chapitre 43

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Le premier rayon de soleil frappa la toile de la tente, illuminant les poussières qui dansaient dans l'air frais. Soren ouvrit les yeux, sentant la chaleur de Flora contre lui. Il ne se leva pas brusquement. Il prit le temps de la serrer un peu plus fort, enfouissant son visage dans son cou une dernière fois avant que la réalité du Nid ne les rattrape.

— On y est, Flora... murmura-t-il, sa voix encore rauque. De retour chez nous, pour de vrai.

Flora se blottit contre lui, un sourire paisible aux lèvres. Elle posa sa main sur sa joue, son pouce caressant sa barbe courte.

— Ne fais pas cette tête, Soren. Le fort ne va pas s'écrouler si on prend cinq minutes pour nous.

Soren laissa échapper un rire sourd et déposa un baiser tendre sur son front avant de se redresser. Ils se préparèrent ensemble, échangeant des regards complices et des gestes familiers, s'aidant mutuellement à ajuster leurs cuirs. Soren prit soin de vérifier le bandage de Flora, s'assurant qu'elle ne souffrait d'aucune raideur.

Lorsqu'ils sortirent de la tente, Soren reprit sa stature de Chef des Voltigeurs, mais il garda une main posée sur l'épaule de Flora alors qu'ils traversaient la cour. Ce n'était pas un signe de faiblesse, c'était un message clair au clan : ils dirigeaient à deux. L'aura qui émanait d'eux fit taire les premiers ouvriers du chantier, impressionnés par ce duo qui semblait maintenant intouchable.

Ils se dirigèrent vers l'infirmerie d'un pas régulier. À l'intérieur, l'odeur de plantes médicinales était toujours aussi forte. Jacob était assis près du lit, somnolant, tandis qu'Ombrage montait une garde silencieuse. Sur la table d'examen, Kyle dormait toujours d'un sommeil de plomb, le visage livide mais la respiration stable.

Maya apparut depuis l'arrière-salle. Elle s'arrêta en voyant Soren et Flora, notant l'assurance nouvelle qui émanait d'eux.

— Il ne s'est pas réveillé, murmura Maya à voix basse. Le pavot de Jacob fait son œuvre. Il va rester dans les brumes pendant encore au moins deux jours, et c'est mieux comme ça. S'il se réveillait maintenant, il essaierait de courir et il se tuerait.

Soren s'approcha du lit, observant le torse de son mentor. Il posa une main sur le montant du lit, songeur.

— Qu'il dorme, trancha Soren d'une voix sourde. Il a gagné ce repos. Jacob, Ombrage... continuez la veille.

Soren se tourna vers Flora, son regard s'adoucissant un instant avant de redevenir celui du commandeur.

— Flora, j'aimerais que tu viennes avec moi et Maya. Je veux ton avis sur l'agencement des nouveaux postes de garde. Ton œil de "Petit Fantôme" verra des angles morts que nos ingénieurs ont ratés.

Flora hocha la tête, fière de cette reconnaissance.

— Je te suis, Soren. Maya, montre-nous ce que vous avez bâti.

Tous trois sortirent de l'infirmerie, laissant Kyle à sa convalescence silencieuse. Soren arpentait les remparts, écoutant les explications techniques de Maya tout en consultant Flora sur la discrétion des accès. Le lion était de retour, et il bâtissait son futur avec sa complice à ses côtés. Leadership et autorité

La journée fut une longue marche à travers les nouveaux recoins du Nid. Maya, droite et fière, guidait Soren et Flora le long des structures fraîchement montées. Elle montrait comment les plus vieux de quatorze ans avaient empilé les pierres sèches, tandis que les petits de six ou sept ans bouchaient les fentes avec de la boue et de la paille séchée. C’était leur fort, une carcasse de pierre rafistolée par des mains d'enfants.

— Ici, Maya, intervint Flora en s’arrêtant devant une ouverture dans le mur. Si un homme se glisse dans cet angle mort, tes petits guetteurs ne le verront même pas arriver au pied de la muraille. Et cet escalier... il gémit dès qu’on pose un orteil. Un Spectre l’entendrait de l’autre bout du quartier.

Maya fronça les sourcils. Ses petits ouvriers s'étaient donné du mal.
— On a fait au mieux avec ce qu’on a trouvé, Flora.
— La solidité ne sert à rien si l'ennemi entre sans faire de bruit, ajouta Soren d'une voix basse. Réduis l'ouverture de ces fentes et fais bourrer les marches avec de la mousse. On ne veut pas des murs qui nous trahissent dès qu'un garde bouge.

Une fois la visite finie, alors que le soleil tombait derrière les ruines, Soren rassembla ses lieutenants dans la cour. Il ne monta pas sur une estrade. Il resta simplement au milieu d'eux, Flora à son côté.

— Écouter, commença Soren, sa voix calme captant l'attention de tous. L'exil nous a changés. Flora n'est plus seulement une Voltigeuse à mes yeux. Elle est ma compagne, et son jugement a autant de valeur que le mien. Ce qu'elle décide, je l'approuve. Traitez-la comme vous me traiteriez moi-même.

Le silence qui suivit fut chargé d'un respect muet. Ce n'était pas un ordre hurlé, mais une vérité partagée. Maya s'approcha ensuite, un sourire en coin.

— C’est noté, Chef. Mais j'aimerais bien voir si ce changement vous a rendu plus fort ou plus lent. On dit que vous avez appris des tours de passe-passe avec Kyle.

Soren échangea un regard avec Flora.

— Viens aux poutres ce soir, Maya. Tu jugeras par toi-même

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La soirée était calme. Les Voltigeurs terminaient leur repas dans la cour. Soren, Flora et Maya se dirigèrent vers la zone d'entraînement, un espace encombré de poutres suspendues et d'obstacles. Soren fit signe à Ombrage.

— Alors ? Tu veux une revanche ?

Ombrage esquissa un sourire en dégainant sa dague de bois.

— Avec plaisir, Soren. Mais ici, ma lame voyagera plus vite que ton oreille.

Flora s'approcha de Soren. Avec une lenteur respectueuse, elle noua un épais bandage de lin noir sur ses yeux. Elle vérifia le nœud, puis recula vers Maya. La guerrière, le visage marqué par l'inquiétude, lui saisit le bras.

— Flora, es-tu sérieuse ? murmura Maya. Il a les yeux bandés ! Ombrage va le blesser ! Arrêtez cela !

Flora sourit, une confiance absolue brillant dans ses yeux.

— Regarde, Maya. Il n'a plus besoin de voir pour savoir où se trouve sa proie.

— combatter ! cria Flora.

Le silence tomba. Ombrage s'élança, ses bottes effleurant à peine le sol. Il tourna autour de Soren, utilisant le Murmure, cherchant une faille. Il fit craquer une branche à droite pour le distraire. Soren ne bougea pas.

Au moment où la dague d'Ombrage plongea vers son flanc, Soren pivota. Sa lame de bois dévia l'attaque avec un claquement sec : Tac ! Ombrage enchaîna par des frappes rapides. Tac-tac ! Tac ! Soren parait tout, les yeux bandés, ses mouvements étant d'une fluidité de spectre.

Ombrage sauta sur une poutre suspendue, la faisant grincer violemment pour saturer l'ouïe de Soren. Il plongea depuis les airs. Soren ne recula pas. Il utilisa le Murmure des Ruines, sentant la pression d'air de la chute. Il fit un pas glissé, s'engouffrant sous la garde d'Ombrage et, d'un coup d'épaule, le projeta contre un montant de bois

Ombrage se releva et tenta un balayage circulaire. Soren bondit, une détente impressionnante, et retomba avec précision. Il attrapa le poignet d'Ombrage en plein vol et l'entraîna vers le sol. Avant qu'Ombrage ne puisse bouger, Soren avait déjà ses genoux sur ses épaules et sa dague de bois contre sa carotide.

— Tu es mort, Ombrage, murmura Soren

Soren retira son bandage. Maya resta pétrifiée. Les petits Voltigeurs présents avaient arrêté de respirer.

— Incroyable... souffla Maya. Tu as battu un lieutenant de l'Ombre sans tes yeux. Comment fais-tu ?

Soren rangea sa dague de bois à sa ceinture et attira doucement Flora contre lui. Il la regarda avec une fierté qui ne demandait aucune explication, puis il tourna la tête vers Maya avec un léger sourire.

— J'ai eu de bons professeurs, répondit-il simplement.

Sur ces mots, il se pencha et déposa un baiser lent et protecteur sur le front de Flora. Le geste, empreint d'une tendresse authentique, fit naître un murmure de surprise et d'admiration parmi les jeunes du clan. Maya resta sans voix, observant ce nouveau Chef qui ne se contentait plus de commander par la peur, mais par une maîtrise d'élite et un respect profond pour les siens.

Flora ferma les yeux un instant, savourant le contact et la chaleur de Soren, tandis qu'Ombrage se relevait en époussetant sa tunique, un rictus de respect sur le visage. La démonstration était terminée, mais l'image de Soren et Flora, unis devant le Nid, resterait gravée dans les esprits pour longtemps.

L’atmosphère victorieuse de la cour retomba d’un coup quand le regard de Maya se fit plus sombre. Elle ne partageait plus l'enthousiasme des recrues. Elle fit un signe de tête discret à Soren et Flora, leur indiquant qu'elle devait leur parler, loin des oreilles indiscrètes. Ses yeux pivotèrent un instant vers la tente de soin, là où la silhouette de Jacob se découpait contre la toile éclairée de l'intérieur.

Soren, dont les sens étaient restés en alerte, remarqua immédiatement le manège. Il suivit le regard de sa lieutenante et fixa le jeune apothicaire. Jacob était adossé à l'entrée, immobile, les bras croisés. Ce n'était plus la posture d'un gamin qui attend les ordres ; son regard n'avait plus rien de l'innocence d'un enfant du Nid. C'était un regard froid, pesant, qui semblait analyser chaque ombre de la cour.

— C’est à propos de Jacob ? demanda Soren d'une voix incertaine, sentant un malaise grimper le long de sa nuque.

Maya resta silencieuse un instant, puis finit par faire oui de la tête, le visage fermé. Soren lui fit signe de les suivre et ils s'engouffrèrent tous trois sous la tente de commandement. Une fois le pan de cuir rabattu, le Chef des Voltigeurs se tourna vers elle, les mains sur les hanches.

— Qu’est-ce qui se passe avec lui ? Crache le morceau, Maya.

— Je n’en sais rien… avoua-t-elle en baissant d'un ton. Mais pendant votre absence, le gamin a changé. Presque chaque nuit, il restait debout trois ou quatre heures alors que tout le monde dormait. Il ne se contentait pas de veiller sur ses herbes. Il s’entraînait, Soren. Pas comme un Voltigeur, pas avec de grands mouvements de bras et des cris. Il bougeait comme une Ombre.

Soren et Flora échangèrent un regard chargé d'inquiétude. Maya continua, la voix de plus en plus basse.

— Quand il ne prépare pas ses remèdes, il reste éveillé dans le noir total. Son regard est devenu sombre, je ne le reconnais plus. Tout à l'heure, pendant que tu montrais tes progrès contre Ombrage, je l'ai vu t'observer… et c'était presque effrayant. Soren, certaines nuits, j'ai eu l'impression que le petit avait appris les attaques que tu as toi-même créées avant de partir. Il les imitait à la perfection dans le vide, comme si tu lui avais montré et enseigné chaque geste point par point.

Flora, déstabilisée par ces révélations, fit quelques pas nerveux dans la tente.

— C’est impossible, murmura-t-elle. Soren n'était pas là, et personne d'autre au Nid ne connaît ces enchaînements. Où aurait-il pu apprendre tout ça ? Qui aurait pu lui montrer ?

Un lourd silence plana dans la tente, seulement troublé par le crépitement d'une torche. L'idée qu'un membre du clan puisse cacher une telle évolution, presque mystique, sous leurs yeux, glaçait le sang de Soren

— On va le surveiller, proposa finalement Flora en se tournant vers Soren. On va essayer de voir jusqu'où il connaît de choses. On va l'espionner nous-mêmes ce soir, quand le Nid dormira. Et s'il le faut… on le testera avec Ombrage. On a besoin de comprendre ce qu'il sait, jusqu'où il est prêt à aller, et surtout de voir ce regard dont tu parles, Maya.

Soren acquiesça, le visage sombre. Le Nid cachait un secret qu'il n'avait pas vu venir, et ce secret portait le nom du garçon qu'il considérait comme le plus vulnérable de ses sujets.

La nuit sur le Nid était d’un calme trompeur, seulement troublée par le sifflement du vent contre les parois de pierre brute. À l’intérieur de leur tente, Soren et Flora ne cherchaient pas le sommeil. Leurs mouvements étaient synchronisés, presque rituels. Ils enfilèrent des tuniques de cuir bouilli, sombres comme de la suie, et nouèrent des masques de tissu noir qui ne laissaient paraître que l'éclat d'acier de leurs regards. Ils redevenaient des spectres, mais cette fois, pour traquer l'un des leurs au sein même de leur foyer.

Ils se glissèrent hors de la tente, utilisant le Murmure pour se fondre dans les recoins des charpentes inachevées. Ils grimpèrent avec une discrétion absolue jusqu'à une plateforme de guet qui surplombait la zone d’entraînement, s'accroupissant derrière un empilement massif de madriers de cèdre.

Soudain, une silhouette frêle émergea de l'ombre de l'infirmerie. C'était Jacob. Il ne marchait pas comme un enfant craintif ; son pas était assuré, ses épaules droites. Il se dirigea droit vers les poutres d'entraînement. Soren le vit s'arrêter devant la petite poutre de six mètres de long, celle qui ne s'élevait qu'à deux mètres du sol, destinée aux novices. Le gamin la fixa un instant avec une sorte de dédain froid, puis, dans un geste de résolution pure, il s'en détourna pour s'approcher de la poutre de six mètres suspendue à quatre mètres de hauteur.

D'un bond souple, il se hissa sur le bois étroit. Soren et Flora restèrent pétrifiés. Ce qu'ils virent alors défiait toute logique. Jacob commença ses mouvements. Ce n'était pas seulement la force brute de Soren qu'il imitait en pivotant sur ses appuis ; il enchaînait avec la fluidité chirurgicale de Flora, ses mains tranchant l'air comme des lames. Puis, son centre de gravité bascula brutalement, copiant les désaxements imprévisibles d'Ombrage, pour finir par la stature minimale et impériale de Kyle. Le gamin fusionnait les quatre styles, répétant les enchaînements les plus complexes de l'exil avec une précision de métronome.

Pendant une heure, sous la lune, Jacob fut un tourbillon de mouvements silencieux. Puis, il s'arrêta net. Il resta debout sur la poutre oscillante, sa tête pivotant lentement vers les remparts, son regard balayant l'obscurité avec une acuité effrayante.

— Il sent qu'on est là... chuchota Flora, le souffle si court qu'il ne fit même pas vibrer son masque. Soren acquiesça d'un mouvement imperceptible, le sang battant dans ses tempes.

C'est alors qu'une autre ombre se détacha du mur de l'infirmerie. Ombrage. Le lieutenant s'approcha lentement de la poutre, observant le gamin avec une sévérité fraternelle. Jacob descendit de son perchoir avec une grâce de félin pour lui faire face. Soren fit signe à Flora de descendre. Ils se glissèrent le long d'une corde de chanvre, rampant millimètre par millimètre derrière les structures de bois pour capter chaque mot de leur conversation.

— Tes appuis s'améliorent, Jacob, commença Ombrage d'une voix basse, presque un murmure. Mais j'ai observé ta séance de ce soir... tu as commis plusieurs erreurs, surtout avec les mouvements de Kyle. Tu cherches à aller trop vite, petit frère. Ça ne fait que deux mois que vous avez rejoint le clan, et à peine un mois que tu étudies Soren sur les remparts dès qu'il s'entraîne. Tu as fait des progrès monumentaux en deux ans, depuis cette nuit où je t'ai tiré des griffes de ces voyous, mais tu veux brûler les étapes.

— Apprends-moi le combat à l'aveugle, demanda Jacob, ignorant les remontrances d'un ton sec. Je veux savoir ce qu'il ressent quand il ne voit plus rien. Je suis prêt, Ombrage.

— C’est non, trancha le lieutenant avec une fermeté sans appel. Je t'ai entraîné pour que tu puisses te défendre, comme il y a deux ans face à ces racailles des ruines. Je ne t'entraîne pas pour que tu te brises le cou par pure impatience. Tu n'as pas encore la base pour le noir total.

Soudain, la colère de Jacob explosa. Il ne cria pas, mais sa voix monta en volume, vibrante d'une rage que Soren ne lui avait jamais connue, une douleur qui semblait sortir de ses entrailles.

— J’EN AI MARRE D’ÊTRE PROTÉGÉ ! siffla le garçon, les yeux brillant d'une intensité sauvage sous la lune. J'en ai marre de voir ma sœur se blesser pour moi ou s'inquiéter chaque fois que je fais un pas hors de cette tente ! Je ne veux plus être celui qu'on sauve, Ombrage ! Je veux être celui qui protège ceux qu'il aime, et non le contraire ! J'en ai marre d'être un poids pour elle !

Ombrage resta silencieux, désarmé par la sincérité brutale et la détresse du gamin. Il posa une main lourde sur son épaule, essayant d'ancrer son regard dans le sien.

— Je comprends, petit frère. Mieux que tu ne le penses. Mais il ne faut pas brûler les étapes. Et surtout, il faut éviter que tout le monde se rende compte qu'on s'entraîne ici en secret... Car même Kyle n'est pas au courant de tout ça. S'il savait que je forme un apothicaire du Nid, il nous jetterait tous les deux dans la fosse avant l'aube.

Soren sentit un froid polaire l'envahir. Le secret était total, une trahison éducative au cœur même de son clan. Flora, à ses côtés, tremblait imperceptiblement, le cœur déchiré par les paroles de son frère.

— Tu prends trop de risques pour moi, murmura le garçon en fixant ses bottes. J'aurais pas dû insister... C’est quand même moi qui t’ai demandé de m’entraîner il y a deux ans.

Ombrage laissa échapper un petit rire étouffé, un son rare qui fit écho contre les madriers où Soren et Flora restaient pétrifiés.

— Ouais... tu te souviens que j'avais refusé ? J'avais une peur bleue que tu te blesses et que ta sœur me traque pour me faire la peau.

Jacob leva les yeux vers lui, une lueur de curiosité perçant à travers sa tristesse.

— Alors pourquoi t’as accepté une semaine après ?

— Tu le sais, Jacob... murmura Ombrage en redevenant sérieux. À cause de ton père. Et à cause de ces voyous qui s'en prenaient à toi sans relâche. Sincèrement... je me suis dit que Flora ne m’en voudrait pas si je faisais juste en sorte qu’elle ne rentre pas un soir avec un cadavre à enterrer. Je voulais que tu aies une chance.

Un lourd silence s'installa entre eux, seulement troublé par le craquement d'une torche lointaine. Le regard de Jacob changea brusquement, perdant sa mélancolie pour retrouver cette intensité analytique qui effrayait Maya.

— Ombrage... pourquoi je ne suis pas aussi fluide et agile que Flora ? demanda-t-il en mimant un mouvement de bras. J'ai l'impression de faire tout correctement, de suivre chaque ligne, mais ça accroche. Et pour le geste de Kyle et Soren mélangés ensemble... qu'est-ce qui marche ou pas ? Qu'est-ce que je peux combiner ?

Ombrage se posta face à lui, adoptant une posture de combat minimale pour illustrer ses propos.

— Écoute bien, Jacob. Les mouvements de Kyle et de Soren ne peuvent pas être mélangés, trancha le lieutenant. Kyle et Soren n’ont pas du tout le même ancrage d’équilibre. Kyle travaille sur le vide, il s'efface. Soren, lui, travaille sur l'impact, il s'ancre dans le sol comme un chêne. Si tu essaies de passer de l'un à l'autre trop vite, la torsion va briser tes propres os avant que tu ne touches l'ennemi. Ton corps ne peut pas être une plume et une enclume en même temps.

Ombrage fit une démonstration rapide, pivotant sur son talon avec la lourdeur de Soren avant de tenter de s'effacer comme Kyle ; le mouvement parut haché, presque douloureux.

— Par contre, continua Ombrage en reprenant son souffle, les gestes de Flora et Soren, eux, vont parfaitement ensemble. Flora apporte la souplesse et l’agilité. Soren apporte l'agilité alliée à la vitesse pure. Agilité, souplesse et vitesse... c’est l'une des meilleures combinaisons possibles dans les ruines.

Ombrage s'approcha de Jacob et lui saisit le bras pour lui montrer un point de pression précis.

— Combine ça à tes connaissances en médecine, Jacob. Tu connais l'anatomie mieux que nous tous. Si tu allies la vitesse de Soren pour approcher et la souplesse de Flora pour te glisser derrière l'adversaire, tu peux immobiliser n'importe quel colosse en un seul point de pression. Avec ta connaissance du corps, tu peux paralyser un homme avec une facilité déconcertante. C'est ça, ta véritable force.

Jacob observa sa propre main, comprenant enfin le lien entre son art de soigneur et son art de tueur. Ombrage commença alors une série de démonstrations lentes, montrant comment enchaîner une esquive de Flora avec une riposte foudroyante de Soren, tout en ciblant les centres nerveux.

Ombrage se plaça face à Jacob, ses pieds ancrés dans le sable. Il n'utilisait plus sa dague, mais ses mains nues, ouvertes, prêtes à guider les gestes du gamin.

— Regarde bien la trajectoire, Jacob, murmura Ombrage. L'ennemi attaque de face, comme un Voltigeur. Il mise tout sur l'impact.

Ombrage simula une charge lente. Jacob, au lieu de reculer, utilisa la souplesse de Flora. Il pivota sur son bassin, laissant passer le bras imaginaire d'Ombrage à quelques millimètres de sa poitrine. Mais au lieu de simplement s'éloigner, il utilisa l'impulsion de sa hanche pour enchaîner avec la vitesse de Soren. Ses doigts, tendus et rigides comme des pointes d'acier, vinrent frapper avec une précision effrayante l'intérieur du coude du lieutenant, là où le nerf cubital est le plus exposé.

— Plus sec ! ordonna Ombrage. Ne pousse pas, percute. Ton doigt est une aiguille de médecin qui cherche la faille.

Ils recommencèrent le mouvement dix fois, vingt fois. À chaque répétition, Jacob gagnait en fluidité. Il ne se contentait plus de copier ; il adaptait. Il utilisait sa petite taille pour se glisser sous la garde d'Ombrage, là où un homme normal serait vulnérable.

— Maintenant, le passage au sol, reprit Ombrage en saisissant le poignet du garçon. Si l'adversaire te saisit, n'essaie pas de lutter contre sa force. Utilise l'anatomie.

Ombrage serra le poignet de Jacob. Le gamin, au lieu de tirer en arrière, avança d'un pas rapide, utilisant l'élan de Soren pour surprendre le lieutenant. En même temps, il fit pivoter son avant-bras avec une torsion héritée de Flora, créant un levier naturel sur le pouce d'Ombrage. Ses yeux de soigneur ne voyaient pas une main, ils voyaient des os, des tendons et des ligaments. D'une pression du pouce sur un point nerveux précis du poignet, il força Ombrage à lâcher prise et à ployer le genou sous la douleur fulgurante.

— C'est ça... grogna Ombrage, une pointe de douleur et de fierté dans la voix. Agilité pour entrer, souplesse pour transformer la force de l'autre, et vitesse pour frapper le point vital. Avec ton gabarit, tu ne briseras jamais un crâne d'un coup de poing, mais tu peux éteindre un système nerveux en deux pressions bien placées.

Ombrage se redressa et fit une démonstration plus complexe. Il montra comment un simple effleurement sur la carotide, combiné à une torsion du bras, pouvait plonger un homme dans l'inconscience en moins de trois secondes. Il expliqua comment cibler le plexus solaire non pas pour couper le souffle, mais pour choquer le cœur.

Jacob écoutait, le visage baigné de sueur sous la lune, ses mains bougeant en rythme avec les explications. Il comprenait que son savoir de l'infirmerie était sa plus grande arme. Chaque muscle qu'il avait appris à recoudre avec Jacob, il apprenait maintenant à le paralyser avec Ombrage.

— Regarde ce dernier mouvement, Jacob, dit Ombrage en se plaçant derrière lui. C'est le mélange ultime de ta sœur et de Soren. Tu feintes la fuite avec la souplesse de Flora, et tu reviens avec la foudre de Soren pour frapper ici, à la base du crâne.

Pendant encore de longues minutes, le silence de la cour ne fut brisé que par le frottement des bottes sur le sable et les murmures techniques du lieutenant. Jacob répétait chaque enchaînement avec une dévotion presque effrayante, transformant son corps d'enfant en une machine chirurgicale.

Finalement, Ombrage fit signe de s'arrêter. Il ramassa sa lanterne sourde et posa une main ferme sur le front humide de Jacob.

— C'est assez pour cette nuit. Ton corps a atteint sa limite. Retourne à l'infirmerie, lave-toi et reprends ton rôle de petit apothicaire. Demain, personne ne doit voir que tu as les mains qui tremblent. File.

Jacob hocha la tête, ramassa sa petite sacoche et disparut dans les ombres vers le bâtiment de soins, sans un bruit, comme s'il n'avait jamais été là. Ombrage resta seul un instant, scrutant les remparts d'un air soucieux, ignorant que ses deux chefs venaient de voir l'intégralité de sa trahison.

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