chapitre 46
Le silence retomba entre Maya et Soren, l'écho de leurs paroles sur les "blessures du cœur" flottant encore dans l'air frais du matin près des nouveaux périmètres de la tour. Soren passa une main lourde sur son visage, sentant le poids de la fatigue lui brûler les paupières. Maya l'observait avec une moue pensive, consciente que le Chef des Voltigeurs n'était plus tout à fait là.
— Retourne à ta tente, Soren, lâcha-t-elle d'un ton qui n'admettait pas de réplique. Tu as l'air d'un spectre. Si tu ne dors pas, tu vas finir par blesser quelqu'un par inadvertance lors des prochains tests.
Soren hocha lentement la tête. Il repensa à la nuit qui venait de s'écouler. Flora s'était agitée sans relâche sous les fourrures, hurlant des mots inintelligibles, le visage tordu par une terreur qu'il n'avait jamais vue chez elle, même face aux lames de Kyle. Il ne savait pas ce qu'elle voyait dans l'obscurité de son esprit, mais cela ressemblait à une agonie. Et il y avait eu ce petit vaurien de Jacob...
Le gamin avait encore désobéi. Malgré l'interdiction formelle de s'entraîner la nuit pour sa propre sécurité, Soren l'avait surpris sur la poutre, se battant contre Flora dans un duel improvisé et féroce. C’est là que l’enfant avait jeté ses vérités à la figure de sa sœur, parlant de leur père, des coups, et de ce passé que Flora semblait avoir enfoui si profondément qu’elle en avait tout oublié.
Soren quitta Maya et remonta le sentier vers sa tente de commandement. Son pas était pesant. Il redoutait ce qu'il allait trouver en entrant. Est-ce qu'elle serait enfin réveillée ? Est-ce qu'elle porterait encore ce masque de douleur ?
Lorsqu'il écarta le pan de la tente, la pénombre l'accueillit. Flora était toujours étendue sur les peaux de bêtes, mais son sommeil ne ressemblait en rien à du repos. Ses cheveux étaient collés à son front par la sueur, et elle laissait échapper de petits râles étouffés, ses mains se crispant sur la couverture comme si elle cherchait à s'agripper à la réalité.
Soren s'approcha doucement et s'assit au bord du lit. Il tendit une main pour écarter une mèche de ses yeux, le cœur serré.
— Flora... murmura-t-il, la voix brisée par l'inquiétude.
Soudain, les yeux de Flora s'ouvrirent brusquement, mais ils étaient vides de toute reconnaissance, perdus dans les limbes de son cauchemar. Elle se redressa d'un bond, le souffle court, ses yeux cherchant désespérément un point fixe dans la tente.
Soren se précipita pour la maintenir, ses mains larges encadrant son visage baigné de sueur froide.
— Hey, hey, ma belle ! Calme-toi... Calme-toi, murmura-t-il d'une voix sourde et protectrice. Tu es en sécurité, Flora. Je suis là. Respire.
Flora ferma les yeux avec force, laissant Soren l'attirer contre son torse massif. Elle s'agrippa à sa tunique de cuir comme à une bouée de sauvetage, tandis qu'il lui chuchotait des mots doux, son souffle chaud apaisant peu à peu les tremblements qui la dévastaient. Pendant quelques minutes, le temps sembla se suspendre dans la pénombre de la tente, loin du fracas du Nid.
C'est alors que le pan de toile fut écarté. Jacob entra sans frapper, son visage de petit soigneur marqué par une gravité qui n'appartenait pas à son âge. Il s'arrêta net au milieu de la pièce en voyant l'état de sa sœur, mais il ne recula pas.
Flora se redressa légèrement, le regard fixe, comme si elle voyait encore les scènes se dérouler devant elle.
— C’est sa faute, Soren... commença-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un fil ténu et cassé. C’est mon père qui... qui m'a amenée dans ces ruelles... Il m'a frappée jusqu'à ce que je m'évanouisse... et m'a abandonnée là. C'est pour ça que Kyle ne m'a jamais ramenée chez moi...
Elle prononça ces mots avec une sorte de stupeur glacée, abasourdie par l'horreur de sa propre révélation. Jacob restait pétrifié, le souffle court, ses dagues cachées semblant soudainement bien inutiles face à une telle trahison. Soren, lui, la regardait avec une tristesse immense, le cœur broyé par l'image de cette petite fille livrée à la mort par celui qui aurait dû la chérir.
— Attends... interpréta Soren, tentant de mettre de l'ordre dans ce cauchemar. Ton père t'a traînée dans ces ruelles de force... il t'a frappée au point où tu as perdu connaissance, et à ton réveil, tu étais chez les Ombres ? C'est ce que tu as vu ?
Flora hocha lentement la tête, ses doigts se crispant sur les couvertures.
— C’est ce que mes souvenirs me montrent... Je me souviens de la douleur, du froid du sol... Je me souviens que ma tête a cogné contre le pavé avec un bruit mat... et les images s'arrêtent là. C'est pour ça que je me suis réveillée en sursaut. Je sentais encore le choc contre la pierre.
Le silence qui suivit fut étouffant. Soren comprit que le "père" que Jacob avait dû combattre pour survivre n'était pas seulement un homme brisé par le chagrin, mais un monstre qui avait méthodiquement tenté de se débarrasser de ses propres enfants.
Jacob s’avança de quelques pas, sortant de l’ombre de l’entrée. Son visage était d’une pâleur spectrale, mais ses yeux noirs brillaient d’une lucidité terrible. Il ne semblait pas surpris par les mots de sa sœur ; il semblait simplement soulagé qu’elle ait enfin cessé d’oublier.
— Tu n'as pas rêvé, Flora, lâcha l'enfant d'une voix monocorde qui glaça le sang de Soren. Tes souvenirs ne te mentent pas. Ce n'est pas parce que tu étais perdue qu'il t'a cherchée pendant six mois... c'est parce qu'il s'assurait que tu ne reviendrais jamais.
Flora leva les yeux vers son frère, le souffle court. Jacob s'arrêta au pied du lit, les mains jointes devant lui, comme s'il s'apprêtait à réciter une condamnation.
— Je ne t'ai jamais dit pourquoi il me battait autant quand tu n'étais plus là, continua Jacob. Tu pensais que c'était le chagrin, mais Kyle avait raison : il me frappait parce que je lui demandais sans cesse pourquoi tes chaussures étaient encore dans l'entrée le soir où tu as "disparu". Pourquoi il était rentré ce soir-là avec les vêtements trempés de sueur et les mains écorchées, alors qu'il n'avait pas encore commencé à te chercher.
Soren sentit une nausée lui monter à la gorge. Le puzzle macabre s'assemblait avec une précision chirurgicale.
— Un soir, il a bu plus que d'habitude, reprit Jacob, sa voix flanchant pour la première fois. Il m'a hurlé que tu étais "une bouche de trop", une charge dont il s'était débarrassé dans les ruines pour que nous puissions survivre. Il pensait que les Ombres te tueraient ou que le froid s'en chargerait. Quand Kyle t'a recueillie, il a en fait ruiné son plan. C'est pour ça qu'il a failli me tuer quand Ombrage l'a surpris : il craignait que je finisse par parler.
Flora laissa échapper un sanglot étouffé, se recroquevillant contre Soren. La trahison était totale. Son père ne l'avait pas seulement abandonnée ; il avait tenté de l'assassiner froidement.
Soren ferma les poings, ses muscles craquant sous la tension. Sa tristesse s'était muée en une haine pure, une envie de traquer cet homme jusqu'au bout du monde, même s'il savait qu'il était déjà mort ou disparu. Il regarda Jacob, ce gamin qui avait porté ce secret pour protéger ce qu'il restait de l'esprit de sa sœur.
— C’est pour ça qu’Ombrage t’a entraîné… murmura Soren, la voix rauque. Pour que tu sois prêt le jour où il déciderait de finir le travail avec toi.
Jacob hocha la tête, un petit sourire triste et amer aux lèvres. Le Nid n'était plus seulement un refuge contre les autres clans ; c'était la forteresse qui les protégeait de leur propre passé.
Apres ce cauchemar les jours passere comme avant, mais flora commencais a agir de maniere étrange avec soren.
La première journée après la révélation du traumatisme paternel fut marquée par une tendresse fragile. Flora avait raconté à Soren l’horreur de l’abandon dans les ruelles, les coups de leur père, et le choc du pavé. Soren l’avait tenue, jurant de la protéger, pensant que le plus dur était derrière eux. Mais il se trompait.
Le deuxième et le troisième jour, le Nid sembla changer de climat. Flora ne fuyait pas Soren, elle faisait pire : elle était présente physiquement, mais son esprit semblait verrouillé de l’intérieur. Quand il essayait de l'embrasser le matin, elle tournait légèrement la tête, laissant ses lèvres effleurer sa joue avec une politesse glaciale. Elle ne participait plus aux repas communs, préférant s'isoler avec Jacob sous prétexte de l'aider avec ses remèdes. Soren commençait à ressentir un vide s'installer, une intuition viscérale que quelque chose d'autre que le souvenir du père s'était réveillé en elle.
Au quatrième jour, le doute devint une obsession pour Soren. Il la voyait parfois s'arrêter en plein milieu d'un geste, le regard fixé sur l'horizon vers le sud, là où se trouvait le territoire de l'Ombre. Elle ne lui parlait plus de ses rêves. Elle ne lui disait pas que, chaque nuit, les traits de son père s'effaçaient dans son esprit pour laisser place au visage de Karim, le lieutenant qui l'avait entraînée. Elle ne lui disait pas qu'elle se rappelait désormais leurs murmures dans le noir, et que la chaleur qu'elle avait partagée avec Karim pendant six mois rendait celle de Soren presque étrangère, voire importune.
Le cinquième et le sixième jour, Soren tenta de briser la glace. Il l'emmena sur les nouvelles installations, espérant que l'adrénaline du vide les rapprocherait comme avant. Mais Flora restait distante. Elle ne le regardait plus comme son partenaire, mais comme un étranger encombrant. Chaque geste de Soren — une main sur sa taille, un baiser dans le cou — semblait lui brûler la peau. Elle ne supportait plus d'être touchée par lui, car chaque caresse lui donnait l'impression de trahir ce Karim qu'elle venait de "retrouver" dans son cœur.
C’est le septième jour que tout bascula. Soren se trouvait près des nouvelles palissades du secteur Nord, vérifiant la tension des cordages sous un soleil pâle qui peinait à réchauffer les ruines. L'un des jeunes gardes de Jacob, un gamin agile qui servait de messager entre l'infirmerie et les chantiers, arriva en courant, le souffle court.
— Soren ! Kyle... Kyle s'est réveillé ! Il a ouvert les yeux il y a quelques minutes, Jacob demande que tu viennes !
Le cœur de Soren fit un bond. Pendant une semaine, le silence de l'infirmerie avait pesé sur le Nid comme une menace sourde. Entendre que le Chef de l'Ombre était enfin revenu parmi les vivants était la première lueur d'espoir dans une semaine de brouillard émotionnel. Sans perdre une seconde, Soren se mit en route vers l'infirmerie, son pas rapide et décidé martelant le sol.
Il se sentait étrangement léger, presque heureux. Il se disait que le réveil de Kyle allait peut-être débloquer la situation avec Flora, que les secrets de l'Ombre allaient enfin être mis en lumière et que ce froid polaire qui s'était installé entre lui et sa compagne allait fondre.
Cependant, à mesure qu'il approchait de la zone de soins dirigée par Maya et Jacob, son intuition de guerrier commença à le tirailler. Le Nid était calme, trop calme.
Lorsqu'il arriva devant l'entrée de la salle commune de l'infirmerie, il ralentit le pas. Les rideaux de toile épaisse qui servaient de séparation étaient légèrement entrouverts. Soren s'apprêtait à entrer en criant le nom de son mentor, mais le tableau qui s'offrit à lui le cloua sur place, la main suspendue dans le vide.
Dans un coin reculé de la pièce, baigné par une lumière latérale poussiéreuse, Flora n'était pas au chevet de Kyle. Elle se tenait debout, face à une silhouette sombre qu'il reconnut au premier coup d'œil. C'était Karim, le lieutenant de Kyle, celui qui était venu plus tôt dans la matinée avec un message du clan.
Soren resta immobile, dissimulé par l'ombre du montant de la porte. Il vit Flora faire un pas vers Karim, un mouvement d'une fluidité qu'elle n'avait plus montrée avec lui depuis des jours. Il vit la main de Karim se poser sur la joue de Flora, et surtout, il vit le regard de sa compagne : une expression de soulagement et de dévotion si pure qu'elle lui déchira les entrailles.
Il ne les entendait pas, mais il voyait Flora se laisser aller contre Karim, ses mains s'agrippant à la tunique de l'Ombre comme si elle retrouvait enfin sa place dans le monde. Elle ne l'avait pas repoussé. Elle ne l'avait pas fui. Elle s'était abandonnée.
Soren recula d'un pas, puis de deux, le souffle coupé comme s'il venait de recevoir un coup de bélier en plein plexus. Il ne cria pas. Il ne fit pas de scène. La douleur était trop profonde pour la colère. Il fit demi-tour, les jambes lourdes, quittant l'infirmerie sans même avoir adressé un mot à Kyle.
Il avait besoin d'air. Il avait besoin de se vider la tête avant qu'elle n'explose. Ses pas le menèrent instinctivement vers les hauteurs, vers les poutres d'entraînement qui surplombaient le vide. C'était le seul endroit où il se sentait encore chez lui.
Soren atteignit les plateformes supérieures du Nid en quelques enjambées rageuses. Là-haut, le vent sifflait entre les montants de bois, mais le vacarme dans son crâne était bien plus assourdissant. Sans même retirer sa lourde tunique de cuir, il s'élança sur la poutre centrale, celle qui surplombait le précipice de plusieurs dizaines de mètres.
Il commença à s'entraîner avec une violence désespérée. Ses gestes, d'ordinaire si précis et calculés, étaient devenus erratiques, mus par une douleur qu'il ne parvenait pas à canaliser. Il enchaînait les voltes, les frappes dans le vide et les pivots avec une force brute, faisant craquer le bois sous ses bottes. À chaque mouvement, l'image de Flora dans les bras de Karim le frappait comme un fouet. Il frappait l'air comme s'il s'agissait d'un ennemi tangible, ses muscles saillants tremblant sous l'effort et la frustration.
Pendant de longues minutes, il fut une tempête de muscles et d'acier, au bord de la rupture. La sueur brûlait ses yeux, se mélangeant aux larmes de rage qu'il refusait de laisser couler. Il était sur le point de porter un coup de revers dévastateur, mettant tout son poids et sa déception dans ce geste, quand une présence se matérialisa dans son champ de vision.
Kyle, encore pâle et marchant avec une main pressée contre son flanc blessé, venait de monter sur la plateforme. Malgré sa faiblesse, il s'élança sur la poutre avec une agilité résiduelle qui tenait du miracle.
— Soren, arrête ! lança Kyle, sa voix résonnant avec une autorité calme malgré son essoufflement.
Soren ne l'entendit même pas. Il amorça son mouvement de frappe, le bras tendu, la puissance accumulée prête à se libérer. Kyle fit un pas de plus, se glissant dans la garde du colosse, et projeta sa main valide pour saisir fermement le poignet de Soren. Le choc de l'interruption fit chanceler les deux hommes au-dessus du vide.
Soren s'immobilisa net, le souffle court, ses yeux d'acier plongeant dans le regard sombre et lucide de son mentor. Il ne s'était même pas rendu compte qu'il était sur le point de frapper Kyle. Son bras resta suspendu dans les airs, prisonnier de la poigne de l'Ombre.
— Regarde-toi, murmura Kyle, son souffle chaud venant frapper le visage de Soren. Tu ne te bats pas contre une menace, tu te bats contre toi-même. Et sur cette poutre, c'est le vide qui gagne à chaque fois que tu perds ton calme.
Le silence retomba sur les hauteurs, seulement troublé par le vent et la respiration saccadée de Soren. Kyle ne lâcha pas son poignet, ancrant son regard dans le sien, attendant que la tempête intérieure du Voltigeur commence enfin à s'apaiser. Malgré la douleur qui devait irradier de son propre flanc blessé, il resta ancré, ses yeux noirs sondant l'âme tourmentée du guerrier.
— Tu as déjà oublié, Soren ? murmura Kyle, sa voix coupant le sifflement du vent avec une clarté glaciale. Tu as oublié tout ce que nous avons gravé dans ta chair pendant ce mois d'exil ?
Soren tenta de détourner le regard, mais Kyle fit un pas de plus, le forçant à rester face à lui sur l'étroite passerelle de bois.
— Coupe tes émotions ! ordonna le mentor, sa voix reprenant le ton tranchant de l'instructeur. Elles sont un poison, Soren. Elles embrument ton jugement et alourdissent tes membres. Ton cœur bat trop vite, il te dicte des mouvements désordonnés qui te mèneront à ta perte. Ressens avec tes sens, pas avec tes yeux, et encore moins avec ce qui te broie la poitrine !
Kyle lâcha enfin le poignet de Soren, mais pour mieux poser sa main sur le plexus du Voltigeur, sentant le rythme erratique de son cœur.
— Ferme les yeux, Soren. Ne regarde plus l'horizon, ne cherche plus à voir ce qui te fait mal à l'infirmerie. Écoute. Écoute le chant du vent contre la tour, le craquement infime du bois sous tes pieds, le souffle de l'air qui circule autour de tes épaules. Deviens le vide. Si tu ne vides pas ton esprit de cette jalousie et de cette rancœur, tu ne seras jamais rien d'autre qu'une cible mouvante.
Soren ferma les paupières, laissant les mots de Kyle s'infuser en lui. Étrangement, la voix du Chef de l'Ombre, autrefois source de tant de tourments, agissait maintenant comme une ancre. Le timbre grave et assuré de Kyle semblait repousser les images de Flora et Karim à la périphérie de sa conscience.
Pendant de longues minutes, Soren resta immobile au milieu de la poutre, forçant ses muscles à se détendre un à un, laissant ses oreilles et sa peau devenir ses seuls guides. Le brouillard de la colère commença à se dissiper, laissant place à une lucidité froide et tranchante.
— Mieux, murmura Kyle, sentant le relâchement du colosse. Maintenant, recommence. Mais cette fois, ne frappe pas pour détruire ton passé. Frappe pour posséder le présent.
Soren reprit ses bases, mais cette fois, chaque mouvement était une prière de précision. Sous le regard vigilant de Kyle, il devint une ombre parmi les ombres, une extension du bois et du vent.
Pendant deux heures, sous le regard implacable de Kyle, Soren s'acharna. Le bois gémissait sous ses appuis, mais la précision était revenue. Il ne frappait plus avec la rage d'un amant trahi, il frappait avec la rigueur d'un spectre. Chaque volte, chaque feinte, chaque réception sur la poutre étroite se faisait dans un silence de mort, brisé seulement par le sifflement de l'air. Kyle ne le quittait pas des yeux, rectifiant d'un mot ou d'un geste la position d'une épaule ou l'ancrage d'une hanche.
L'épuisement physique finit par rattraper la détresse morale. Le corps de Soren, poussé dans ses derniers retranchements après une semaine de nuits blanches et deux heures de transe guerrière, commença à protester. Ses jambes tremblèrent imperceptiblement, et sa vision se brouilla sous l'effet de la sueur et de la fatigue.
Soren s'arrêta net au milieu de la poutre. Ses bras retombèrent lourdement le long de son corps, ses poings se desserrèrent. Il laissa échapper un long soupir qui se mua, malgré lui, en un frémissement des épaules. Les larmes, qu'il avait contenues avec tant de force, finirent par tracer de longs sillons clairs sur son visage couvert de poussière. Il ne sanglotait pas — le Chef des Voltigeurs ne pouvait se le permettre — mais il pleurait d'un vide immense, une démission totale de sa volonté.
Lentement, il se laissa glisser pour s'asseoir sur le bois brut, les jambes ballantes au-dessus du précipice. Kyle, respectant ce moment de brisure, s'approcha avec une lenteur calculée et vint s'asseoir à ses côtés, gardant un silence solennel.
Soren fixa l'horizon, là où le soleil commençait à décliner, teintant les ruines d'un orangé sanglant. Il tourna la tête vers Kyle, son regard d'acier noyé d'une vulnérabilité qu'il n'avait jamais montrée qu'à une seule personne auparavant.
— Merci, Kyle... murmura-t-il, sa voix n'étant plus qu'un fil ténu, écorché par l'effort.
Il marqua une pause, cherchant ses mots dans le vent.
— Merci de ne pas m'avoir laissé tomber. De ne pas m'avoir laissé me tuer sur cette poutre. Ta voix... c'est la seule chose qui a réussi à faire taire le bruit dans ma tête. Sans toi, je serais déjà en bas, ou pire... j'aurais fait une folie là-bas, à l'infirmerie.
Kyle resta immobile, observant le profil ravagé du colosse. Il ne s'attendait pas à une telle gratitude de la part de l'homme qu'il avait tant tourmenté. Il sentit une étrange résonance dans sa propre poitrine, une compassion qu'il s'était interdit de ressentir depuis des années.
— On ne laisse pas un frère d'arme se briser seul, Soren, répondit-il doucement, dépouillé de toute trace d'arrogance.
Soren laissa sa tête retomber légèrement vers l'épaule de Kyle, épuisé par le poids de ses émotions et de sa fatigue. Dans ce silence partagé, au-dessus du vide, le lien qui les unissait venait de muter une nouvelle fois. Ils n'étaient plus des rivaux, ni même de simples alliés. Ils étaient deux âmes solitaires trouvant, l'une chez l'autre, la seule ancre capable de les retenir avant la chute.
Le vent souffla plus fort, faisant gémir la structure de bois, mais Soren ne bougea pas. Ses yeux d'acier, embués par une douleur qu'il ne pouvait plus contenir, fixaient les décombres de la ville en contrebas. Il finit par briser le silence, sa voix n'étant plus qu'un murmure rauque qui se perdait presque dans les hauteurs.
— Cette semaine a été un enfer, Kyle... commença-t-il, les mains serrées sur le rebord de la poutre. Depuis qu'on est revenus, Flora n'est plus là. Elle est dans la tente avec moi, je sens son souffle, je vois son corps... mais son esprit est ailleurs. Elle me fuit. Chaque fois que j'essaie de la toucher, de l'embrasser, elle se fige. C'est comme si j'étais devenu un étranger, ou pire... un fardeau.
Il laissa échapper un rire amer, sans aucune joie, le regard vide.
— Je pensais que c'était à cause des souvenirs de son père. Je pensais qu'elle avait juste besoin de temps pour digérer l'horreur de ce qu'elle venait de se rappeler. Alors j'ai attendu. J'ai supporté son silence, sa distance... j'ai tout accepté parce que je l'aimais.
Soren tourna la tête vers Kyle, et ce dernier vit l'image d'un homme totalement brisé.
— Mais aujourd'hui, quand je suis allé à l'infirmerie parce qu'on m'a dit que tu étais réveillé... je l'ai vue. Elle n'était pas à ton chevet, Kyle. Elle était avec Karim. Je les ai vus, cachés dans un coin. Il lui tenait la main, il lui caressait le visage... et elle... elle le regardait comme elle ne m'a jamais regardé. Elle ne luttait pas, elle ne fuyait pas. Elle semblait enfin avoir retrouvé sa place.
Soren baissa la tête, ses larmes tombant désormais librement sur ses genoux.
— J'ai compris à cet instant que je n'étais qu'une illusion pour elle. Un remplaçant qu'elle a pris parce qu'elle avait tout oublié de son passé chez vous. Maintenant que Karim est là, je n'existe plus. Tout ce qu'on a vécu, l'exil, les promesses... ça ne pesait rien face à lui. Je me sens... je me sens tellement vide, Kyle. Comme si ma vie entière s'était écroulée en un seul regard.
Kyle resta silencieux, absorbant la confession de Soren. Il connaissait Karim, son lieutenant, et il savait que le lien entre lui et Flora datait de bien avant l'arrivée des Voltigeurs. Il sentit une colère froide monter en lui, non pas contre Flora, mais contre la cruauté du sort qui venait de briser l'homme qu'il avait lui-même contribué à forger.
Il posa lentement sa main sur l'épaule de Soren, une main ferme et solide, pour lui signifier qu'il n'était pas seul dans ce gouffre.
— Je ne vais pas te mentir, Soren, commença Kyle d'une voix basse, dépouillée de toute sa morgue habituelle. Karim... c'est mon meilleur lieutenant. Et il a été là pour elle bien avant que tu n'entres dans l'équation.
Il marqua une pause, observant le profil de Soren qui semblait se briser un peu plus à chaque mot.
— Il y a deux ans, quand elle est arrivée chez nous, elle était complètement perdue. Elle ne savait plus qui elle était, ni d'où elle venait. C'est Karim qui s'est occupé d'elle au début, dans les quartiers des apprentis. Il passait ses soirées assis près d'elle, à lui parler doucement pour qu'elle ne craigne plus les bruits de la nuit dans les ruines. Il partageait ses rations avec elle, lui apportait des petits riens trouvés dans les décombres pour tenter de la faire sourire.
Soren serra les poings sur la poutre, chaque détail s'enfonçant comme une écharde dans sa poitrine.
— Ils se sont rapprochés dans le silence de leurs tours de garde, ajouta Kyle. À l'époque, Karim était le seul repère qu'elle avait dans ce monde de violence. Ils ont passé des mois à s'entraîner ensemble, à chuchoter sous les tentes quand le froid devenait insupportable. Pour elle, Karim n'était pas juste un guerrier de l'Ombre, c'était l'homme qui l'avait aidée à respirer quand elle se noyait dans l'oubli. Si elle a tout occulté à cause du choc, son cœur, lui, n'a jamais effacé la trace de Karim.
Kyle se tourna vers Soren, et cette fois, il réduisit l'espace qui les séparait sur l'étroite poutre de bois. Sa main glissa de l'épaule de Soren pour venir effleurer sa joue, essuyant une larme solitaire du bout de ses doigts.
— Mais regarde-toi, Soren... murmura Kyle, son souffle venant se mêler à celui du Voltigeur. Tu te morfonds pour une femme qui ne voit plus que le passé, alors que tu as devant toi celui qui t'a forgé dans le présent. Celui qui t'a vu souffrir, qui t'a vu te battre, et qui ne t'a jamais lâché sur cette poutre.
Le rapprochement fut irrésistible. Soren, épuisé par une semaine de rejet et de solitude, trouva dans le regard sombre de Kyle une intensité calme qu’il n’avait jamais soupçonnée. Il n’y avait plus de haine, plus de rivalité, seulement deux guerriers marqués par les ruines, cherchant une raison de ne pas basculer dans le vide.
Leurs visages n'étaient plus qu'à quelques centimètres. Kyle ne détourna pas les yeux ; au contraire, il semblait offrir à Soren l'ancre dont il avait désespérément besoin. Dans un élan né du désespoir et d'une étrange reconnaissance mutuelle, Soren chercha les lèvres de Kyle.
Le premier baiser fut d'une douceur infinie, presque hésitant, comme si Soren craignait que le mentor ne s'évapore sous son contact. C'était un souffle partagé, une rencontre de lèvres qui goûtaient à la fois le sel des larmes et la fraîcheur du vent. Kyle ne recula pas ; il accueillit ce baiser en fermant les yeux, ses doigts s'ancrant plus fermement dans la nuque de Soren.
Ils s'embrassèrent une deuxième fois, puis une troisième, avec une tendresse de plus en plus profonde, un échange silencieux qui semblait effacer, l'espace d'un instant, toute la douleur de la semaine passée. Le bois de la poutre gémissait doucement sous eux, mais le monde entier avait disparu.
Soudain, la réalité frappa Soren comme un coup de poing. Le choc de ce qu'il était en train de faire — ici, sur cette poutre, avec cet homme — le percuta de plein fouet. Il se recula brusquement, manquant de perdre l'équilibre sur la structure étroite.
— Pardon... Je... bégaya-t-il, la voix étranglée par une confusion totale.
Il plaqua sa main sur sa bouche, ses yeux d'acier écarquillés par l'effroi. Il fixa Kyle une fraction de seconde, le visage décomposé par l'incompréhension de son propre geste. Sans un mot de plus, il fit demi-tour et s'enfuit de la plateforme, courant presque sur les passerelles pour s'éloigner le plus vite possible de la poutre, de Kyle, et du trouble immense qui venait de s'emparer de lui.
Kyle resta assis sur le bois, immobile, le regard fixé sur la silhouette du colosse qui disparaissait dans les recoins de la tour. Il porta lentement ses doigts à ses propres lèvres, un sourire indéchiffrable étirant ses traits dans la lueur déclinante du jour.

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