spectres coordonnant leurs mouvements dans une harmonie terrifiante.

Pour Soren, l'exercice bascula dans le supplice. Chaque fois qu'il armait un bras pour parer une attaque de Kyle, la présence de Flora venait brouiller ses sens. Il percevait son rythme, et le souvenir de la nuit passée remontait en lui comme une marée toxique. Ses gestes devinrent saccadés, hésitants ; il retenait ses coups, pétrifié à l'idée de heurter celle qu'il avait déjà trop marquée.

Kyle laissa échapper un rire bref, chargé d'une ironie cinglante

— Qu'est-ce qu'il y a, le Voltigeur ? Tu trembles ? Tu as peur de l'effleurer alors que tu devrais lui briser l'élan ? siffla le mentor en portant un coup sec au flanc de Soren. Si tu n'es pas capable de la frapper ici, comment feras-tu quand un assassin du Nid l'utilisera comme bouclier ? Ta peur de lui faire mal est ta plus grande faiblesse, Soren. C'est elle qui la tuera.

Soren accusa le coup, le souffle court, ses muscles brûlant de l'effort de se retenir. Il savait exactement où Flora se trouvait, juste derrière lui, mais son bras resta figé, enchaîné par sa propre culpabilité.

— Mets tes émotions de côté, Soren ! trancha enfin Flora d'une voix sans appel. Sinon tu ne seras jamais capable de devenir une ombre !

Soren ferma les yeux sous son bandeau, luttant contre l'envie d'arracher le tissu. Il était pris au piège entre son amour et l'exigence impitoyable de l'Ombre.

— Je ne peux pas... grogna-t-il, la voix rauque. Je ne peux pas faire comme si tu n'étais pas là.

Dans un mouvement d'une rapidité fulgurante, Flora profita de son hésitation. Elle le faucha au niveau des chevilles et, alors qu'il s'écroulait, elle pressa fermement sa dague de bois sous sa carotide, le clouant au pavé.

— Alors tu as déjà perdu, trancha-t-elle, reprenant les mots glacials que Kyle aurait pu prononcer.

D'un geste sec et sans ménagement, Flora empoigna le tissu noir et lui arracha le bandeau. Elle se pencha sur lui, l’obligeant à affronter la dureté de son regard.

— Kyle a raison, Soren. Ta peur de me voir blessée finira par nous faire tuer.

Soren resta au sol, immobile sur le pavé inégal. Il sentait la poussière s'infiltrer dans sa gorge, mais l'amertume qui le rongeait était bien plus profonde. Il se détestait. Il se reprochait d'être si vulnérable face à elle, si incapable de dresser cette barrière mentale que l'Ombre exigeait. Lui, le Chef des Voltigeurs, se retrouvait terrassé par son propre cœur, une faiblesse qui le brûlait plus que ses blessures physiques.

Il fixa les pierres froides, incapable de soutenir le regard de celle qu'il aimait et qui venait de le briser. Son amour était devenu sa pire prison.

Flora se redressa brusquement. Elle lâcha le couteau de bois qui rebondit sur le sol avec un bruit sec. Sans même lui accorder un regard, elle tourna les talons vers leurs affaires.

— Dix minutes de pause. Prends le temps de boire et de manger.

Soren resta un long moment immobile, le dos appuyé contre le mur de briques rugueuses de l'apothicaire. La gourde d'eau et le morceau de pain sec posés à ses côtés demeuraient intacts. L'épuisement physique n'était rien face à la fatigue morale que les paroles de Flora avaient creusée en lui. Chaque mot de la jeune femme résonnait comme une sentence de mort pour l'homme qu'il s'efforçait de rester.

Au loin, il les observait. Flora et Kyle discutaient à voix basse, leurs silhouettes se découpant contre la grisaille des ruines. Leur complicité technique, cette manière qu'ils avaient de se comprendre d'un simple regard, lui tordait les entrailles. Mais au-delà de la jalousie, c'était la tristesse qui l'étouffait. On lui demandait de mettre son amour de côté, de l'étouffer pour devenir une arme de sang-froid, mais tout en lui hurlait le contraire. Il voulait la garder près de lui, protéger son rire, revoir ce sourire qui illuminait ses journées au Nid avant que le chaos ne s'installe.

Pourtant, il ne pouvait ignorer la réalité. Son geste de la veille, cette urgence brutale et possessive, avait laissé une trace bien plus profonde que la marque pourpre sur son cou. Il sentait, à travers les battements de son propre cœur, que Flora s'était éloignée. Elle ne le montrait pas, gardant son masque de mentor, mais ses gestes étaient plus secs, sa présence plus distante. Il savait lire en elle assez pour comprendre que, malgré son pardon de façade, une part d'elle le redoutait désormais. Cette barrière qu'elle érigeait entre eux, faite de discipline et de froideur, était le prix de sa propre violence.

Il fixa ses mains calleuses, celles-là mêmes qui l'avaient tenue avec tant de ferveur et de maladresse. Devenir une ombre signifiait-il vraiment cesser d'être un homme ? S'il réussissait à tuer ses émotions comme elle l'exigeait, que resterait-il de "Soren" à la fin de ces quatre jours ? Il craignait que pour la sauver, il ne doive sacrifier la seule chose qui lui donnait encore envie de se battre : l'espoir qu'elle l'aime encore comme avant.

Assis contre ce mur froid, Soren ferma les yeux, laissant les voix lointaines de Flora et Kyle s'estomper pour ne plus écouter que le tumulte de ses propres pensées. Il comprit alors l'erreur qu'il commettait depuis le début : il essayait de protéger une image idéale de Flora, une version d'elle qu'il voulait préserver de toute souillure, de toute douleur. Mais Flora n'était pas une fleur fragile ; elle était le Fantôme, une guerrière de l'ombre qui avait choisi cette vie bien avant lui.

Une résolution nouvelle, plus sombre et plus solide, commença à germer dans son esprit. Il ne pourrait jamais couper totalement ses émotions — ce serait s'arracher l'âme — mais il devait accepter l'inacceptable. Il devait accepter que, malgré toute sa puissance et sa volonté, il ne pourrait pas toujours la protéger. Un jour, elle finirait par être blessée sous ses yeux. Un jour, peut-être, elle serait capturée, torturée dans les geôles des crocs, ou pire encore, le destin pourrait les placer dans des camps opposés, faisant d'elle son ennemie jurée.

Cette pensée lui déchira le cœur, mais au lieu de le paralyser, elle agit comme un catalyseur. S'il l'aimait vraiment, il devait lui faire l'honneur d'être son égal au combat, pas son gardien étouffant. Aimer Flora, c'était accepter qu'elle puisse tomber, et avoir la force de ne pas s'effondrer avec elle

Soren saisit la gourde d'eau, en but une longue gorgée qui lui brûla la gorge, puis se leva d'un geste brusque. Ses articulations craquèrent, mais sa posture n'avait plus rien de l'homme abattu de tout à l'heure. Il ramassa le bandeau noir avec une main ferme. Il n'allait pas devenir une machine sans cœur, mais un guerrier conscient de la cruauté du monde.

Il s'avança vers le centre de la ruelle, là où Flora et Kyle s'interrompirent pour le regarder approcher. Sans attendre d'ordre, il replaça le bandeau sur ses yeux, nouant le tissu avec une détermination farouche. Dans le noir retrouvé, il ne chercha plus à fuir la présence de Flora. Il l'accueillit comme une part intégrante du danger, une variable qu'il devait maîtriser sans se laisser submerger

— Je suis prêt, lâcha-t-il, sa voix vibrant d'une autorité nouvelle qui fit taire les moqueries de Kyle. Recommençons. Et ne retenez rien.

Il ne se battait plus pour ne pas lui faire mal ; il se battait pour mériter de rester à ses côtés, quel que soit le prix que le destin exigerait d'eux.

L’entraînement qui suivit ne ressemblait plus à une leçon, mais à une véritable traque au cœur d'un labyrinthe de sensations. Dès que le bandeau fut scellé, Kyle et Flora s'élancèrent avec une synchronisation parfaite, ne lui laissant plus le moindre répit. Le silence de la ruelle fut brisé par le sifflement des bâtons et le frottement des semelles sur le gravier.

Soren ne cherchait plus à deviner qui l'attaquait. Il acceptait la douleur comme une information nécessaire. Quand un coup de Kyle lui cingla les côtes, il ne laissa plus la colère brouiller sa vision interne ; il utilisa la brûlure pour localiser la position du mentor. Et quand Flora surgit dans son angle mort pour un balayage, il ne se figea plus. Il sentit le déplacement d'air de sa tunique, l'odeur légère de sa peau, et au lieu de retenir son geste, il pivota avec une force brute, parant son attaque avec une fermeté qui la fit reculer de deux pas.

Pendant des heures, il subit un déluge d'assauts. Kyle multipliait les feintes, frappant à la tête pour mieux faucher les jambes, tandis que Flora se glissait entre ses gardes pour tester ses points d'équilibre. Soren était une forteresse assaillie, mais une forteresse qui apprenait à bouger. Il commença à percevoir leurs intentions avant même qu'ils ne se matérialisent. Ce n'était pas seulement de l'ouïe, c'était une lecture des vibrations du sol, une compréhension des courants d'air déviés par leurs corps en mouvement.

À plusieurs reprises, Flora le poussa dans ses retranchements, le forçant à parer des coups qui auraient pu la blesser s'il avait mal calculé sa force. La peur de lui faire mal était toujours là, nichée au creux de son estomac, mais il la chevauchait comme un cavalier dompte une bête sauvage. Il acceptait l'idée qu'un bleu sur son bras à elle valait mieux qu'une lame dans son propre cœur à lui.

La fatigue devint une chape de plomb, ses muscles brûlaient sous l'acide lactique, et sa respiration n'était plus qu'un sifflement rauque. Pourtant, son esprit n'avait jamais été aussi clair. Kyle tentait de le déstabiliser par des murmures, des provocations sur sa lenteur, mais Soren les laissait glisser sur lui comme de l'eau sur la pierre. Il était devenu le centre immobile d'un cyclone de violence.

Soudain, dans un enchaînement d'une fulgurance rare, il parvint à saisir le bras de Kyle tout en bloquant l'avance de Flora du revers de la main. Il ne les maintenait pas par haine, mais par une maîtrise pure. Pour la première fois de la journée, les deux Ombres furent forcées de s'immobiliser, prises au piège par celui qu'ils tentaient de briser. Le silence retomba sur la ruelle, seulement troublé par le souffle court des trois combattants, marquant la fin d'une étape que personne, pas même Kyle, n'aurait cru possible si tôt.

L’immobilité ne dura qu'une seconde. Kyle, d’une torsion d'épaule brutale, se dégagea en riant nerveusement. Il n'était pas prêt à laisser le Voltigeur savourer ce moment.

— C’est tout ? siffla Kyle, sa voix ricochant à nouveau contre les murs. Tu crois qu’une simple parade suffit à nous arrêter ? On ne s'arrêtera pas, Soren. Pas tant que tu ne nous auras pas mis hors d'état de nuire. Pas tant qu'elle ne sera pas à terre et que je ne ramperai pas dans la poussière. Tu as encore trop de pitié en toi !

Le mentor repartit à l'attaque, plus féroce que jamais. Cette fois, il ne cherchait plus seulement à tester Soren, il cherchait à le briser physiquement. Ses coups de bâton pleuvaient avec une vitesse inhumaine, visant les articulations, les phalanges, les points sensibles derrière les genoux. Flora suivait le rythme, devenant l'ombre de Kyle, complétant chaque assaut par une pression, une feinte ou un croc-en-jambe.

Soren encaissait. Son corps n'était plus qu'une masse de douleur, mais son esprit était ailleurs, flottant dans ce vide qu'il avait enfin réussi à stabiliser. Il sentait la fatigue de Kyle, ce léger décalage dans sa respiration qui trahissait l'effort. Il sentait aussi l'hésitation infime de Flora chaque fois qu'elle portait un coup, une trace de culpabilité qu'elle n'arrivait pas totalement à masquer.

— Regarde-toi ! hurla Kyle en lui assénant un coup violent dans l'épaule. Tu es une cible ! Une grosse brute qui ne sait que subir ! Frappe, bordel ! Frappe-la comme si elle était ton pire ennemi, ou elle finira par te trancher la gorge par pur dépit !

L'insulte fut l'étincelle finale. Soren ne laissa pas la rage exploser, il la canalisa dans un mouvement unique. Il sentit Flora arriver par l'arrière pour une prise au cou. Au lieu de l'éviter, il se laissa tomber en arrière, utilisant son propre poids pour l'entraîner. Dans la chute, il pivota avec une agilité surprenante, ses bras puissants se refermant autour de la taille de la jeune femme. Il ne la heurta pas violemment, mais il la plaqua fermement contre le sol de terre battue, son corps massif verrouillant chaque issue.

D’un même mouvement, alors que Kyle s'élançait pour profiter de sa posture au sol, Soren projeta sa jambe dans une extension fulgurante. Son pied percuta le plexus du mentor avec la force d'un bélier. Kyle fut projeté trois mètres plus loin, s'écrasant contre un étal de bois qui vola en éclats. Le souffle coupé, le Chef de l'Ombre resta prostré, incapable de retrouver sa respiration immédiate.

Soren, toujours sur Flora, maintenait ses poignets au-dessus de sa tête. Il sentait son cœur battre contre le sien, rapide et erratique. Sous le bandeau, il ne la voyait pas, mais il savait qu'il avait gagné. Il avait accepté de la mettre à terre, de la dominer physiquement sans la briser émotionnellement.

Le silence qui suivit fut total, seulement troublé par le râle de Kyle qui tentait de se relever parmi les débris de bois.

Alors que Soren maintenait Flora au sol, savourant ce silence de victoire arrachée, une vibration inhabituelle déchira l'air. Ce n'était ni le pas de Kyle, ni le souffle de Flora. C'était un sifflement aigu, une ligne de mort invisible fendant le vent avec une intention meurtrière.

Le réflexe fut plus rapide que la pensée. Sans retirer son bandeau, Soren lâcha les poignets de Flora et projeta sa main droite vers le vide, juste au-dessus de son épaule. Un claquement sec retentit. La douleur fut instantanée, une brûlure froide qui lui traversa la paume. Ses doigts se refermèrent avec une force désespérée sur l'acier poli.

Soren resta figé, le bras tendu, tandis qu'un filet de sang chaud commençait à couler le long de son poignet, tachant la poussière. Il tenait une dague de lancer, arrêtée à quelques centimètres de sa gorge.

Flora, libérée de son étreinte, se redressa d'un bond. Elle ne regarda pas Soren tout de suite. Son regard de prédatrice se projeta vers les hauteurs, là où une silhouette sombre se détachait contre le toit de l'apothicaire. C'était Ombrage, l'un des lieutenants les plus zélés de Kyle, qui se tenait là, une seconde dague déjà en main. Témoin de la chute brutale de son chef contre les étals, il avait cru à une véritable tentative d'assassinat.

— OMBRAGE ! hurla Flora, sa voix vibrant d'une rage pure qui fit tressaillir les ruines.

Elle fit trois pas rapides, le visage déformé par une fureur que Soren lui connaissait peu. Elle semblait prête à grimper le mur à mains nues pour étrangler l'intrus.

— Qu'est-ce que tu viens de faire, espèce d'imbécile ?! rugit-elle. C’est un entraînement ! Pas un vrai combat ! Tu as failli le tuer !

Ombrage resta pétrifié sur son perchoir, réalisant soudain l'ampleur de sa méprise en voyant Kyle se redresser péniblement, une main sur ses côtes broyées, faisant signe de ne pas attaquer. Soren, lui, retira lentement son bandeau de la main gauche. Il regarda sa paume droite, transpercée par la lame fine, le sang coulant abondamment. Il ne ressentait ni colère, ni peur. Juste la confirmation glaciale que, dans ce monde, le danger ne prévient jamais.

Le silence qui s'abattit sur la ruelle était d'une densité suffocante. Soren retira lentement la dague de sa paume, un grognement sourd vibrant dans sa poitrine massive. Il ne regarda pas sa blessure, mais fixa ses yeux d'acier sur la silhouette qui venait de se laisser glisser du toit. Le sang du Chef des Voltigeurs tachait le pavé, marquant la fin brutale de leur séance.

Kyle se redressa péniblement parmi les débris de l'étal, une main pressée contre ses côtes fêlées. Son visage était livide, un mélange de douleur et de fureur froide. Voir l'un de ses plus proches mentors commettre une telle erreur de jugement était une insulte à leur discipline de l'Ombre.

— Ombrage ! Devant moi ! rugit Kyle, sa voix claquant comme un fouet.

Le mentor s'avança, la tête basse, ses mains tremblant légèrement. Il regarda Kyle, puis la main ensanglantée de Soren, et réalisa l'ampleur du désastre.

— Kyle... j'ai cru... j'ai cru qu'il allait te briser la nuque, balbutia Ombrage, sa voix trahissant une détresse profonde. Je n'ai pas réfléchi, j'ai vu l'étal exploser et j'ai cru à une attaque réelle...

Flora s'interposa, les yeux brûlants de rage, alors qu'elle commençait à déchirer un pan de sa tunique pour compresser la plaie de Soren.

— Tu n'as pas réfléchi ? rugit-elle. Tu es un mentor, Ombrage ! Tu es censé lire le combat, pas l'assassiner ! Tu as failli tuer Soren alors qu'il était en train de réussir l'impossible !

Soren fit un pas en avant, écartant doucement Flora. Il dominait Ombrage de toute sa stature, le bandage de fortune commençant déjà à rougir. Malgré la douleur lancinante, il restait d'un calme effrayant.

— Tu as agi par loyauté pour ton frère d'armes, dit Soren d'une voix d'outre-tombe. Mais ta loyauté a failli nous coûter cher.

Kyle s'approcha d'Ombrage et lui saisit le bras avec une force qui fit grimacer le mentor. La peur des conséquences se lisait désormais sur le visage de ce dernier ; il savait que Kyle ne tolérait aucun écart de ce genre.

— L'entraînement s'arrête pour aujourd'hui, trancha Kyle en se tournant vers Soren. Tu ne peux plus tenir une dague avec cette main. On va panser ça correctement à l'intérieur.

Soren serra les dents, fixant l'horizon gris de la cité morte.

— Il nous reste quatre jours, Kyle. Quatre jours avant que le Nid ne nous attende. Je ne vais pas passer ce temps à regarder mes cicatrices.

Flora termina de nouer le bandage, ses doigts effleurant la peau de Soren avec une douceur qui contrastait avec la violence de la scène.

— Soren a raison, murmura-t-elle. On ne rentre pas maintenant. Mais Ombrage, tu vas rester au refuge sous la surveillance de Kyle. Tu as du sang sur les mains, et tu vas devoir apprendre à contrôler tes impulsions si tu veux rester un mentor.

Kyle hocha la tête, le regard sombre. Ils regagnèrent l'officine en silence, laissant la ruelle à ses fantômes. Soren marchait en tête, la main blessée serrée contre son torse, conscient que ces quatre derniers jours allaient être les plus longs de sa vie.

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