chapitre 40

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Quartiers de Verre

Le trajet vers le sud fut une lente procession d'ombres à travers une cité en décomposition. Kyle ouvrait la marche, sa silhouette filiforme se faufilant entre les cuves putrides du quartier des Tanneurs. Mais Soren, qui marchait juste derrière lui, n'était pas dupe : il voyait la raideur dans les épaules du mentor et la manière dont il décalait son poids pour ne pas solliciter ses côtes fêlées. À chaque pavé inégal, Kyle marquait un temps d'arrêt imperceptible, le souffle court.

Soudain, l'air se figea. Trois Écorcheurs, des charognards à la peau tannée par le sel et la crasse, surgirent d'une ruelle latérale avec des grognements de bêtes affamées. Ils brandissaient des hachoirs rouillés et des masses improvisées.

La bagarre éclata dans un fracas de métal. Flora se jeta sur le premier, l'entraînant dans une danse mortelle, tandis qu'Ombrage bloquait le second. Kyle tenta de faire face au troisième, le plus massif, qui levait un énorme couperet. Mais au moment de pivoter pour esquiver, le mentor flancha. Une quinte de douleur fulgurante le cloua sur place, le laissant à découvert.

Soren vit l'acier de l'Écorcheur entamer sa descente vers le crâne de Kyle. D'un bond puissant, le Chef des Voltigeurs s'interposa. Il ne dégaina pas ; il utilisa son épaule gauche comme un bélier, percutant le charognard en plein plexus. Le choc fut brutal. Soren saisit le bras armé de l'homme, le tordant jusqu'au craquement, avant de l'envoyer valser contre un tas de gravats d'un coup de botte dévastateur qui lui brisa les côtes.

Soren attrapa Kyle par le bras pour le stabiliser, ses yeux d'acier plongeant dans ceux du mentor, vitreux de fatigue.

— Reste derrière moi, grogna Soren d'une voix qui n'acceptait aucune réplique.

Une fois le dernier Écorcheur au sol, le calme revint, seulement troublé par le clapotis de la pluie fine. Flora se précipita vers Kyle, posant une main inquiète sur son bras.

— Kyle ? Ça va ? demanda-t-elle, son regard balayant sa silhouette.

Kyle se dégagea brusquement, réajustant sa ceinture avec une raideur de cadavre. Il grimaça, mais son masque d'impassibilité était revenu.

— C’est juste la fatigue... et quelques égratignures, lâcha-t-il froidement, évitant le regard de Soren. On continue.

Ils marchèrent encore une heure, guidés par un Kyle de plus en plus silencieux, jusqu'à ce que le décor change radicalement. Les briques laissèrent place à des structures cristallisées, luisantes sous la lune. Le sol commença à crisser sous leurs pieds comme des milliers de miroirs brisés. Ils entraient enfin dans les Quartiers de Verre.

Kyle s'arrêta au bord d'une place immense et s'adossa contre un mur de quartz avec une précaution infinie. Il prit une inspiration sifflante et pointa Soren du doigt.

— L'entraînement reprend ici. Je ne vais pas me battre aujourd'hui. Je pourrai mieux superviser tes mouvements si je reste en retrait.

Il fit signe à Flora et Ombrage de s'écarter.

— Ce sont eux qui vont te traquer. Ton but est de traverser cette place sans qu'ils n'entendent le moindre crissement de verre. Flora connaît tes failles, Ombrage connaît ta force. Si une seule tuile craque sous ton poids, tu es mort.

Soren fixa l'étendue de verre brisé. Il comprenait le défi : dans cet enfer acoustique, son gabarit de colosse était son pire ennemi.

Il fit un premier pas, une hésitation infime, tentant de poser son talon avec la légèreté d'une plume.

Crac.

Le son fut sec, net, amplifié par la réverbération des façades cristallines comme s'il venait de briser un miroir géant. À l'autre bout de la place, Ombrage leva immédiatement sa dague de bois, pointant la direction de Soren sans même avoir besoin de le voir.

— Mort, trancha la voix de Kyle.

Le mentor était assis contre un mur de quartz, une jambe repliée, l'autre allongée. Il ne bougeait pas d'un pouce, sa main droite enfouie dans sa cape, pressant ses côtes fêlées avec une force invisible pour tout le monde. Son visage était d'une pâleur de craie sous la lune, mais son regard restait un rasoir.

— Tu marches avec ton poids, Soren, reprit Kyle d'une voix rauque qu'il s'efforçait de rendre stable. Tu ne poses pas ton pied, tu l'enfonces. Ton centre de gravité est trop haut. Redescends sur tes appuis. Écoute le verre avant de le toucher. Recommence.

Soren jura entre ses dents, fit marche arrière et retenta le coup. Il essaya de glisser, de porter son poids sur l'extérieur de la botte.

Skritch.

— Encore mort, coupa Kyle. Flora, déplace-toi. Ombrage, change de pilier. Ne lui laissez pas une seconde pour s'habituer à vos positions.

Le manège dura des heures. Le froid de la nuit s'insinua sous les armures, mais Soren ne s'arrêtait pas. Il suait à grosses gouttes, sa main droite blessée le lançant de décharges électriques à chaque fois qu'il perdait l'équilibre. Il essayait tout : marcher sur les jointures de métal, attendre que le vent siffle pour masquer son bruit, mais le verre était impitoyable.

— C’est pas correct, Soren ! rugit Kyle après une énième tentative ratée. Tu lèves le pied trop haut. Tu provoques un déplacement d'air qui fait vibrer les éclats avant même que tu ne les touches. Glisse, bordel ! Ne marche pas, glisse comme une ombre sur l'eau !

Le soleil finit par se lever, transformant la place en un brasier de reflets aveuglants. Soren avait les yeux injectés de sang, les jambes tremblantes de fatigue. Il n'avait pas dormi une minute. Kyle non plus. Le mentor n'avait pas bougé de son mur de quartz depuis la veille. Flora s'approcha de lui avec une gourde, mais Kyle la repoussa d'un geste sec.

— Laisse-moi, Flora. Surveille le périmètre, cracha-t-il, sa voix s'affaiblissant mais restant tranchante. Ombrage ! Ta garde fléchit ! Si tu laisses Soren passer parce que tu as sommeil, je te fais passer le reste de l'exil à genoux sur des braises !

Kyle souffrait le martyre. Chaque mot qu'il prononçait était une torture pour ses poumons compressés par ses côtes brisées, mais il ne montrait rien. Il restait le pilier de cet entraînement, l'arbitre suprême, dissimulant ses sueurs froides derrière un masque de mépris constant.

— Recommence cracha-t-il

Soren se tenait au milieu de ce champ de mines cristallin, le souffle court. Il regardait Kyle, immobile et impitoyable, puis Flora qui l'observait avec cette sévérité protectrice. Il comprit que le temps n'existait plus. Seul le silence comptait.

Il fit un pas. Un seul. Cette fois, il ne regarda pas ses pieds. Il ferma les yeux, sentant la vibration du verre sous ses semelles avant même d'y transférer son poids.

Silence.

— Continue, murmura Kyle, ses yeux se fermant un instant pour lutter contre un voile noir qui menaçait de l'emporter. Ne t'arrête pas.

Soren ne bougea pas tout de suite après ce premier pas réussi. Il resta en équilibre, le muscle de sa cuisse gauche brûlant sous l'effort de maintenir sa stature sans trembler. Dans son esprit, le vacarme du monde s'était éteint. Il n'entendait plus que le battement de son propre cœur et le sifflement erratique de la bise contre les arrêtes tranchantes du cristal.

Il fit un deuxième pas, puis un troisième. Lentement, millimètre par millimètre, il transférait son poids de colosse en épousant la structure même du sol. Le verre, autrefois bavard, s'était mué en un allié complice.

À vingt mètres de là, Flora, tapie derrière un fragment de vitrine brisée, fronça les sourcils. Elle ne l'entendait plus. Le signal de Kyle n'était pas tombé. Elle chercha son reflet, mais Soren jouait avec les angles morts des bâtiments de quartz, se fondant dans la réverbération du soleil.

— Plus bas sur tes hanches, Ombrage ! siffle soudain Kyle. Sa voix était un fil de fer tranchant, bien que trahie par un infime tremblement que seul le silence de la place rendait perceptible. Soren est en train de te contourner par la gauche et tu ne sens même pas le déplacement d'air ! Reprend-toi!

Kyle serra les dents si fort qu'un craquement résonna dans sa propre mâchoire. Sous sa cape, sa main droite était désormais crispée au point de lui blanchir les jointures, s'enfonçant dans ses côtes pour empêcher sa cage thoracique de s'affaisser. Chaque mot qu'il jetait au visage de ses subordonnés était une manœuvre de diversion pour ne pas laisser paraître le voile noir qui menaçait d'emporter sa conscience

Soren progressait. Il était à la moitié de la place. Mais la fatigue commençait à engendrer des hallucinations. Il crut voir le sol onduler sous ses pieds.

— Reste dans le vide, Soren ! rugit Kyle, sentant l'hésitation de son élève. Ne regarde pas le verre ! Respire avec lui ! Si tu flanches maintenant, je te laisse pourrir sur cette place !

Soren raffermit sa prise sur sa dague de bois de la main gauche. Il ne luttait plus contre Kyle, ni contre Flora. Il luttait contre cette masse de verre qui refusait de le laisser passer. Il fit un pas de plus, ses bottes frôlant la surface cristalline avec une délicatesse qu'on n'aurait jamais crue possible chez un homme de son gabarit.

À chaque mouvement, il s'assurait que son centre de gravité restait bas, comme Kyle le lui hurlait depuis des heures. Il sentait les yeux de son mentor peser sur lui, une présence exigeante qui ne lui laissait aucune chance de flancher. Kyle, de son côté, ne cillait pas. Il restait le pilier de cet entraînement, l'arbitre qui refusait la moindre concession à la fatigue.

Soren ne respirait plus que par de petites inspirations sifflantes pour ne pas faire vibrer sa propre cage thoracique. Il sentait chaque muscle de ses cuisses brûler comme si on y avait versé du plomb fondu. Ses yeux, fixés sur la ligne sombre qui marquait la fin du verre, ne cillaient plus.

Soudain, un craquement sec retentit à sa gauche. Ce n'était pas lui. C'était Ombrage qui, poussé à bout par la surveillance de son chef, venait de déraper sur une bille de cristal.

— T'es mort, Ombrage ! trancha Kyle d'une voix qui fit vibrer les vitrines alentour. Sa main, toujours crispée sur son flanc sous la cape, ne bougea pas d'un millimètre. Soren, ne te laisse pas déconcentrer par son incompétence ! Finis-en !

Soren utilisa l'écho de la voix de Kyle pour couvrir ses trois derniers pas. Il ne marchait plus, il flottait. Ses semelles effleuraient la poussière de verre avec une délicatesse de spectre. Il sentait le regard de Flora peser sur sa nuque, cherchant la moindre faille, le moindre balancement d'épaules, mais il restait d'une fixité absolue.

À deux mètres de la bordure, le sol était jonché de débris microscopiques, une véritable traînée de poudre acoustique. Soren s'immobilisa. Il attendit que le vent s'engouffre dans la ruelle avec un hurlement lugubre. Au sommet de la rafale, il glissa son pied droit, puis le gauche, dans un mouvement continu.

Silence.

Il franchit la ligne. Ses bottes rencontrèrent enfin le pavé rugueux et solide de la ruelle Sud. La sensation de stabilité sous ses pieds fut un choc presque aussi violent qu'un coup de poing.

Derrière lui, Kyle se décolla enfin de son mur de quartz. Il le fit avec une lenteur calculée, chaque centimètre gagné étant une bataille contre la raideur de ses côtes. Il ne s'assit pas. Il ne s'effondra pas. Il réajusta sa tunique d'un geste sec, masquant la douleur qui lui labourait le flanc, et s'avança vers Soren d'un pas qu'il s'efforçait de rendre souple.

— Trente-deux heures, lâcha Kyle en s'arrêtant à deux pas du Chef des Voltigeurs. Son regard d'ébène sondait celui de Soren, y cherchant la trace du changement. Tu as cessé d'être un lion qui piétine le monde pour devenir l'ombre qui glisse dedans. C'est pas trop tôt.

Flora s'approcha, essuyant la poussière de verre sur ses propres vêtements, son regard oscillant entre l'admiration pour Soren et une curiosité muette pour l'immobilité prolongée de Kyle.

— L'exercice est validé, ajouta Kyle en tournant le dos à la place, son visage de marbre ne laissant rien paraître de son épuisement. L'exil est terminé, Soren. Tu n'as plus rien à apprendre ici. On se trouve un trou pour dormir quatre heures, et dès que le soleil pointe, on vous ramène au Nid.

L’obscurité de la cave de vigneron offrait un répit glacé, mais salvateur. À la lueur vacillante d'un reste de suif, Soren observa Kyle. Le mentor de l'Ombre s'était laissé glisser contre le mur de pierre humide, le dos raide, refusant encore de s'allonger pour ne pas comprimer ses côtes. Ses traits étaient creusés par une fatigue que seule une volonté de fer parvenait à masquer.

Soren s'approcha lentement, ses propres muscles hurlant de douleur après les trente-deux heures passées sur la place de verre. Il s'assit à une distance respectueuse, sa main gauche — désormais sa main de prédilection — reposant sur son genou.

— Kyle… commença Soren, sa voix d'outre-tombe résonnant doucement contre les voûtes de pierre.

Le mentor ouvrit un œil sombre, le fixant avec une neutralité de glace.

— Je sais qu'entre nous, ça a commencé dans le sang et le mépris, reprit le Chef des Voltigeurs en plongeant son regard d'acier dans celui de son rival. Mais je ne suis pas un ingrat. Tu m'as brisé pour mieux me reconstruire. Tu as enduré mes colères et tu as tenu bon, même quand ton propre corps te lâchait. Je te remercie pour tout ce que tu as fait. Le Nid ne sera plus jamais le même grâce à toi.

Kyle resta silencieux un long moment, son regard dérivant vers Flora qui s'était assoupie un peu plus loin. Un rictus, qui n'était pas tout à fait un sourire mais qui n'avait plus rien de moqueur, étira ses lèvres.

— Ne me remercie pas trop vite, le Voltigeur, gronda Kyle d'une voix rauque. J'ai simplement fait en sorte que mon investissement ne crève pas au premier tournant. Dors, maintenant. Le retour sera long.

Le sommeil les cueillit tous, une léthargie lourde et sans rêves. Les quatre heures de repos passèrent comme un battement de paupière. Au premier rai de lumière filtrant par le soupirail, le groupe se mit en marche.

La route du retour fut d'une fluidité surprenante. Les ruines semblaient s'écarter devant cette nouvelle trinité de spectres. Soren marchait avec une légèreté qu'il n'avait jamais possédée, son corps en parfaite harmonie avec les décombres. Flora et Kyle échangeaient des regards brefs, des signaux silencieux que Soren interceptait désormais sans effort.

Lorsqu'ils atteignirent enfin la « frontière » — cette limite invisible où les ruines de la cité morte laissaient place aux premières structures fortifiées du secteur des Voltigeurs — Soren s'arrêta. Il se tourna vers Kyle, ses yeux balayant les remparts massifs qui se découpaient au-dessus d'eux.

— Kyle, l'exil est fini, mais l'alliance ne fait que commencer, déclara Soren d'un ton solennel. Je t'invite à franchir nos portes. Viens visiter le Nid en invité d'honneur, pas en étranger.

Kyle haussa un sourcil, observant les tours de garde où les guetteurs Voltigeurs commençaient déjà à s'agiter, alertés par leur présence. L'idée de pénétrer au cœur du territoire rival, là où le danger était partout pour un homme de l'Ombre, semblait le faire hésiter.

— Maître ? intervint Ombrage, faisant un pas en avant, sa main ne quittant pas la garde de sa dague. Si vous entrez là-dedans, je demande à vous suivre comme garde du corps. Je ne laisserai personne s'approcher de vous, surtout pas dans leur antre.

Kyle jeta un regard à son subordonné, puis à Soren, avant de laisser échapper un sifflement amusé qui lui fit grimacer de douleur aux côtes.

— D’accord, trancha Kyle. J'accepte ton invitation, Soren. Voyons si ta forteresse est aussi imprenable que tu le prétends. Et Ombrage, reste dans mon ombre. Si tu sors une lame sans mon ordre, c'est moi qui te trancherai la gorge.

Le groupe reprit sa marche, traversant les lignes de défense sous les regards médusés des gardes Voltigeurs qui n'en croyaient pas leurs yeux : leur Chef revenait, escorté par le redoutable Maître de l'Ombre. Ils progressèrent jusqu'au cœur du Nid, là où l'agitation des travaux d'agrandissement battait son plein.

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