chapitre 44
Le Masque
L’obscurité de la tente de commandement semblait peser sur les épaules de Soren et Flora. Ils venaient de retirer leurs masques noirs, leurs visages encore marqués par la sueur de la traque nocturne. Soren faisait les cent pas, ses bottes s'enfonçant dans les fourrures, tandis que Flora restait assise, le regard fixe, les mains jointes pour cacher leur tremblement.
— Tu te rends compte, Soren ? murmura Flora d’une voix brisée. On croyait le protéger… On croyait qu’il passait ses journées à piler des herbes, et pendant ce temps, Ombrage en faisait une arme.
Soren s'arrêta et fixa la jeune femme. Sa voix était sourde, chargée d'une perplexité nouvelle.
— Ce qui m'inquiète le plus, c'est ce qu'il a dit. Il s'entraîne depuis deux ans. Ça veut dire que même quand tu as été trouvée par le groupe de Kyle et que tu as commencé ton propre entraînement de Spectre, Ombrage s'occupait déjà de lui dans l'ombre. Qu'est-ce qui a bien pu se passer il y a deux ans, alors qu'on ne se connaissait même pas, pour qu'un lieutenant de l'Ombre décide de prendre un gamin sous son aile en secret ?
Flora frissonna, ramenant ses bras contre elle.
— Je n'en sais rien... Mais Jacob a parlé de voyous, de notre père... Il porte une rage en lui que je n'ai jamais voulu voir. Il a menti à tout le monde, Soren. À moi, à toi, et même à Kyle.
Soren posa sa main sur l'épaule de Flora. Son regard d'acier s'était durci, reprenant son éclat de commandeur.
— On en saura plus demain. Vers dix heures, une fois que les travaux seront lancés, je ferai en sorte de montrer la vraie nature de Jacob devant tout le monde. On va les tester sur la poutre. S'il a vraiment appris mes mouvements et les tiens, il ne pourra pas simuler éternellement face à une vraie menace.
+ + + +
Le lendemain matin, le soleil frappait la cour du Nid d'une lumière crue. Les gamins de dix à quinze ans s'affairaient déjà aux palissades de bois brut, le bruit des scies de récup et des marteaux résonnant dans l'air frais. Soren sortit de sa tente, suivi de Flora. Son aura était glaciale. Il fit signe à Maya d'arrêter le travail des sections Sud et de rassembler les lieutenants près de la zone d'entraînement.
— Jacob ! Viens ici ! tonna la voix de Soren.
Le petit apothicaire sortit de l'infirmerie, son tablier taché de sève, l'air parfaitement innocent. Il s'approcha, trottinant presque, avec ce regard de gamin serviable qui baisse toujours les yeux.
— On renforce la vigilance du fort, Jacob, déclara Soren, les bras croisés sur son torse massif. Même les soigneurs doivent savoir se mouvoir si les remparts cèdent. Monte sur la poutre de six mètres, celle de quatre mètres de haut. Montre-nous ton équilibre.
Un murmure parcourut les rangs des Voltigeurs. Jacob afficha une mine déconfite, presque apeurée.
— Mais... Soren... tu sais bien que j'ai le vertige et que je suis maladroit... balbutia-t-il en triturant le bord de son tablier.
— Monte, ordonna Soren sans ciller.
Jacob s'exécuta. Il grimpa à l'échelle de bois brut avec une lenteur exagérée, ses mains semblant trembler sur les barreaux. Une fois sur la poutre suspendue, il commença sa comédie. Il titubait, ses bras s'agitant dans le vide comme des ailes de moulin, manquant de tomber à chaque oscillation provoquée par le vent. Dans un coin, Ombrage fixait le sol, livide, comprenant que Soren n'avait pas seulement des soupçons.
— Ombrage ! lança Soren. Va le tester. Ne le ménage pas. Et si tu ne joues pas le jeu sérieusement, c'est moi qui monte là-haut pour le pousser en bas !
Le lieutenant de l'Ombre, coincé, monta sur la poutre opposée. Il entama une parade ridicule, portant des coups de dague en bois si lents qu'un enfant de six ans les aurait évités. Jacob jouait le jeu à la perfection, poussant des petits cris de surprise, s'accrochant à la poutre avec les jambes, frôlant la chute "accidentelle" à plusieurs reprises.
Mais Soren fit un pas en avant, sa main valide se serrant sur son propre bandage.
— ASSAUT RÉEL, OMBRAGE ! hurla-t-il. Maintenant !
Poussé par la menace de Soren, Ombrage accéléra brutalement. Il porta une estocade rapide, visant l'épaule du gamin. Jacob, surpris par la vitesse réelle, faillit basculer. C’est là que le tic apparut. Un réflexe que Jacob ne put réprimer : au lieu de tomber, sa cheville pivota sur le bois étroit avec une précision chirurgicale. Son corps se désaxa de quelques millimètres, utilisant une torsion de Flora que seul un expert du Spectre pouvait exécuter.
Soren ne le lâcha pas, ses yeux brillant d'une fureur froide.
— Plus vite ! Ne le lâche pas !
Ombrage devint une ombre tourbillonnante. Jacob, acculé au bord de la poutre, voyant le vide sous lui et la lame de bois fondre sur lui, craqua enfin. Son regard de gamin s'évapora instantanément. Ses yeux devinrent froids, analytiques, fixés sur les appuis d'Ombrage.
Dans un mouvement d'une fluidité terrifiante, Jacob ne recula plus. Il utilisa l'élan de Soren pour charger Ombrage de front, puis, au moment de l'impact, il glissa sur le côté avec la souplesse de Flora. Il attrapa le poignet du lieutenant en plein vol et, d'une pression précise de ses doigts sur le nerf du bras, il força Ombrage à lâcher sa dague.
Le silence qui tomba sur le Nid fut assourdissant. Le "petit soigneur" était debout sur la haute poutre, parfaitement stable, tenant la dague d'Ombrage sous la gorge de ce dernier. Son tablier flottait au vent, mais sa posture était celle d'un prédateur d'élite.
Maya resta la bouche bée, sa main lâchant la corde qu'elle tenait. Les Voltigeurs s'étaient figés, pétrifiés par cette mutation. Jacob réalisa soudain ce qu'il venait de faire devant tout le monde. Il lâcha la dague, son visage reprenant une expression de terreur, mais le mal était fait.
— Le spectacle est fini, Jacob, lâcha Soren d'une voix glaciale qui coupa court à toute explication. Descendez. Tous les deux. On a besoin de discuter sérieusement à l'infirmerie.
Le silence qui s'installa dans la tente de soin était plus lourd que le granit des remparts. Jacob restait planté au milieu de la pièce, la respiration courte, ses mains d'apothicaire tremblant si fort qu'il dut les croiser sur sa poitrine. À ses côtés, Ombrage ne fuyait pas le regard de Soren, mais il gardait une main protectrice posée sur l'épaule du gamin, comme pour faire rempart.
Soren et Flora restèrent immobiles. Le Chef des Voltigeurs dominait l'espace, son ombre immense s'étendant sur le sol de terre battue. Il laissa le malaise monter, peser, avant de lâcher la question qui brûlait l'air.
— Depuis quand ? gronda Soren, sa voix vibrant d'une autorité froide. Depuis quand entraînes-tu ce gamin dans mon dos, Ombrage ?
Le lieutenant de l'Ombre fixa le sol un instant, sa mâchoire se contractant.
— Tout a commencé il y a deux ans, avoua-t-il enfin. Mais je jure sur ma vie qu'au début, je n'avais aucune intention de l'entraîner. J'ai refusé. Plus d'une fois. Ce sont les événements qui ont suivi qui m'ont forcé à changer d'avis.
Flora fit un pas en avant, le visage livide. Ses yeux passaient de son frère à ce guerrier qu'elle croyait connaître.
— Quel événement, Ombrage ? demanda-t-elle, la voix brisée par une peur soudaine. Qu'est-ce qui a bien pu te faire chavirer pour que tu acceptes d'entraîner mon frère en cachette ? Pourquoi lui apprendre la violence ?
Ombrage ne répondit pas avec des mots. Il échangea un regard chargé de regret avec Jacob, puis, d'un geste lent mais sans appel, il posa ses mains sur la tunique du garçon et la lui retira.
Le choc fut un coup de poignard en plein cœur pour Flora. Elle perdit l'équilibre, ses genoux se dérobant sous elle, et elle n'évita la chute que parce que Soren la rattrapa d'un bras puissant, la maintenant contre son torse. Sur le dos et le torse de Jacob, la peau n'était qu'un champ de ruines : des traces de mains bleutées, des griffures encore fraîches et des marques de brûlures anciennes.
Un silence d'effroi s'installa. Flora ne pouvait plus détacher son regard de la chair meurtrie de son petit frère.
— Quand j'ai rencontré Jacob, commença Ombrage d'une voix sourde, il était acculé par des petits voyous dans les Ruines Basses. Je l'ai aidé... et c'est là qu'il a vu mes propres gestes. Il a été subjugué par mon agilité, par la façon dont je me mouvais sans effort pour neutraliser ses agresseurs. Il a voulu en voir plus. Il m'a supplié de lui apprendre, mais j'ai refusé. Je savais que tu me tuerais si je l'approchais, Flora.
Ombrage marqua une pause, ses doigts se serrant sur l'épaule nue du petit.
— Et puis, quand je suis revenu le voir une semaine plus tard... j'ai vu son père. J'ai vu cet homme lever la main sur lui. J'ai vu sa peur, sa faiblesse face aux coups. C’est là que je me suis vu en lui. J'ai voulu éviter que tu reviennes un jour de tes propres expéditions et que tu n'aies qu'un cadavre à enterrer, Flora. J'ai voulu éviter qu'il soit un poids mort pour toi, ou qu'il crève sous les coups d'un ivrogne.
Flora laissa échapper un sanglot étouffé, cachant son visage contre l'épaule de Soren. Soren, lui, ne cilla pas, mais ses yeux d'acier brûlaient d'une fureur contenue.
— Au départ, continua Ombrage, j'avais prévu de lui montrer seulement comment esquiver, fuir et se défendre. Je ne pensais pas aller si loin. Mais quand j'ai vu son potentiel... il est comme une éponge, Soren. Il a copié vos techniques à tous les deux. Et même les miennes, qu'il n'a vues qu'une fois dans la ruelle.
Il regarda Jacob, dont le regard était devenu étrangement fixe.
— Je jure que mon intention n'est pas de lui apprendre à tuer, mais simplement à se défendre. Pour qu'il ne soit plus jamais la victime de personne.
Le silence dans l'infirmerie était devenu tranchant, seulement troublé par le sifflement laborieux de la respiration de Kyle, toujours plongé dans le noir du pavot. Jacob, le torse nu sous la lumière crue d'une lanterne, ne bougeait pas. Les marques de brûlures et les griffures anciennes sur son dos de gamin de dix ans semblaient hurler une vérité que Soren et Flora avaient été incapables de voir.
Flora ne pleurait pas. Elle restait figée, son corps secoué par un tremblement incontrôlable face à cette vision d'horreur. Ses yeux noirs étaient fixés sur les cicatrices de son petit frère, comme si elle essayait de compter chaque coup qu'il avait reçu dans son dos pendant qu'elle pensait le protéger.
Ombrage fit un pas de côté, se plaçant juste entre le gamin et la fureur silencieuse de Soren. Sa main restait ancrée sur l'épaule de Jacob, ses jointures blanches.
— Laisse-moi finir de le former, lâcha Ombrage, sa voix n'étant plus qu'un murmure rugueux. Ne m'arrête pas maintenant, Soren. Tu as vu ce qu'il a fait sur la poutre. S'il ne sait pas se servir de ses mains, il n'est rien d'autre qu'une cible pour le premier venu. Je ne veux plus jamais le voir incapable de rendre les coups.
Soren laissa échapper un long soupir, une plainte sourde qui semblait sortir de ses entrailles. Il passa sa main valide sur son visage, les yeux fermés, pesant le poids de la trahison d'Ombrage contre l'image des cicatrices de Jacob. Il sentit le corps de Flora trembler contre le sien. Elle regarda son frère, vit le menton levé du gamin et, d'un mouvement presque imperceptible, elle fit oui de la tête.
Soren se redressa, son regard d'acier se fixant sur le lieutenant de l'Ombre.
— Kyle est notre mentor, trancha finalement Soren d'une voix qui ne souffrait aucune réplique. Il nous a entraînés pendant notre exil. Jacob utilise ses techniques, ses gestes à lui. C'est aussi lui ton chef, Ombrage. Alors on attend. C'est lui qui prendra la décision finale sur le sort de ce gamin.
Il pointa un doigt dur vers Ombrage, l'air menaçant.
— Mais d'ici là, tu ne t'approches plus du gamin jusqu'à nouvel ordre ! Est-ce que c'est bien clair ?
Puis il se tourna vers Jacob, dont le visage restait de marbre malgré la tension.
— Et toi Jacob... si tu veux t'entraîner, tu le fais de jour, sous la supervision de ta sœur ! Si je te vois t'entraîner de nuit une seule autre fois, tu seras consigné à la tente de soin et des gardes te surveilleront jour et nuit ! Suis-je clair ?!
Jacob hocha la tête une seule fois, son regard ne flanchant pas. Le pacte était scellé dans la douleur. Soren et Flora sortirent de l'infirmerie, laissant le gamin ramasser sa tunique en silence, tandis qu'Ombrage restait immobile, conscient que le véritable jugement viendrait dans deux jours, au réveil du Maître.
La nuit était tombée, étouffante de non-dits. Soren et Flora s’étaient postés dans l’ombre des échafaudages, leurs regards fixés sur l’entrée de la tente de Jacob. Le Chef des Voltigeurs restait immobile, une sentinelle de pierre, tandis que Flora, à ses côtés, ne parvenait pas à calmer le tremblement de ses mains.
— Je n'arrive pas à croire que tout ça soit arrivé si vite, murmura-t-elle, la voix brisée par la culpabilité. Tout ce temps où j'étais absente... j'aurais dû être là. J'aurais dû voir.
Soren ne détacha pas ses yeux de l’objectif, mais sa main valide vint presser fermement l'épaule de la jeune femme pour l'ancrer.
— Tu ne peux pas t'en vouloir d'avoir été perdue dans ces ruelles maudites, Flora, répondit-il d'un ton sourd mais rassurant. Ce n'est pas toi qui as choisi de rester avec le groupe de Kyle. Ils auraient pu te ramener chez toi au lieu de te garder... Rien de tout ça n'est de ta faute. Tu as survécu, c'est tout ce qui compte.
Flora soupira, le regard errant sur les remparts sombres. Le silence s'étira pendant deux heures, pesant, jusqu'à ce qu'un mouvement attire l'œil de lynx de Soren. Un pan de toile s'écarta. Jacob sortit, une petite silhouette hésitante dans la clarté de la lune. Le gamin s'approcha des poutres d'entraînement, s'arrêtant à quelques pas, le regard oscillant entre le bois suspendu et les ombres du fort. On sentait la lutte en lui, l'envie dévorante de pratiquer se heurtant à la peur de la sanction.
— Flora... regarde. Il est aux poutres, souffla Soren.
— Il est sorti malgré tes ordres ? Malgré ta menace de l'enfermer à l'infirmerie sous garde ? s'étonna-t-elle, partagée entre la colère et l'admiration pour son audace.
— Je m'en doutais un peu, admit Soren avec un rictus presque invisible. C'est pour ça que je voulais le surveiller ce soir. Allons le rejoindre. C'est mieux que de le laisser s'entraîner seul et risquer qu'il se blesse pour de bon.
Ils quittèrent leur cachette d'un pas tranquille. Quand Jacob aperçut les deux silhouettes massives s'avancer vers lui, il descendit de la poutre d'un bond, la tête basse, ses épaules se voûtant sous le poids du regret. Il s'attendait sûrement à un éclat de voix, à être traîné de force vers sa tente.
Soren s'arrêta devant lui, un petit sourire en coin étirant ses lèvres. Il ne semblait pas furieux, juste lucide.
— Flora, fit Soren en faisant un signe de tête vers la structure de bois.
Alors que Flora grimpait sur la poutre avec la fluidité qui la caractérisait, Soren s'approcha du gamin. D'un geste lent, il glissa ses doigts sous le menton de Jacob pour le forcer à lever les yeux et à affronter son regard d'acier.
— Allez, monte, fripouille, lui dit-il avec une lueur de défi amusé. On va voir si tu es vraiment meilleur que ta sœur.
Jacob resta pétrifié une seconde, les yeux écarquillés par la surprise, avant qu'une lueur de joie sauvage ne vienne chasser sa honte. Il se hissa sur la poutre sous l'œil vigilant de Soren, prêt à prouver que le sang des Spectres coulait bel et bien dans ses veines.

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