Chapitre IV
Je dormais assez paisiblement lorsqu’une secousse me projeta hors de ma banquette. Le train venait de s’arrêter violemment. Je me leva et tenta de reprendre mes esprits, mon coeur failli lâcher tant le réveil était brutal. Nous étions à l’arrêt. J’attendis un instant pensant que l’on allait repartir puis au bout de quelques minutes je constatais que non. Je sorti du compartiment, vis la porte ouverte et décidais sans plus réfléchir de sortir de ce train. Je descendais les marches prudemment jusqu’à toucher le sol. Je pris une grande bouffée d’oxygène et soufflais lentement par la bouche. Il n’y avait rien de meilleur, le sentiment de liberté qui me saisissait enfin me procurait une telle joie que je me mit à courir. La pluie et le vent, déchaînés, me fouettaient le visage, je ne voyais absolument rien, mais j’étais libre. Seul au loin, la lumière du wagon me servait de repère. Je m’arrêtais et leva la tête vers le ciel, ouvrant mes bras en grand. Sentir la pluie tomber sur mon visage était indescriptible. J’étais trempée, mon chemisier et ma jupe n’arrivaient pas à se décider entre me coller au corps ou virevolter au vent. Mais cela n’avait pas d’importance, je saisissais ce moment de répit. Je décidais de retourner en direction du wagon. Pour être honnête, je commençais à craindre qu’il ne reparte sans moi et m’abandonne au milieu de cette nuit sans fin. J’arrivais à quelques mètres des marches lorsque j’entendis:
- Attendsmoi!Attendsmoi!
D’abord, je m’arrêtais nette. Puis, je me retournais pour voir qui s’adressait à moi. C’est la que je voyais au loin, une jeune femme, portant ma jupe, mon chemisier et mon visage. Je me pencha un peu en avant et plissa le regard pensant halluciner. Elle courrait en direction du wagon, un bagage à la main. Je regardais mon corps, puis le siens, incrédule. Arrivée devant moi, essoufflée, elle me dit:
- Salut, ça va? Quel temps de chiotte, on peut y aller c’est bon.
Pendant ce qui me paru être une heure, je n’ai pas bougé. Je la regardais fixement, sourcils froncés et mâchoire tombée, attendant qu’une explication tombe du ciel. Son regard innocent plongé dans le mien me faisait presque de la peine. Après des minutes de silence je me décidais enfin:
- Mais qui es-tu?
- Je suis toi enfin! ALLO! regarde moi, me disait-elle en ouvrant ses bras.
- Oui... je le vois bien mais, comment est-ce possible? Est ce que je rêve
encore?
- Non chérie, crois moi, c’est tout sauf un rêve, disait-elle d’un air sarcastique.
Allez en route! ou le train partira sans nous.
- Euh.. ok...Je cédais.
Nous sommes montées dans le train et aussitôt elle installa son bagage dans le raque prévu à cet effet au dessus de la banquette.
- Je croyais que l’on avait pas le droit aux effets personnels? C’était mentionné
dans le billet, regarde.
Je cherchais mon billet pour lui montrer mais elle posa
sa main sur la mienne.
- Pas la peine, je te crois. Mais moi tu vois, je n’ai pas besoin de suivre les
règles. Me disait-elle en haussant les épaules.
- À bon? Et pourquoi? Je demandais en toute innocence
- T’as fumé? Je ne suis pas réelle!
- Je crois que j’ai besoin d’un peu plus d’explications, et puis je ne fume pas,
enfin pas souvent. Lui disais-je, vexée.
- Je le sais, je plaisante, te vexe pas pour si peu je t’en prie...
- Je ne suis pas vexée.
- Si tu l’es, je le sais, je suis toi tu te rappelles?
- J’ai compris ça va c’est bon!
Elle riait. Je la regardais avec suspicion. Cette fille n’était pas moi, elle était bien trop pénible, bien trop impertinente. Je ne me reconnaissais pas en elle et ne comprenais toujours pas ce que cela signifiait. Je l’observais un instant, elle me ressemblait comme deux gouttes d’eau, c’était indéniable. Elle s’était assise en face de moi, droite comme un piquet, mains sur les genoux et me regardait fixement. Lèvres pincées, je lui souriais et elle me sourit en retour. J’avais le sentiment d’être face à un miroir, un miroir qui parlait, beaucoup.
- Alors... quoi de neuf?
- Pardon? Répondais-je.
- J'ai dit, quoi de neuf? Insistait-elle.
- Oui, j’avais entendu... et bien, je suis assise en face de mon double, je ne sais pas vraiment pourquoi ni comment c’est possible et...voila, c’est déjà pas mal.
- Tu m’étonnes! Dit-elle en s’esclaffant. Il y a de quoi devenir fou non? Et sinon... le voyage? Ça va?
- Et bien... j’imagine que oui... je coupais ma phrase et enchainais, est ce que tu es la pour une sorte d’introspection? C’est ça?
- Non pas du tout, enfin, sauf si tu veux qu’on farfouille là dedans, c’est toi qui décide.
Elle me regardait, faisant la moue, le regard interrogateur.
- Je préfère pas non, c’est assez...personnel. Je regrettais aussitôt.
Elle pinça les lèvres et je voyais qu’elle se retenait de rire. Je la regardais impassible, la seconde qui suivait, elle explosait de rire et ce son résonna dans tout le wagon. Je me grattais l’arrière de la tête, je me sentais gênée, jugée et, bête. Elle était moi, je l’avais bien compris. En même temp, un sourire se traçait sur mes lèvres. Je ne pouvais me retenir davantage. Nous avons rigolé ainsi plusieurs bonnes minutes.
Le train prenait de la vitesse. Et je devais l’admettre, cette compagnie, aussi agaçante pouvait-elle être, me faisait le plus grand bien.
- J’ai un jeux d’échec la haut, si ça te dit... dis donc, tu devais compter les
minutes jusqu’à présent. Disait-elle en récupérant son plateau.
- Pour être honnête je n’ai pas vraiment eu le temps de m’ennuyer beaucoup.
Je ne sais pas vraiment comment jouer mais, va pour les échecs.
Elle préparait le plateau et me regardait fixement. Un sourire se dessinait sur
ses lèvres.
- Je vais t’apprendre.
- Merci, lui répondais-je, mais attends un peu... comment peux-tu connaitre
quelque chose que je ne connais pas?
- Oh ma pauvre, si tu savais tout ce que tu ignores encore.
Je la fixais, que voulait-elle dire par là? Elle m’expliqua brièvement les règles et commençait à jouer en premier. Je la suivais.
- Tu vois, tu apprends vite finalement! Dit-elle.
- Visiblement oui... qu’entends tu par « si tu savais ce que tu ignores encore »?
- Ben ouais, tu sais bien, des choses qu’il te faut apprendre, durant le voyage.
- Durant le voyage? Demandais-je interloquée.
- Tu crois quand même pas que t’es partie en croisière? Tu penses que tout ce
qui t’es arrivé dans ce train est un hasard? Me dit-elle d'un regard que je n'arrivais pas à dechiffrer.
- Tout ce qui m’est arrivé... non je ne pense pas que ce soit un hasard, à vrai
dire, je n’en sais rien.
La partie se déroulait et je perdais mes pions comme un homme perdait ses cheveux à l’âge mur.
- Ouvre grand tes oreilles, me dit-elle, durant ce voyage il y a un grand nombre de choses que tu devras comprendre, certes, mais surtout, il te faudra apprendre. Tu as de la chance, tu auras un très bon professeur!
- Un professeur? Qui ça?
- Moi! Échec et mat!
Tandis qu’elle dansait sa victoire, je la regardais. « Il faudra que tu apprennes », ces mots résonnaient en moi de plus en plus fort. Je ne savais pas à quoi m’attendre, mais une chose me rassurait, je ne serais pas seule.

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