Chapitre III

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Le voyage à bord du Second Phase Express n’était pas une mince affaire. Je n’étais définitivement pas seule dans ce train. S’il était mentionné « pas d’effet personnel à bord » j’ignorais que nos fantômes ne faisaient pas parti de ce lot. J’étais hantée de parts et d’autres au cours de ce voyage, mais je compris une chose: le seul moyen de s’en débarrasser serait de les accepter. De faire face, de les accueillir sans peur ni crainte. J’étais prête à aborder la prochaine étape, tira la chaise en face de la porte du compartiment et m’assis dessus. J’attendais avec impatience quelle serait la suite des événements. Un fantôme? Un rêve? Un signe? Quoi qu’il en serait, j’étais prête. J’attendais ce qui me paraissait être des heures, rien ne se produisait. Je commençais à être lasse et à avoir mal au dos, assise sur cette chaise en bois. Je décida de me lever, m’étira, puis rangea la chaise sous la table. En levant la tête vers la fenêtre, je vis des instants de ma vie y défiler. Je resta muette. Mon adolescence, ma vie de jeune adultes. Je me voyais sur la vitre comme dans un reflet. Dansant avec mes amis, riant à en perdre haleine, heureuse et gaie. Je voyais chacun de mes amis, tous étaient là, défilant sous mes yeux comme dans un film. Sans le quitter, je tira à nouveau la chaise et m’assis face à ce spectacle. J’en étais bouche bée. Émue aux larmes, je posa ma main sur la fenêtre, comme pour tenter de rattraper certaines brides de ces moments disparus. Ils avaient disparu, à travers le temps. Aussi, tous ces instants m’avaient conduits à ce jour, dans ce train. Je me desséchais les yeux tant je ne souhaitais pas en perdre une miette. Un clignement m’aurait fait perdre un instant, un fragment. Je ne voulais rien manquer. Tout à coup, tout s’arrêta. Je pencha légèrement la tête sur le coté comme pour trouver d’ou venait le problème. Je ne vis rien de plus que mon reflet dans la fenêtre. Assise, seule face à moi même. J’attendis un instant mais rien ne se produisit. Déçue, je me leva de ma chaise, la rangea sous la table et alla m’asseoir sur la banquette. Je repensais à tout ce que je venais de voir, mes amis, ceux que j’aimais tant. Ce voyage m’avait happé à la vie sans crier gare. Ils me manquaient, c’était certain, j’espérais, au fond de moi, les retrouver bientôt. Je m’allongeais et glissais mes bras sous ma tête. Doucement je m’endormi.

J’était dans la rue d’un Paris déserté, debout au milieu des immeubles Haussmannien. Je regardais à gauche, à droite, devant puis derrière moi. Il n’y avait rien n’y personne. Pas de voiture, pas de vélo ni même de trottinette. Le silence se faisait lourd et l’ambiance était pesante. Il n’y avait aucun bruit. Je décida de marcher un peu, j’arrivais sur la rue Montorgueil lorsque je vis, assis en terrasse, tous mes amis. Ils étaient tous là sans exception. Je les entendais rire au loin. Je couru pour les rejoindre, la joie emplissait mon coeur jusqu’alors esseulé. Arrivée à la terrasse, je leur souris et les salua. Chacun d’eux me regardait fixement. Aucun ne bougeait, aucun ne répondit. Leurs visages étaient neutres et ils s’arrêtèrent tous de parler à mon arrivée. L’un d’eux se leva et avança vers moi, je lui ouvris mes bras et celui ci m’ignora, puis, il disparu derrière moi. Le deuxième se leva et fit pareil que le précédent. Celui d’après également. Encore et encore, tous se levèrent et passèrent devant moi sans même me regarder, avant de disparaitre dans mon dos. Jusqu’au dernier. Lorsqu’ils furent partis, je me retrouvais seul à cette terrasse. Seule dans cette ville entière.

Je me réveillais en sanglotant. Puis, je ne senti plus la banquette sous mon corps. À la place, j’étais bercée, de droite à gauche, tendrement. J’ouvris les yeux en douceur et constata que quelqu’un me tenait dans ses bras. D’abord prise de panique je tenta de me défaire de cette emprise. Puis, je reconnu son visage. C’était lui, Emmanuel, l’homme que j’aimais comme jamais il n’avait été donné d’aimer. Il était là, j’étais là, dans ses bras. Je me laissais bercer comme une enfant apeurée. Doucement mon coeur s’apaisa. Je n’étais pas seule. Je lus dans ses yeux tout l’amour qu’il me portait, sa présence à mes cotés me faisait le plus grand bien. Je ne voulais pas qu’il disparaisse, mais je le savais, dans ce train, c’était inévitable. Sa main se posa sur ma joue dans une caresse puis, il sorti du compartiment et sa silhouette se dissipa dans le couloir. Je tomba sur mes genoux, le regard fixé sur la porte, son départ me laissa pensive.

Le sentiment d’amour est si étrange, celui-ci peut nous perdre aussi fort qu’il peut nous guider. Il nous aveugle autant qu’il nous ouvre les yeux. Il nous fait souffrir autant qu’ il nous réconforte. L’ amour n’ est en réalité que contradictions. Je l’aime mais j’étais prête à le perdre pour toujours, aussi rapidement qu’un doigt puisse appuyer sur une gâchette.

Le sentiment d’amour est le seul à être aussi complexe. Il nous offre un vaste champs de possibilité qu’il nous appartient de choisir, de nourrir ou, de laisser mourir. Il n’est rien de comparable. L’amour le vrai n’est pas beau, il est plein de boue, roué de coup, de blessures, mais il porte en son sein le pardon, l’abnégation, la compassion, l’empathie, qui le maintiennent en vie.
Il venait de partir et il me manquait déjà, comme l’oxygène manquerait à mes poumons, comme l’eau manquerait à la vie. Je voulais le retrouver. Je me devais d’en finir avec ce voyage. Tandis que mes yeux s’emplissaient d’eau, je sentais sur mon visage mes joues s’étirer, je souriais, pour la première fois à bord de ce train.

Avec Emmanuel, tout n’avait pas été si parfait. Fut un temp, il avait menti, m’avait trahi, plus d’une fois, il avait tenté d’entrer dans un moule qui ne lui correspondait pas. Il avait commit les mêmes erreurs que j’avais commise auparavant, avec mes parents. Tout comme moi, il avait souffert. J’avais choisi de lui pardonner, j’avais attendu qu’il soit prêt à se présenter à moi sous un nouveau jour, j’avais attendu de connaitre son vrai visage. Lorsque je l’avais finalement rencontrer, le vrai Emmanuel, je l’aimais davantage. L’amour est un chemin semé d’embuches, il nous appartient de le traverser au mieux. Si l’amour est puissant, il nous procurera la force nécessaire pour parcourir cette route, à deux. Plus d’une fois nous avions failli nous perdre, mais, comme deux aimants, nous finissions toujours par nous retrouver, encore plus proches, encore plus forts. J’avais été là avec lui, pour lui, j’aurais pu aller n’importe où. Aujourd’hui, il est avec moi, pour moi, pour nous.

La nuit n’en finissait pas, il n’y avait pas d’étoile, pas de lune pour me guider.
- Le jour ne se lèvera plus jamais, dis-je dans un soupir
Cette aventure devenait pesante, je ne saurais quantifier le temps que j’avais passer à bord de ce train. Des jours? Une semaine? Je ne savais le dire. Assise à la table, le bras posé dessus, je ne pouvais m’empêcher de penser à cette balle manquante, dans ce revolver.

-Et si?...
Et si elle n’avait pas manqué? Et si j’avais tiré dans ma tempe? Que serait-il advenu de tout. Il suffisait d’un instant pour tout perdre. Une seconde, une seule décision et tout s’écroulait comme un château de cartes face au vent. La vie est si fragile qu’il suffisait d’un simple geste pour la faire vaciller, pour la détruire. Détruire notre vie, mais aussi celle des autres. Hélas, nous ne sommes que très peu conscient de l’impact de nos choix. Une fois pris, leur écho peut résonner encore pour des années, modifier des générations futurs, modifier d’autres vies. En vérité, chaque décision se doit d’être prise dans la plus grande mesure. Bien entendu je ne parle pas du choix d’un sachet de chips à déguster devant la télévision. Je parle ici de vraie décision: Devrais-je lui pardonner? Devrais-je partir? Devrais-je vivre? Devrais-je me tirer une balle dans la tête?

Ces décisions à prendre et qui demandent la plus grande réflexion. Avant d’agir, avant qu’il ne soit trop tard. Aujourd’hui je le sais, mon erreur aurait pu être fatale.

Je pianotais sur la table en fixant chacun des mouvements de ma main. Il ne se passait plus rien à bord et je commençais à m’ennuyer. Je me balançais sur ma chaise. Lorsque l’on toqua à la porte, le sursaut faillit me faire tomber par terre. J’allais ouvrir la porte et trouva là, debout, le majordome. Je le regarda un instant et craignis qu’il ne m’apporte à nouveau des problèmes.

-Télégramme pour Madame, me dit-il d’une voix très embourgeoisée.
Il me tendit un tas d’enveloppe noué d’une ficelle et fit demi-tour dans le couloir. Du courrier? Je ne m’attendais pas à en recevoir. Comment était-ce même possible? Il n’y avait pas d’adresse, le train était en marche. J’ouvris la ficelle, pris une lettre et jeta le tas de lettres restantes sur la table. Je m’assis sur la banquette tout en ouvrant cette dernière. Je vis alors une écriture qui m’était familière. Pleine de ratures, de fautes d’orthographe et de vocabulaire. Cette écriture était la mienne, cette feuille appartenait à mon journal intime, lorsque j’était encore enfant. Je lisais la première phrase et me rendis compte que je souriais:
« Ce n’est pas juste, papa m’a encore privé de sorti, j’en ai marre »
Je me rappelais ce temps perdu ou j’étais plus souvent consignée que libre et étrangement je ressentais de la mélancolie. Je continuais:
« Je ne parle plus à Manelle, c’est une hypocrite et elle ne fait que des histoires »
Cette phrase me faisait mourir de rire, alors que je m’esclaffais à m’en tenir le ventre, j’attrapa le paquet de lettres et les feuilletais. Elles provenaient toutes de mon journal, j’en lisais une puis une autre, puis une autre encore:
« Papa m’a frappé, je n’en peux plus, je voudrais qu’il meurt »
Mon sourire disparu aussitôt. Je n’avais pas le souvenir d’avoir été un jour aussi cruelle. Je poursuivais:
« J’ai ramené un 20/20 en rédaction, papa ne voulait pas croire que j’avais écris tout ça moi même, il m’a frappé jusqu’à ce que j’admette que j’avais triché. J’ai admis pour qu’il arrête, je n’avais pas triché».
Mon visage se serra encore un peu plus, comme des flashs, ces scènes me revenaient en mémoire.
Je me souvenais alors, de la fois où il m’avait tant battu que je failli en perdre connaissance. L’école était finit et l’été radieux. J’avais raté mon audition de piano de fin d’année par mégarde, mon père m’avait alors frappé, comme jamais il ne m’avait frappé auparavant. Puis, il m’avait trainé de force au conservatoire où, face à mon professeur, j’avais fondu en larmes et m’étais ensuite enfermée dans les toilettes. Suite à ça, j’avais été consignée dans ma chambre pour une semaine entière. Je me souvenais encore de la douleur. Non seulement physique car je me souvenais de chaque coup, mais aussi émotionnelle. Dans cette famille qui était la mienne, je n’avais jamais vraiment trouvé ma place. Mes parents étaient ensembles, mes frères également, puis, il y avait moi. J’avais pour chambre une partie du salon aménagée à cet effet et séparé par un rideau que je n’avais le droit de fermer que le soir venu. Je me sentais mise à l’écart, isolée. D’ailleurs, se sentiment de solitude ne m’avait jamais vraiment quitté et je le ressentais à nouveau, seule dans ce wagon. À ces lecture, le chagrin monta en moi, je serra le poing. Puis lentement, je le relâchais. Il n’y avait rien que je pouvais faire pour changer les choses, elles étaient ce qu’elles étaient. J’avais pardonné à mon père, le temps avait pansé les blessures. L’histoire avait fait le reste.

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