chapitre 41

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Le silence qui accueillit le retour de Soren était d’une épaisseur étouffante. Au centre de la cour, le Chef des Voltigeurs avançait avec une prestance nouvelle, flanqué de Kyle et d’Ombrage. Maya, postée en haut du grand escalier de pierre, observa la scène avec une incrédulité totale. Elle descendit les marches d'un pas lent, s'arrêtant à quelques mètres d'eux, les bras croisés.

— Eh bien, Soren... lança Maya d'une voix traînante, chargée d'une ironie mordante. Je savais que l'exil forgeait le caractère, mais je ne pensais pas qu'il te ferait collectionner les chefs de clans rivaux. Tu comptes nous le présenter ou on doit sortir les chaînes tout de suite ?

Soren ne cilla pas. Il désigna l'homme à ses côtés d'un geste calme de sa main gauche.

— Maya, voici Kyle, Chef du Clan de l'Ombre. Il est ici sous ma protection en tant qu'invité d'honneur.

Maya ouvrit la bouche pour répliquer, mais son regard descendit soudain sur la main droite de Soren, emprisonnée dans un bandage rougi et poisseux. Son visage changea instantanément, la méfiance laissant place à l'urgence.

— Jacob ! hurla Maya en se tournant vers l'infirmerie. Ramène-toi tout de suite ! Ton Chef est en train de repeindre la cour avec son sang !

La porte de l'officine s'ouvrit à la volée. Jacob apparut, essuyant ses mains sur son tablier. Il s'élança vers le groupe, mais à mi-chemin, il s'arrêta net. Ses yeux s'écarquillèrent, fixés sur la silhouette qui se tenait derrière Kyle.

— Ombrage ? balbutia Jacob, la voix tremblante d'émotion.

Sous le regard pétrifié de Maya, le jeune apothicaire ignora totalement la blessure de Soren. Il fendit la foule et se jeta littéralement dans les bras du guerrier de l'Ombre. Ombrage, d'ordinaire si froid, laissa échapper un grognement de surprise avant de refermer ses bras sur le garçon dans une étreinte fraternelle.

— Jacob... petit vaurien... murmura Ombrage avec une affection sincère.

Maya resta la dague à la main, complètement dépassée.
— Jacob ? Qu'est-ce que c'est que ce délire ? Tu connais ce type ?

— Si je le connais ? répondit Jacob en se dégageant, le visage rayonnant. C’est lui qui m’a sauvé la vie contre des voyous quand Flora avait disparu ! Il est resté avec moi, on a passé tout notre temps ensemble à jouer et à apprendre à survivre dans les ruines. C'est mon ami, Maya !

Kyle, qui observait la scène sans un mot, restait droit comme un piquet. Sa main droite, toujours dissimulée sous sa cape, pressait ses côtes avec une force désespérée. Son visage était d'une pâleur de cire, ses lèvres pincées pour ne pas laisser échapper un gémissement. L'effort de la marche et l'agitation de la cour finirent par avoir raison de sa volonté de fer.

Ses jambes flanchèrent. Le monde tourna autour de lui. Sa main lâcha brusquement sa cape, révélant la rigidité anormale de son buste.

Soren vit le basculement.

D'un réflexe foudroyant, le Chef des Voltigeurs bondit en avant et rattrapa Kyle juste avant qu'il ne percute le pavé. Le Maître de l'Ombre s'évanouit lourdement dans les bras de Soren, son corps devenant un poids mort, sa tête retombant sur l'épaule du colosse.

— Jacob ! rugit Soren, sa voix faisant vibrer les murs. Laisse tomber ma main ! C'est Kyle qui lâche prise !

L’agitation dans la cour se mua en une course contre la montre. Ombrage, le visage tendu par une anxiété qu’il ne cherchait plus à cacher, glissa son épaule sous l'autre bras de Kyle pour aider Soren à porter le corps inanimé du mentor. Ensemble, le colosse et le spectre traversèrent l'espace entre les ouvriers médusés pour engouffrer le Maître de l'Ombre dans la tente de soin, là où les odeurs de vinaigre et de plantes médicinales saturaient l'air.

Maya, qui avait suivi le mouvement avec une efficacité redoutable, écarta les rideaux de cuir d'un geste sec. Elle ne perdit pas une seconde en palabres. Elle fit signe à Soren et Ombrage d'allonger Kyle sur la table d'examen massive au centre de la pièce.

Soren et Ombrage déposèrent le corps inanimé de Kyle sur la table d’examen avec une précaution presque religieuse. Le Maître de l'Ombre, d'ordinaire si vibrant de danger, n'était plus qu'une poupée de cire livide sous la lumière crue des torches.

Maya trancha les lacets de son pourpoint de cuir d'un geste sec, dévoilant un torse marqué par des années de cicatrices, mais c'est le flanc droit qui attira tous les regards. Une ecchymose violacée, virant au noir profond, barrait sa cage thoracique. Elle pressa ses doigts avec expertise sur la zone, provoquant un râle inconscient chez le blessé.

— Ses côtes sont brisées, trancha Maya, son visage se durcissant de stupéfaction. Elles ont bougé sous la peau. Il s’est évanoui parce que la douleur a fini par saturer ses nerfs. Personne ne reste debout avec un tel carnage sans finir par flancher.

Elle se redressa, essuyant ses mains sur un linge, et fixa Soren d'un regard noir, exigeant des comptes.

— Depuis quand est-il blessé ? aboya-t-elle. Ces marques ont plusieurs jours. Comment avez-vous pu le laisser marcher, s'entraîner, et même entrer ici dans cet état sans dire un mot ?

Soren resta immobile, son regard d'acier rivé sur le visage de son mentor. Un souvenir précis remonta à la surface : le craquement sourd du bois de l'étal de l'apothicaire quand il avait projeté Kyle avec la force d'un bélier.

— Je crois que c’est arrivé la fois où je l’ai projeté dans l’étal de bois... murmura Soren, sa voix d'outre-tombe vibrant d'une culpabilité qu'il n'arrivait plus à cacher.

— Quand ça ? lança Maya, les sourcils froncés.

— Il y a environ quatre jours... répondit Soren. On ne savait pas. Il n'a jamais rien dit. Il est resté debout, il a continué à me hurler des ordres, à me corriger... comme si de rien n'était.

Flora, debout près de l'entrée, hocha la tête avec une tristesse contenue.

— Il ne voulait pas de pitié, Maya. Dans son monde, une faiblesse avouée est une condamnation. Il a préféré étouffer ses propres cris plutôt que de perdre son autorité.

Soren leva alors sa main droite, montrant le bandage épais et rougi qui emprisonnait sa paume.

— Maintenant que j'y pense, c’est aussi ce jour-là qu’Ombrage m’a planté son couteau dans la main...

Le silence qui suivit fut total. Maya se figea, les mains suspendues au-dessus du flanc de Kyle, le regard pétrifié. Même Jacob, qui préparait ses onguents dans un coin, laissa tomber une fiole de verre qui éclata sur le sol.

— Pardon ?! explosa Maya, sa voix montant de plusieurs octaves. On vous laisse partir en exil pour vous entraîner — une idée que j'ai acceptée de vous deux — et vous revenez avec le Maître de l'Ombre en miettes et une main percée par son lieutenant ? Qu’est-ce qui vous a pris, par tous les diables !?

Jacob s'approcha, le visage livide, regardant Ombrage comme s'il voyait un étranger.
— Toi ? balbutia l'apothicaire. Tu as fait ça à Soren ?

Ombrage fit un pas en avant, la tête basse, ses épaules larges voûtées par un remords visible. Sa voix était basse, chargée d'une amertume sincère.

— J’ignorais que c’était un entraînement... confessa-t-il en serrant les poings. J'ai vu l'étal exploser, j'ai vu Kyle s'effondrer et j'ai cru que Soren était en train de vouloir le tuer. J'ai agi sans réfléchir. J'ai voulu protéger mon frère d'armes.

Maya dévisagea le lieutenant de l'Ombre pendant de longues secondes. Elle vit la détresse dans ses yeux, la même que celle de Jacob. Elle comprit que ce n'était pas de la trahison, mais une loyauté aveugle et tragique née du chaos de l'instant. Elle poussa un long soupir, évacuant sa colère pour se concentrer sur l'urgence.

— Le malentendu est clair, mais le résultat est là, trancha-t-elle en se remettant au travail sur le corps de Kyle. Jacob, arrête de trembler et aide-moi ! On doit bander ses côtes avec une précision chirurgicale pour qu'il ne se perfore pas un poumon au prochain réveil. Prépare aussi ton mélange de pavot et d'écorce de saule pour Soren. On a deux chefs à recoudre aujourd'hui.

Jacob s'exécuta, ses mains retrouvant leur assurance sous les ordres de Maya. Ombrage resta près de la table, prêt à soutenir le buste de Kyle pour les bandages, tandis que Soren et Flora observaient la scène, conscients que l'alliance du Nid et de l'Ombre venait de se sceller dans la douleur et le sang.

Les torches grésillaient, projetant des ombres mouvantes sur les murs de la tente alors que Maya et Jacob entamaient leur travail de précision. Chaque geste était mesuré. Maya appliqua d'abord un onguent froid, une mixture épaisse de consoude et de graisse de sanglier, pour calmer l'inflammation spectaculaire qui barrait le flanc du Maître de l'Ombre.

— Redresse-le doucement, Ombrage, ordonna Maya d'un ton sec.

Le lieutenant s'exécuta avec une délicatesse surprenante pour un guerrier, glissant ses bras sous les épaules de son mentor. Soren, immobile, ne lâchait pas Kyle du regard. Il voyait les traits du blessé se crisper, une ride de douleur marquant son front livide malgré son inconscience.

Maya commença à enrouler les bandes de lin. Elle serrait avec une force calculée, créant un carcan rigide destiné à immobiliser la cage thoracique. Jacob, de son côté, s'affairait déjà sur la main de Soren. Il nettoya la plaie avec une solution de vinaigre et de vin, arrachant une grimace au Chef des Voltigeurs, avant d'appliquer des herbes cicatrisantes.

Une fois le dernier nœud serré sur le torse de Kyle, Maya se redressa, essuyant son front d'un revers de manche. Elle inspecta le bandage une dernière fois avant de se tourner vers Soren, l'expression impitoyable.

— C’est fini pour les soins, déclara-t-elle. Mais le plus dur commence. Il s'est évanoui parce que son corps a saturé, mais son esprit, lui, va se réveiller en mode combat. S'il reprend connaissance et qu'il panique, il va tout déchirer.

Elle fit un pas vers Soren, le pointant du doigt.

— Soren, je veux que tu restes ici, juste à côté de lui. Tu ne bouges pas d'un pouce. Tu es le seul à avoir assez de poigne pour le maintenir plaqué au lit s'il essaie de se lever par pur instinct de survie. Il ne doit en aucun cas bouger, tu m'entends ? S'il se redresse brusquement, ses côtes pourraient perforer ses poumons.

Soren hocha la tête et s'assit lourdement sur un tabouret au chevet de Kyle. Sa main valide se posa sur le montant de la table d'examen, montant une garde silencieuse. Flora s'installa dans un coin, surveillant l'entrée, tandis qu'Ombrage restait au pied du lit, fidèle comme un chien de garde.

La nuit s'installa sur le Nid, transformant l'infirmerie en un sanctuaire silencieux où l'avenir de deux clans reposait sur le souffle fragile d'un homme brisé.

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