Chapitre I
Il était un train qui avait pour nom le Second Phase Express. On entendait
souvent parler de celui-ci, mais curieusement, personne ne le pensait vraiment
réel. D’après ce que l’on disait, ce train n’avait au premier abord rien de
different des autres, excepté qu’il n’avait qu’un seul wagon. Sa robe était
anthracite et à l’intérieur, ses banquettes de velours étaient d’un rouge carmin.
Sur ses murs, un papier-peint à rayures grises et noires habillait le compartiment
modestement meublé d’un lit, d’une table et d’une chaise. Ce train avait certes
une particularité, il ne pouvait transporter qu’un seul voyageur. Lorsqu’on
embarquait, on ne savait où ni quand on arriverait. Le voyage pouvait être très
long.
Il n’était conduit par aucun cheminot, il avançait sur les rails par sa propre
volonté, tantôt rapidement, tantôt très lentement. Aussi, on ne choisissait pas de
monter à son bord. C’était ainsi. Il est vrai qu’il est difficile de croire une telle
histoire. Mais le Second Phase Express existait, il existait vraiment.
À son bord, le temps était suspendu. Parmi ceux qui le connaissaient, nombreux
avaient peur de faire ce voyage. Car, si l’on connaissait son existence, peu
nombreux étaient ceux qui savaient réellement ce qui se passait à bord, et peu
d’entre eux en étaient revenus.
Le récit que je vais vous conter est le mien.
Je vivais une vie simple et routinière. Cinq jours par semaine, je me rendais
dans une boutique que je haïssais et où je travaillais comme vendeuse. Le reste
du temps me servait à trainer sur un canapé comme un légume oublié dans les
bas fond d’un réfrigérateur. Il m’arrivait de peindre, de lire, de me trouver
toutes sortes de loisirs, mais il faut l’admettre, ces occasions se faisaient de plus
en plus rares. Je me réveillais le matin à 06:00, prenais un café, fumais une
cigarette, faisais quelques exercices de sport puis prenais une douche chaude et
brossais mes dents. J’entrais ensuite dans la robe de mormone qui me servait
d’uniforme, puis je mettais mon cardigan. J’enfilais une paire de collants puis
m’asseyais devant la coiffeuse où je prenais soin de ma peau et me maquillais
légèrement. Je fumais ensuite une deuxième cigarette puis revêtais mon
manteau, mon écharpe et les baskets immondes qui complétaient mon uniforme.
Je sortais à 09:30, montais dans un bus à 09:35, puis dans un train à 09:50.
J’attendais ensuite le métro qui passait en station à 10:00 et j’arrivais au travail
1à 10:15, en avance. Je fumais ensuite jusqu’à 10:45 et écoutais quelques
collègues se plaindre et raconter les derniers ragots et potins de la boutique. Je
les observais cracher leur venin sur les absents et acquiesçais ici ou là lorsque je
partageais leurs avis, sans grand interêt. À 10:25, la directrice de la boutique
descendait de son bureau et nous rejoignait dans la cour pour fumer, les
conversations cessaient alors et tout le monde se contentait de débats
superficiels, sur la météo, les chiffres réalisé en boutique ou autre sujet ne
concernant ni la politique, ni aucun thème susceptible d’éveiller des problèmes.
À 10:45, tout le monde rentrait dans la boutique pour participer au briefing,
après quoi, à 11:00 la boutique ouvrait et je commençais mes prières pour que
le jour se termine enfin.
Je passais la journée debout à attendre que quelque chose se passe. J’attendais
que des clients entre dans la boutique, puis, j’attendais qu’il se décide à acheter.
Le peu qui y entraient étaient pour la plupart des femmes qui ne souhaitaient
rien d’autre que demander les prix de chaque article, des femmes qui venaient
pour se plaindre des prix, des femmes qui, elles, ne savaient pas ce qu’elles
voulaient, ou des femme qui prenaient un malin plaisir à vous emmerder.
J’avais pour seule distraction de suivre les conflits insipides entre untel et untel,
où chaque jour apportait un nouveau rebondissement tel un feuilleton télévisé
que je suivais assidument. Aussi, chaque semaine, j’étais convoquée dans le
bureau de la directrice pour faire le point sur mes chiffres qui n’étaient jamais
vraiment atteints. Je l’écoutais débiter encore et encore le même discours que la
semaines précédente, comme un disque rayé et me contentais de sourire
poliment et d’hocher la tête pour seule réponse. Une fois rentrée le soir, je
retirais mon uniforme, me lavais, avalais une fois sur deux quelque chose à
manger. Je regardais Desperate Houswives 15 minutes sur ma télévision, puis je
poursuivais sur mon téléphone en allant me brosser les dents, en faisant mes
soins du visage puis en allant me coucher, et ce jusqu’à m’endormir. Lorsque je
terminais la série, je la remettais au début et recommençais tout à zéro, encore
et encore sans jamais me lasser. Chaque jour que Dieu faisait, le même scénario
se répétait, tout les jours, sauf celui là. Ce jour-ci, je me leva à 05:00, je sorti de
mon lit et avança dans le couloir lorsque je vis cette lettre, glissée sous ma
porte. J’ouvris la porte d’entrée, il n’y avait personne. Je referma la porte et
ramassa l’enveloppe. Elle était d’un papier ancien assez sale et mon nom y
figurait en lettres manuscrites. Il n’y avait pas d’adresse. Je referma la porte
doucement et ouvris la lettre avec inquiétude. J’ai cru halluciner lorsque je
compris. Les mains tremblantes je sorti de l’enveloppe un ticket noir qui s’y
trouvait et sur lequel était écrit:
2Second Phase Express
Départ: Invalides Fantôme
Wagon :1
Compartiment: 1
En premier lieu mon coeur se serra, puis, je m’interrogea sur l’étrangeté de ces
informations. Toutes sortes de sentiments se mélangèrent dans mon ventre.
Certaines que je n’arrivais même pas à décrire. Je me rendis compte qu’il n’y
avait pas de date de départ, puis secoua l’enveloppe et une lettre qui était logée
à l’intérieur tomba:
« Chère Nadia,
Vous avez été sélectionnée pour monter à bord du Second Phase Express,
Le départ aura lieu dans 1h, l’arrivée est à ce jour indisponible.
Les effets personnels ne sont pas autorisé à bord.
« Le plus grand don que Dieu, dans sa largesse, fit en créant, le plus
conforme à sa bonté, celui auquel il accorde le plus de prix, fut la liberté de la
volonté »
Dante. »
PS: au dos de cette lettre se trouve la carte »
À ces mots mon coeur se serra un peu plus. Je peinais à croire que j’allais
entreprendre ce voyage. À cet instant, rien n’existait plus, ni travail, ni loisir, ni
même les gens qui m’étaient chers. Je m’apprêtais à entreprendre le voyage de
ma vie. En effet, une carte indiquait comment se rendre sur ce quai fantôme.
L’excitation et la peur montaient en moi…
J’avais trente et un ans lorsque je monta à bord du Second Phase Express et je
me souviens encore de l’inquiétude naissante qui n’avait de cesse de croitre en
moi. Je n’avais pas eu le temps de dire au revoir, ni à l’homme que j’aimais, ni
même à ma famille et encore moins à mes amis. Je montais dans ce wagon
solitaire, niché sur ce quai désert, les jambes tremblantes. J’avançais jusqu’au
compartiment avec incertitude. Je ne savais pas où j’allais mais je n’avais pas
d’autre choix que d’y aller.

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