Chapitre II

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J’étais monté à bord. Et cela me paraissait des heures déjà que nous étions parti, je constatais que le jour ne se levait pas encore. Il n’y avait pas d’horloge à bord et je n’avais aucune notion du temps. J’avais le sentiment qu’une journée entière venait de s’écouler et, à travers la fenêtre, cette nuit noire était le seul paysage auquel j’avais droit. Je décida alors de sortir de mon compartiment pour me détendre un peu les jambes. J’allais d’abord à droite, je me pencha vers la fenêtre et souffla dessus pour faire apparaitre de la buée, je dessina un coeur, puis le regarda disparaitre aussitôt. Je souris et souffla à nouveau. Je m’apprêtais à écrire mon nom lorsque des lettres s’inscrivirent sur la vitre qui s’embuait à présent de plus en plus:

SOUVIENS TOI

Souviens toi? Une boule se forma dans mon ventre et je me mis à réfléchir d’une manière ou l’on aurait pu croire que je savais ce que cela signifiait. Après quelques minutes à essayer de me souvenir de quelque chose que j’ignorais, je réalisa que ces lettres venaient de s’inscrire d’elles-mêmes sur la fenêtre et poussa un hurlement qui fit s’effacer toute forme de buée. Je retourna dans mon compartiment en courant et tenta de reprendre mon souffle. Je n’avais aucun doute, je voulais descendre de ce train. Une peur panique s’empara de moi. Je sorti de mon compartiment. Je cogna de toutes mes forces et tenta d’ouvrir la porte du cheminot, toujours rien. J’étais désespérée. Il n’y avait aucune issue. Je réalisais que si je souhaitais descendre, il faudrait alors que je fasse ce voyage jusqu’au bout.

Allongée sur ma banquette, en boule, je pleurais silencieusement. Les larmes qui coulaient sur l’oreiller me piquaient légèrement la peau, je ne sentais plus mon corps et, à cet instant précis, c’était la seule sensation qu’il me restait. J’avais certes déjà entendu parler de ce voyage par-ci par-là, mais le vivre était different. Ce qui venait de se passer allait au-delà du réel. Au delà de ce que mon courage pouvait supporter. J’avais peur. Je n’avais pas rêver, je le savais. Je réfléchis alors à l’inscription sur la vitre et tenta de me souvenir, mais de quoi? Perdue dans mes pensées, je commençais à sombrer dans un sommeil réconfortant, à moitié éveillée à moitié endormie, c’est là que je l’entendis. Le rire d’une petite fille résonnant dans tout le wagon. Étrangement, je ne ressentais plus ni crainte ni peur, je me releva pour aller voir d’où cela venait quand, arrivant devant ma porte, je resta bouche bée. Debout derrière la fenêtre de ma porte coulissante, elle était là. J’étais là, enfant. Me regardant fixement dans les yeux elle leva son bras et posa sa main sur la vitre de ma porte. Je n’avais pas peur, étrangement, une immense peine enroba mon coeur et je la regardais sans savoir réellement quoi penser. Je posa ma main de l’autre coté de la vitre et lui souris. Les larmes chaude recouvraient à présent mon visage quand je la vis me sourire en retour. Dans ses bras, cet ours en peluche que je chérissais tant:

- Calinours, murmurais-je.
Je fis coulisser la porte du compartiment pour la laisser entrer, quant une force herculéenne me jeta en arrière. Ma tête heurta la table et je vis une fumée noire envahir la pièce. Je sombrais alors dans un profond sommeil...

J’étais assise sur le banc d’une cour d’école. Il n’y avait personne. Pour seul bruit, le vent sifflant dans les branches de l’arbre qui me procurait de l’ombre, et la pluie. Je regardais droit devant moi, j’étais sereine, apaisée. Plus rien n’existait alors. Je baissa la tête et observais mes poings fermés, posés sur mes cuisses. Je retourna mes mains et constata que du sang coulait entre mes poings encore serrés. J’ouvris lentement les mains et laissa un instant la pluie panser mes plaies. Lorsque celle-ci eut rincé le sang de mes mains, je vis inscrit dans mes paumes « F » à gauche, « H » à droite. Sans le moindre besoin de réflexion, je lu alors alors le nom de ma grand mère, Fatima Hallouz.

La sueur collait mes vêtement à ma peau, mon souffle était court, sa présence à cet instant était lourde et son absence davantage. Elle n’avait pourtant jamais quitté mes pensées. Cette femme que je chérie depuis toujours, elle était là. Je ne pouvais certes pas la voir, mais je pouvais la sentir, son parfum, la douceur de sa robe, la douceur de sa voix. Je l’avais perdu petite fille mais tout était encore encré en moi, gravé dans ma chair. Les souvenirs de moments passés ensemble m’assaillirent. Je me voyais jouer dans la cour de sa maison, je sentais le parfum de ses géranium. Je m’entendais rire au éclats. Je me voyais dans ses bras, sur ses genoux, nous balançant ensemble sur son rocking-chair bercée par le doux son de sa voix. À ses cotés comme à l’abris de tout maux. Ces moment qui m’avaient été arrachés, après sa mort. Ses enfants se déchirèrent, la famille éclata en mille morceaux et sa maison tomba en ruine, abandonnée. De tout ces moments, il ne restait plus rien, que les pleurs de ma mère. Qu’aurait-elle pensé de moi? Cette question me brisa à l’instant même où j’y songea. Elle n’aurait probablement pas été fière. Ma vie était bien loin de ce que l’on pouvait souhaiter à sa petite fille. J’avais quitté mes parents très jeune, j’avais désobéi, trahi leur confiance, menti. Je les avais déçu, plus d’une fois. J’avais tenté de rentrer dans ce moule qui n’était pas fait pour moi, en vain. Qu’aurait-elle pensé de moi? De ce mal insaisissable qui me rongeait et n’avait de cesse de croitre. Au coeur de cette introspection persistait une certitude: je ne le saurais jamais.

Alors que je sortais lentement de ce rêve, je me releva du sol et alla m’asseoir sur la banquette. Une douleur lancinante à la tête m’empêchait de réfléchir plus longtemps. Je tentais de reprendre mes esprit lorsque je constata que le train était à l’arrêt. Un courant d’air passait sur mes jambes. Je me leva et sorti dans le couloir lorsque je vis la porte du train ouverte. Je m’approchais délicatement et ne vis rien, la nuit était noire. Lorsque je m’approcha davantage, je vis s’approcher une lumière au loin. Lentement, celle ci s’approchait de plus en plus du wagon. Je recula légèrement, effrayée. Tout doucement, des formes apparaissaient autour de cette lumière orangée. Une silhouette, une femme. Ses cheveux longs trainaient sur son chemin, elle était nue et tenait dans ses main une lanterne. Tétanisée par la peur je ne puis ni crier ni courir. J’étais là, le regard fixe surveillant chacun de ses pas tandis qu’elle se rapprochait de plus en plus de moi. Arrivée au pied du wagon elle me contempla quelques instants. Son visage était de porcelaine blanche et ses grands yeux noirs étaient plongés dans les miens. Elle avait les joues légèrement rosées et sa bouche rose et pulpeuse ne sorti pas un son. Elle me tendit la lanterne. Je n’arrivais pas à bouger et la regardais terrifiée. Quelques secondes passèrent quand je senti la force revenir dans mes membres. Je m’avança timidement vers elle et saisis la lanterne. À cet instant précis, la lumière s’éteignit et je ne vis plus rien. Paniquée à l’idée de me trouver dans le noir avec elle je recula dans le couloir, lorsque la porte se referma. Je souffla jusqu’à vider mes poumons. Je ne savais pas quoi faire de cette lanterne et alla la poser sur la table de mon compartiment. À quoi me servait-elle, éteinte? Je tenta de la rallumer mais rien n’y faisait. Je retourna m’assoir sur la banquette et mit ma tête entre mes mains. Lentement, je sentis le train repartir.

Je n’aurais pas su dire depuis combien de temps je n’avais pas vu le jour se lever, je ne savais pas non plus combien de temps cela allait encore durer. Je pleurais sur mon sort lorsque j’entendis quelqu’un frapper à la porte du compartiment. D’abord effrayée car je me pensais seule à bord, j’ouvris avec prudence la porte coulissante. C’est là que je vis un majordome. Il était debout, les épaules droites et son regard vide semblait regarder mes chaussures. Son uniforme rouge, parsemé de boutons dorés, paraissait venir d’un autre temps, je me rappelle encore la blancheur de ses gants et ses souliers, noirs, si cirés que l’on aurait cru y voir deux miroirs. Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’il ne bougea, tirant vers l’entrée du compartiment un chariot recouvert d’une nappe blanche. J’en déduisais qu’il m’apportait à manger. Mais je n’avais pas faim. Je me reculais pour le laisser entrer. Il apporta à ma table deux assiettes chacune recouverte d’une cloche argentée qui scintillait sous les lumières jaunes des appliques. Je me souviens des scintillements, de ces lumières dansant au rythme du train. Je regardais fixement la cloche et me perdis un temps dans mes pensées. Lorsque je revins à la réalité, il avait disparu. La porte était de nouveau fermée et je me retrouvais seule. Je m’assis, accrocha la serviette à mon chemisier et souleva la première cloche. En dessous se trouvait un gratin de pomme de terre et de choux fleur exquis que je dégusta jusqu’à la dernière miette. Je souleva alors la deuxième cloche et bondis en arrière, renversant ma chaise. Je me releva délicatement et observa l’assiette. Dessus se trouvait un revolver, argenté, doté d’une cross en nacre. Je resta debout, observant l’assiette plusieurs minutes durant. Venait de naitre en moi le doute. Je retourna m’asseoir et saisis mon visage. Et si c’était çà, le voyage que je devais faire? Mettre un terme à tout, aux peines, aux souffrances, à la douleur. Cela s’était offert à moi sur un plateau d’argent. Je ne réfléchis pas d’avantage et me leva, dans un hurlement, je le saisis et le braqua contre ma tempe. J’étais debout, la serviette accrochée à mon chemisier, un revolver sur la tempe et prête à tirer. Ma respiration était saccadée et les battements de mon coeur m’assourdissaient. C’en était assez. J’étais épuisée de vivre cette vie à laquelle je ne tenais pas vraiment. Je fermais les yeux et pleurais alors comme un bébé. Je me sentais ridicule, lâche. Je me dis que, pour une fois, il m’était donnée l’occasion d’agir. Après tout, peut-être que la liberté m’était proposée, là, à cet instant précis. Je pris une respiration, puis deux, puis trois.

J’appuyais sur la détente.
Il n’y avait rien à regretter. Une vie réglée à la minute près. Un travail minable qui se répéterait encore et encore chaque jour de ma vie. Des proches qui m’oublieraient aussi vite qu’ils m’avaient aimé. Rien n’était à regretter. Il y avait des choses qu’il fallait faire sans trop se poser de question. Et pourtant... j’ai regretté ce geste à la seconde où je l’avais exécuté. Si cela était un test, je l’avais échoué, lamentablement. Le silence était pesant. Je ne sentais plus mon corps, mais je senti ma serviette tomber au sol. Ce jour là qui devait alors être le dernier ne le serait pas - l’arme n’était pas approvisionnée.
Je baissa mon bras en douceur et reposa le revolver dans l’assiette.
Si je me sentais mal avant de tirer je me sentais à présent davantage misérable. Cela avait échoué, et je remerciais le ciel qu’il n’y avait aucun témoin tant je me sentais ridicule. J’étais partagée entre un soulagement lâche et un regret désespéré. Je ne pouvais me situer exactement entre les deux. Tantôt mon esprit penchait vers l’un, tantôt mon coeur balançait vers l’autre. En vérité, je ne souhaitais pas mourir, je souhaitais simplement que cela cesse, mais peut être y avait-il une autre solution quelque part. Je m’accrocha à cette pensées si fort que j’en ferma les yeux et resta debout au milieu du compartiment, tête basse, arme à la main et ma chaise renversée au sol.

Je rassemblais les assiettes sur le plateau et alla déposer le tout devant le compartiment. Je me releva et retourna m’asseoir. Je n’avais aucune notion du temps ni de l’espace. Je ne savais pas où j’allais. Je ne savais pas quand j’arriverai. Si j’y arriverais. À vrai dire, je ne savais plus rien et la terreur laissait doucement place à l’indifférence.

Allongée sur la banquette, je repensais à ma vie. Et si je m’étais tuée? Que ce serait-il produit ensuite? Serais-je montée au ciel, ou descendu en enfer? Aurais-je attendu mon jugement? Aurais-je retrouvé mes proches disparus? Toutes ces questions que l’on se pose, lorsque nous avons encore la chance de pouvoir se les poser. Je me dis alors que les vrais questions sont celles qui demeurent sans réponse. Serais-je la demain? Seras tu là? Il y a-t-il quelque chose de mieux qui m’attend quelque part? Quelque chose de pire?

Toutes ces questions qui resteront à jamais lettres mortes et qui nous empêchent de vivre pleinement, sans crainte ni retenue. Toutes ces questions que je me posais, quotidiennement. Je leva ma main et attrapa mon cou:
- Ces questions sont une... une corde à mon cou...

Subitement, j’entendit comme un clic et tourna la tête vers où se situait la lanterne. Stupéfaite, je voyais alors la mèche de la lanterne scintiller légèrement, puis progressivement, une petite lumière commençait à apparaitre. Celle ci s’était légèrement rallumée.

À défaut que le jour se levât, la lumière était revenue.

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