Chapitre 13, 12 décembre 3006, Première plate-forme
Froid.
Contre son corps, comme un quai rocheux à marée haute, comme la vile fange reptant sur les pierres d’un marais, les longs doigts fins et glaciaux de l’infamie se fermaient sur la souillure qu’elle voilait. Une goutte lui roula en travers du nez, sans doute à la recherche de ses pareilles issues d’une seconde source.
Ne pleure pas. Ils ne doivent pas voir.
Ils étaient partis.
Elle se foutait qu’ils voient. De l’œil à l’estomac, une déchirure la secoua. Était-ce vraiment un sanglot ? De la commissure de sa paupière s’échappa une goutte, tombant vers le sol gelé où elle ne resterait pas longtemps liquide.
Une goutte. Tant qu’en elle-même elle refusait de lui donner un nom, elle pouvait prétendre que ce n’était que l’humidité de la chaussée, peut-être même son sang.
L’oubli. Puisse un sommeil sans rêves la saisir et le lui apporter. Puisse la plate-forme s’ouvrir et l’engloutir comme la carcasse desséchée d’un cocon vidé de son papillon.
Elle resta longuement immobile, maudissant ses sensations exacerbées et l’imbécillité criminelle de Béryl et Hector.
Deux agents pour une stagiaire considérée responsable d’un mort. Ses collègues ignoraient la façon dont elle s’en était rendue coupable, mais ils voyaient juste.
Le protocole exigeait qu’elle suive ses deux gardes comme une bête en laisse. Quelle serait leur prochaine affaire ? Une histoire de chien parti à l’aventure sur le terrain d’un voisin ou une stupidité du genre. L’enfant ne dormait pas dans son lit et la maison était observée. Rien n’avait de sens autrement. Frapper à la porte et interroger le père de la victime à nouveau ? Pas à moins de vouloir attirer les veilleurs.
Elle avait besoin d’un moyen d’entrer subtilement, de parler aux parents sans éveiller les soupçons de la surveillance.
Des pas lourds approchaient. On l’avait sans doute vue s’effondrer sous les coups des deux policiers. Elle roula péniblement sur elle-même, s’agenouilla.
« Murielle ? »
Elle chassa la brume qui épaississait son esprit et se releva. Une voix plus grave encore que celle d’Hector. Reconnue, mais rarement entendue. Seulement lors d’une nuit mémorable, lors d’une nuit de cauchemar.
« Safran ? »
Un grognement caractéristique lui répondit, puis le sifflement d’une queue battant l’air.
« Que fais-tu ici ? »
« Que faisais-tu par terre ? »
Murielle n’avait nulle envie de répondre. À tâtons, elle chercha ses lunettes. La griffure du gravier contre son visage divertissait son attention de sa mâchoire et de son œil.
« Où sont Béryl et Hector ? Ils ne sont pas avec toi ? »
Murielle ferma un instant les paupières. Safran ne devait pas la voir ainsi. Calme comme l’eau qui dort. Quelques bruits. Sans s’offusquer de son silence, la Randyr fouillait dans ses affaires.
Une lumière trop blanche et vive jaillit d’entre les mains de la Randyr. Murielle détourna le visage.
La lampe au gaz.
Un ange passa.
« Je jure que je vais les tuer, » ragea la créature en se dirigeant vers les ascenseurs.
« Attends, Safran. »
La matamore coupa court à son élan.
« Si tu me protèges, le reste des agents ne m’accepteront jamais. Ce qui s’est passé avec Freddy aurait dû me radier de l’académie. »
La Randyr hésita.
« J’ai dit à Samson que tu avais tout deviné et choisi de ne rien dire. Tu es toujours en service parce que tu l’as couvert et qu’il t’a rendu la pareille. Je ne sais pas si ta décision était la bonne, mais je la comprends. J’ai fait le même choix. »
Murielle l’avait craint. Elle tâta ses côtes, se força à les lâcher, à prendre une posture relâchée faute d’arriver à se détendre. Au moins les coups portés à son visage masqueraient-ils le rouge de ses yeux. Le rouge du manque de sommeil. Le rouge du manque.
« Que fais-tu ici, Safran ? »
La géante au visage d’insecte se pencha, ramassa les lunettes de Murielle, les lui tendit.
« Je garde un œil sur toi depuis plusieurs mois. Le petit mec de l’accueil t’aime bien et il m’a envoyé un message en pensant que tu aurais des emmerdes. Il paraît que ce dossier est entre les mains de tes deux copains depuis la nuit dernière. »
Depuis hier soir. Si c’était vrai, ils avaient saboté l’affaire. Criminels ou incompétents ? Probablement les deux, comme la plupart des policiers. Elle devait retrouver l’enfant. Personne d’autre ne le ferait. Elle fouilla les poches de son imperméable à la recherche de sa feuille d’information.
Elle la trouva à ses pieds, déchirée, mouillée, maculée.
« La maison est surveillée. Je dois questionner les parents du gamin sans être vue. Tu pourrais causer une distraction ? »
Un instant, Safran sembla sur le point de protester, mais, elle éclata finalement d’un rire sec.
« Je prends la place de Freddy. Dis-moi quoi faire et j’obéirai. Je ne pensais pas faire ça pour une humaine. Prouve-moi ta compétence. Le père s’appelle Andreï, la mère, Dusa, le petit Zoran. Tu as vingt minutes. On doit te voir quitter les lieux, mais pas y revenir. Quand tu sortiras de chez eux, je t’attendrai au coin de la dix-septième rue et de la troisième avenue. »
Calme comme l’eau qui dort. Murielle ne voulait surtout pas que Safran devienne une nouvelle Freddy. Elle la préférait compétente et vivante.
Elle partit vers les ascenseurs.
***
Ce n’est qu’en parcourant la plate-forme de son enfance que Murielle réalisait son insipidité. Les logements gris aux mornes façades côtoyaient les usines aux effluves âcres et acides. Les rues n’avaient pour décor que bennes et pancartes électorales périmées. « Connaître le passé pour préparer l’avenir ! Votez Patcho ! » « Le Sangréaque aux ordures ! Votez Srakov ! » Deux bourgeois pleins aux as aussi malpropres l’un que l’autre qui se livraient bataille tous les quatre ans à coups de slogans éculés, de panneaux délavés et d’enveloppes brunes. En naviguant lentement entre les zones d’ombre, Murielle repéra l’immeuble miteux où vivaient Andreï, Dusa et Zoran. Elle se glissa entre les palettes défoncées d’Alimental pour attendre sa diversion. Son pied rencontrait occasionnellement une planche arrachée ou un légume flétri.
Certains de ces détritus finissaient probablement sur la table d’Andreï et Dusa. Les parents de Murielle faisaient la même chose. Sur la troisième plate-forme, elle ne le pouvait pas.
« Qu’est-ce que tu fous là Raymond ? T’es pas censé surveiller l’autre côté ? »
Le cœur de Murielle tressaillit dans sa poitrine. À quoi lui servirait une Safran si on la repérait avant ? Elle inspira vivement, se ramassa pour bondir sur l’inconnu.
« Raymond ? »
Elle n’était pas armée. L’un des désavantages d’être stagiaire. Du regard, elle chercha l’homme qui lui parlait. Que des ombres, rien de plus. Sa main trouva une planche trop épaisse pour que ses doigts en fassent le tour. Le vacarme effroyable d’un poing martelant une porte voisine épargna à Murielle le besoin de localiser son adversaire.
« Police. Ouvrez. Nous savons que vous êtes là. La maison est cernée. Ouvrez. »
« Merde. On dirait des Randyrs en face. Ne reste pas là, Ray, on reviendra plus tard. » Elle vit enfin une ombre se détacher des palettes, s’éloigner.
Merci Safran.
Elle se glissa près de la lumière et frappa deux fois au volet d’où elle perçait. Calme comme l’eau qui dort. Le cœur entre les lèvres, elle attendit quelques secondes l’ouverture.
« Laissez-moi entrer. Je dois vous parler. »
Andreï pointa sa tête chauve et fatiguée dehors et darda ses yeux paniqués de tous les côtés.
« Personne ne sait que je suis là, » ajouta Murielle.
Elle s’accrocha au bord de fenêtre pour l’enjamber, mais il lui barra la route.
« On ne veut pas de toi ici. Va-t’en. »
D’un geste vif, elle bloqua le volet qu’il refermait.
« Plus personne ne surveille votre logement. Votre fils n’est pas de retour et je viens vous aider. Laissez-moi entrer. »
Le visage couturé de cicatrices d’Andreï sembla un instant torturé par l’indécision, puis il s’écarta pour lui permettre de passer. Elle atterrit dans une pièce mal éclairée au sol de planches craquelées et branlantes. Les murs portaient la trace des générations de chômeurs qui y avaient logé brièvement avant de trouver un nouvel emploi ou d’être expulsés dans les faubourgs. Une femme sombre aux traits ravagés par les pleurs et les substances illicites séchait subrepticement ses larmes.
« Qu’est-ce que tu veux ? Que peux-tu faire ? C’est eux qui t’ont fait ça ? »
Les questions fusaient de la bouche du chauve plus vite qu’elle ne pouvait y répondre, plus nombreuses qu’elle ne désirait y répondre.
« Je veux savoir ce qu’ils attendent de vous et l’endroit où votre fils se trouvait quand il a disparu, » rétorqua-t-elle.
Andreï se redressa.
« J’ai gagné mon argent salement pendant des années. Je veux sortir de ce monde et ils veulent m’en empêcher. Ils ont pris mon Zoran pour me priver de choix. »
Elle prit note de la carrure d’Andreï, se remémora la vivacité de ses gestes à la fenêtre, la façon dont il l’avait instinctivement repoussée au lieu de s’écarter lorsqu’elle avait tenté de forcer le passage.
Un casseur de jambes. Peut-être un tueur à gages.
Un homme de main des seigneurs du bas royaume. Qui avait-il servi ? De Lackey ? Vidocq ? Un autre clan ? Les possibilités ne manquaient pas, mais elle avait le sentiment qu’il avait dû être important.
« Où croyez-vous que se trouvait votre fils quand on l’a enlevé ? »
« Un parc non loin d’ici, » répondit la femme. Vainement, Murielle fouilla sa mémoire pour se souvenir de son nom.
Elle ferma les yeux, révisa en un éclair la carte des environs. Aucun parc officiel à proximité.
« Vous voulez dire au bord de la plate-forme, là d’où l’on voit les arbres ? »
La femme au visage ravagé hocha la tête.
« Au bout de la rue. Je ne sais pas s’il a un nom, » dit-elle.
« On m’a remis un message au travail. J’étais mort d’inquiétude. Le contremaître m’a dit que quelqu’un avait laissé ça pour moi. »
Andreï sortit de sa poche un morceau de toile déchiré sur lequel figuraient quelques mots écrits au fusain.
Zoran a une tache de naissance a lepaule. Il ira bien tant que tu fera ce que je veu. Ne parle pas a la police. Plus d’instruction plus tar.
Court et clair. Andreï resterait impuissant à moins d’apprendre où était détenu son fils. Murielle en savait-elle assez pour le repérer ? Peut-être. Qu’arriverait-il si elle dénichait le petit Zoran ?
« Qu’est-ce qui empêcherait votre ancien employeur de vous faire des misères à nouveau si je ramenais votre fils ? »
Le nom de l’épouse au visage ravagé lui revint à l’esprit. Dusa.
Elle s’effondra en sanglots.
« Je ne sais pas. Ils sont intouchables. Je n’étais qu’un homme de main. J’ai tout sacrifié pour travailler un étage au-dessus de la merde que je faisais avant. »
Les épaules du colosse retombèrent.
« Je ne peux plus sortir la nuit pour tuer des gens. Je l’ai fait trop longtemps. Que se passera-t-il quand mon fils sera assez grand pour réaliser comment j’ai gagné nos vies ? Mais si je le perds pour toujours, à quoi bon ? »
Andreï leva les deux mains à son visage. Son corps s’agita en silence, secoué par des sanglots qui restaient coincés dans sa gorge.
Calme comme l’eau qui dort.
Ses pleurs étouffés brisaient le cœur de Murielle. Elle avisa les yeux de Dusa, aussi rouges que ceux de son mari, aussi rouges que les siens, et comprit.
« Vous êtes à court d’aga ? »
Andreï baissa les mains, les yeux braqués sur elle. Même la nuit, les verres de Murielle voilaient son regard. Elle n’attendit pas les inévitables questions qu’elle voyait se bousculer dans le crâne du couple éploré.
« Pour qui travailliez-vous ? Quel groupe criminalisé ? »
Andreï resta interdit. Les planches du sol craquèrent sous les pas affolés de Dusa.
Le plafond grinça à son tour. Un voisin péta bruyamment.
Il murmura tout bas, sans bouger les lèvres : « Vidocq. » Sa voix résonna étrangement, comme si elle ne parvenait aux oreilles de Murielle que par l’écho des murs.
Le roi des bas-fonds, le roi de la fange, le monstre qui guettait les policiers sous leur lit. L’allié de Samson.
Le maître de Marcus Vofa. Le clou rouillé planté dans la gorge de Murielle.
Elle se redressa et se dirigea vers la fenêtre.
Les craquements retournèrent à leur point de départ.
« Une amie passera vous donner un peu d’aga bientôt. Vous pourrez dormir. Je vous ramène votre fils et je trouverai un moyen de vous protéger. »
Andreï lui attrapa le bras.
« La surveillance. Tu l’as contournée une fois, mais tu mets Zoran en danger si tu sors. Ils ont eu le temps de revenir. »
Elle le dévisagea froidement.
C’est la seule façon dont tu sais regarder les gens : froidement.
« Quelle autre option m’offrez-vous ? En partant maintenant, je passerai peut-être inaperçu. On me verra si j’attends le matin. Si vous me gardez captive, ma diversion viendra me chercher et je ne donne pas cher de votre peau. Lâchez-moi. »
Andreï la relâcha et recula d’un pas. Sans plus se soucier de lui, elle bondit par la fenêtre ouverte et se tapit près du mur.
Elle tenta de se détendre, de laisser ses sens suraiguisés dompter la nuit.
C’est l’odeur âcre collée aux vêtements d’un fumeur invétéré qui l’alerta d’abord. Elle entendit un souffle lent et contrôlé. Andreï avait raison ; le garde était revenu. D’un pas faussement lourd, elle approcha la rue en faisant valser les graviers.
Elle abattit son poing vers une ombre compacte. Un cri étouffé et le choc satisfaisant des phalanges contre la chair récompensèrent son geste. L’instant suivant, elle serrait entre son biceps et son avant-bras la gorge de celui qui l’avait repérée.
Dans un entraînement à l’académie, le combat aurait cessé à ce moment. Les choses étaient manifestement différentes avec un véritable criminel craignant pour sa vie et sa liberté.
Aussi rapidement qu’elle l’avait contrôlé, il renversa la situation. La douleur fusa dans l’épaule de Murielle juste avant qu’elle ne se retrouve face contre terre pour la seconde fois de la nuit.
« Sale garce, » croassa l’homme qu’elle avait essayé d’étrangler. Son visage déjà tuméfié rencontra la rocaille et elle étouffa à son tour un cri. À l’agonie, elle se demandait si les choses pouvaient tourner plus mal encore. Était-ce la fin précoce de sa carrière policière ?
La pression se relâcha instantanément de son avant-bras et elle roula sur le dos. Les pieds de l’homme s’agitaient à plus de trente centimètres du sol.
« Si tu ouvres ta gueule, tu la ramasseras en morceaux par terre, » grommela une voix grave et menaçante. Murielle se releva péniblement en soufflant comme un phoque.
« Merci, » croassa-t-elle.
Les muscles du malfrat se ramollirent et la Randyr abaissa sur elle ses facettes oculaires.
« Te donner un coup de main constituerait un délicieux changement si ça ne faisait pas deux fois cette nuit. Que veux-tu faire de lui ? L’apéro ? »
Murielle agita la tête pour chasser la douleur. Mauvaise idée : devant elle, une galaxie entière se lança dans une sarabande endiablée. Elle se pencha pour reprendre son souffle et ses esprits.
« On pourrait lui demander poliment où ils détiennent le gamin. À cet étage de la ville, Vidocq possède plusieurs établissements, » murmura-t-elle.
Safran fronça les sourcils et secoua l’homme.
« Tu as entendu la question, cervelle de potiron ? Où est ce gamin ? Réponds ou je te crève les yeux. »
« Poliment, Safran, nous n’avons pas de mandat officiel. »
« Réponds-moi, s’il te plaît, ou je te pète les doigts un après l’autre jusqu’à ce que tu deviennes gentil. Ne parle pas trop fort, hein ? Tu ne voudrais pas que je croie que tu appelles des copains. »
Elle ponctua chaque mot d’une secousse qui agitait le malfrat comme une décharge électrique.
« Il le garde dans l’entrepôt Steinberg & Malbek… »
« Steinberg & Malbek appartient à Ernest de Lackey, » souligna Murielle.
« Le sous-sol du Tribal, » répondit l’homme d’une voix paniquée.
« Tu vois, Safran, avec un peu d’amabilité on obtient tout. »
Safran grogna, avança d’un pas et fracassa le crâne de l’homme contre le mur. Saisissant sa propre tête entre ses mains, Murielle grimaça en regardant la colosse laisser la forme inerte tomber par terre.
« Voilà. On a un peu de temps pour aller chercher le petit Zoran avant que ce lémurien ne parle. »
« Le mettre au frais pour la nuit nous en aurait donné encore plus. »
Safran regarda Murielle, puis le corps de l’homme, qu’agitait une collection de soubresauts nerveux.
« Je peux l’amener au barrage le plus proche. Les Randyrs ne me poseront pas de questions. Ou peut-être préfères-tu tout faire dans les formes et appeler Béryl et Hector ? »
Murielle s’éclaircit la gorge et s’appuya contre le mur, ferma futilement les doigts pour s’y cramponner.
« Non. Demande à tes copines de le garder, ça suffira. Envoie aussi deux d’entre elles ici avec un peu d’aga pour ces pauvres gens pour assurer leur sécurité jusqu’à ce que tout soit fini. On se rejoint devant le Tribal dans une heure ? Tu peux amener une escouade pour une descente. Je pense que ça s’impose. »
« Tu ne viens pas avec moi ? »
Elle se garda de secouer la tête à nouveau. « Non, je veux vérifier les infos. Tu peux me prêter ta torche ? »
Safran lui jeta un regard proche de ceux qu’elle réservait d’ordinaire au reste de l’humanité. La Randyr n’avait sans doute jamais pensé prêter quoi que ce soit à une humaine.
D’un geste lent, elle glissa la main dans son sac pour en sortir l’objet.
« Merci Safran. Je crois que je comprends combien ça te coûte. »
La Randyr grogna.
« Non, tu ne comprends pas. Peut-être un jour. » Quelque chose de triste teintait ses murmures étouffés. La créature rejoignit brusquement le présent.
« Il y a un élastique là-dessus. Si la torche ne revient pas à moi, je reviendrai à elle. Avec beaucoup d’élan et les griffes devant. »
Murielle parvint à afficher un demi-sourire malgré les décharges volcaniques qui lui traversaient la mâchoire.
« C’est une promesse ? Tu vois bien que j’aime m’en prendre plein la gueule. »
Un nouveau grognement.
« Si tu refuses que je leur brise tous les os du corps, tu devras apprendre à le faire toi-même. Tu vis sur la troisième plate-forme. Passe à l’enclave dimanche matin après ton quart de travail et donne ton nom en disant que tu viens de ma part. Si tu comptes que ce soit facile, détrompe-toi. »
Calme comme l’eau qui dort. Ne pas montrer ma surprise. Murielle ignorait ce qu’il en coûtait à la Randyr de demander aux siens de prendre une humaine en charge, mais elle devait y réfléchir depuis longtemps. Peut-être depuis la mort de Freddy.
Une division de brutes massives qui ne vivaient que pour le plaisir de briser les os et démembrer l’entraînerait. Elles la transformeraient peut-être en superflic. Ou peut-être elles la buteraient dans un bête accident d’étranglement. Murielle frissonna.
« Merci Safran. »
Fais comme si tout était normal. Calme comme l’eau qui dort. Safran émit un grognement. L’avait-elle offensée ? Qu’avait-elle fait pour mériter une telle offre ?
« Je vais chercher les renforts. Au Tribal dans une heure. Si tu n’y es pas, je te promets un massacre. Si tu y es, je te promets quand même un massacre. »
Les mandibules de la Randyr s’écartèrent en un large sourire carnassier. Murielle déglutit difficilement.
« N’oublie pas le petit dans tout ça. Je préférerais l’extraire plus ou moins intact. »
« On vérifiera ces détails quand on l’aura sorti de là. Allez, on se revoit dans une heure. »
Safran épaula le malfrat et prit la direction du plus proche barrage. Safran prit possession du centre de la rue comme si elle défiait l’univers entier de s’attaquer à elle. Murielle enviait son assurance, mais la considérait aussi comme dangereuse. Amener une arme à feu dans les faubourgs était passible de mort. Ici, c’était différent.
Un dénommé Raymond l’observait probablement s’éloigner.
Murielle maudit sa distraction et courut vers l’arrière du bâtiment. Elle trébucha sur un fragment de palette dont elle s’empara dans la foulée.
Où diable se trouvait la plus proche trappe d’accès ? Elle surgit comme un diable dans l’allée transversale et sprinta jusqu’à la ruelle suivante.
Elle n’eut que le temps de le voir. Famélique et plus court qu’elle, il n’eut que le temps de la voir abattre sa planche à deux mains sur son crâne avant de s’effondrer avec un geignement.
« Hmm? Qu’est-ce… »
Elle se fendit pour atteindre la source de la seconde voix, couchée contre le mur opposé. Un mendiant que personne n’avait encore expulsé ? Un troisième garde endormi ? Elle l’ignorait et s’en moquait. Elle distribua sans compter les frappes sur les deux ombres indistinctes.
Peu importait leur souffrance.
Seule la sienne pesait sur son âme.
Elle déversa sur eux un torrent de coups mal ajustés.
Un pour sa mâchoire. Un pour Freddy. Un pour son impuissance récurrente. Un pour sa tête et son visage. Un pour ses côtes. Un par pure frustration. L’une des deux formes rampa pour s’éloigner, mais elle la poursuivit jusqu’à ce qu’elle cesse de bouger, de gémir.
Elle songea fugacement à terminer le travail.
Elle jeta son gourdin improvisé avec un hurlement désespéré et se lança à genoux à côté de l’inconnu.
Mon Dieu, qu’ai-je donc fait ?
Sa main trouva d’abord un liquide poisseux. Elle se demanda vaguement si des clous restaient au bout de la planche. Elle tâtonna jusqu’à ce que ses doigts humides rencontrent un courant rafraîchissant.
Il respirait toujours.
Raymond également.
Elle traîna les deux corps inanimés dans la ruelle de Vitrilab et frappa à la fenêtre.
Dusa et Andreï seraient mécontents de devoir garder deux malfrats ensanglantés jusqu’à l’arrivée des Randyrs, mais les options de Murielle étaient limitées.
***
Elle attendit en silence près de l’extrémité dénudée de la plate-forme en observant les alentours, cherchant quelle maison branlante abritait un témoin hostile. Là où s’interrompait le plafond, il dévoilait une pâle bande étoilée.
La voûte céleste des faubourgs était diablement plus impressionnante.
Elle s’avança finalement vers le parc. Après une hésitation, elle pressa les boutons de la torche. Une étincelle embrasa les vapeurs de gaz et éclaira la zone. Sans lumière, elle ne trouverait rien.
La voix du vieux Léonard résonna dans ses souvenirs.
La théorie dit : « Ne négligez jamais la scène du crime. » En pratique ? Une piste froide ne vous apporte rien. S’il avait raison, elle ne perdait rien à ausculter le parc. S’il avait tort, qu’avait-elle à gagner ? Peut-être rien quand même. Que lui restait-il à apprendre maintenant qu’elle savait où chercher le petit ?
Plus qu’elle ne les révélait, la lumière suggérait le vert et le brun de la branche supérieure. Aussi près du bord, les systèmes de purification ne suffisaient pas à masquer les relents méphitiques du faubourg. Elle inspecta l’endroit sans conviction réelle, les bancs, les plantes agonisantes qui rompaient la morne régularité du bois battu par la pluie et les vents, le carré de sable où s’amusaient les enfants dans la journée. Ce n’était pas vraiment un parc, mais elle comprenait pourquoi les habitants de la plate-forme le considéraient comme tel. Elle trouva des jouets cassés et oubliés, des emballages abandonnés. Près d’un arbrisseau flétri, une seringue à l’aiguille brisée entourée de tessons de bouteilles. Au milieu des cendriers de pierre, des cendres noires sur le gravier, rebut morbide d’une habitude plus courante sur les étages du bas que sur ceux du haut. Le sol était une poubelle plus commode que les occasionnelles boîtes aux relents nauséabonds mises à la disposition de la population. Elle arracha l’une des rares feuilles d’un arbuste et y enroula précautionneusement les restes de la seringue. Des dizaines de bras pouvaient avoir connu sa morsure avant qu’elle ne rende l’âme.
Si seulement quelqu’un s’était penché ainsi quinze ans plus tôt. Si seulement Nadine l’avait surveillée plutôt que John.
Si seulement elle croyait que sa mère l’aurait mieux surveillée.
Elle desserra péniblement les doigts avant que le verre et le bois dur ne traversent sa mince protection et perforent sa chair. Elle se dirigea d’un pas mécanique vers la poubelle, tourna lentement le poignet pour faire chuter ce reliquat d’un oubli éphémère. L’espace d’un instant, l’aiguille donna l’impression qu’elle resterait contre elle, comme une tique repue qui continuait de se gaver.
Elle se figea, le regard perdu dans le vague.
Elle refusait de partir sans un indice. Un bout de cigare des plates-formes supérieures, un riche ruban, la trace d’un spectateur isolé, un élément, une tache sombre ou brillante apte à rompre l’équilibre de ce parc sans éclat.
Avec cette torche, n’importe qui pouvait l’observer alors qu’elle examinait le sol, les arbres, les sièges. Elle approcha des cendres, les seules jonchant la zone. Stupide, stupide, stupide. Réfléchis. Durs et lourds, ces débris n’avaient rien à voir avec le tabac. Elle s’accroupit et respira profondément. Une odeur vaguement familière assaillit ses narines. L’image de John, sa ceinture à la main, un tuyau de bois fumant dans l’autre, monta comme une bulle de bile à son esprit.
Tserach.
Pourquoi n’avait-elle pas identifié cette résine plus tôt ? Les cendres grises et légères du tabac ne résistaient pas au vent qui battait cet endroit. Elle se releva et poursuivit son inspection de la scène. Bien sûr, plus aucune trace de lutte. Seule la cendre témoignait de la tragédie et sa parole ne condamnerait personne au tribunal. Elle contempla un dernier instant la bande étoilée, puis repartit vers le Tribal par les rues artificiellement éclairées de la première plate-forme.
***
Murielle attendit quelques minutes devant la façade aux flambeaux rouges, verts et bleus du bar. Elle considéra le plafond de la plateforme, ses jeux d’ombres, le jugea plus déprimant encore que e commerce de chair qu’il abritait, que l’univers sordide qu’il alimentait. Elle tenta de se glisser dans la peau des consommateurs venus admirer ce buffet de réprouvées, des mâles défectueux dépourvus de la fortune nécessaire pour transformer leurs conquêtes en trophées. Des hommes se fantasmant une vie aisée où ils posséderaient les courbes offertes à leur vision au milieu d’une salle juste assez sombre pour masquer l’imperfection des visages et la défaillance des corps.
Les danseuses étaient hors de vue et les préférences personnelles de Murielle restaient classiques. Les videurs aux muscles hypertrophiés suffiraient à l’exercice. Peut-être l’un d’eux deviendrait-il mignon s’il subissait une transplantation de tête.
Rien n’était moins sûr.
Les deux inconnus inanimés sur le sol remontèrent à la surface de son esprit, la planche aux bords irréguliers réinvestit sa main, et son petit jeu cessa de l’amuser.
D’un pas vif, elle traversa la rue et se faufila dans une allée. Les sacrifices nécessaires à une entrée subtile lui auraient attiré un genre d’attention auquel elle n’était pas prête. Elle chercha une autre voie d’accès.
Elle n’en trouva aucune.
Les ombres s’allongeaient là où la lumière filtrait hors du bar. Elle inhala profondément après quelques mètres. Des effluves de tabac bon marché, d’alcool frelaté et d’urine assaillirent ses narines.
Cette plate-forme ne lui manquait pas du tout.
Des ouvertures à demi oblitérées par des toiles perforées mouchetaient son chemin. Murielle avança entre les bâtiments et inspira bruyamment, mais elle ne perçut que les odeurs du whisky et de la ruine. Plus loin, un homme vociféra. Une voix embrumée lui répondit. Le son d’un écoulement heurta les oreilles de Murielle, puis celui d’un soupir de soulagement.
Elle examina sans succès les portes voisines, les fenêtres obscures. Les Randyrs devaient approcher. Elle hésita. Comment avait-elle pu imaginer obtenir des résultats à partir d’aussi peu ?
Elle l’aperçut enfin. L’étincelle, la courte flamme, le néant. De l’autre côté d’un rideau qui ne protégerait personne contre l’hiver, on allumait une pipe ou une cigarette. Elle attendit quelques instants, respira longuement.
Oui. L’odeur désespérément répugnante, désespérément familière, le parfum de son adolescence.
D’un pas déterminé, elle revint au point de rendez-vous. Appuyée contre un mur, la haute silhouette d’une Randyr solitaire, désœuvrée et agitée. Sa sempiternelle hache ballottait à sa ceinture et un bouclier antiémeute pendait à son bras.
« Tu as pris ton temps. Pour un peu, j’entrais sans toi, » dit la matamore. Plus curieuse qu’inquiète, Murielle scruta les ténèbres.
« Tu ne devais pas ramener des renforts ? »
« Elles étaient toutes occupées et je n’ai pas besoin d’aide. »
La stagiaire la regarda d’un air sceptique.
« Ce n’est pas comme si je devais faire grand-chose d’autre qu’entrer et gueuler. »
Murielle croisa les bras.
« J’ai autrefois vidé sans aucune assistance un casino tenu par les… »
« Arrête, Safran, ça n’est pas le moment. »
La Randyr émit une onomatopée peu gracieuse.
« Elles sont à deux coins de rue d’ici. N’importe quel imbécile devinera qu’une descente se prépare s’il voit vingt Randyr armées faire le pied-de-grue devant un bar. »
« Plus crédible, mais le gamin n’est pas dans le bar. »
Le grognement de Safran fut éloquent.
« Je donne ma langue au chat. Qu’as-tu trouvé dans le parc ? »
« Rien, c’est ce que j’ai trouvé ici qui compte. Quelqu’un s’est allumé une cigarette ou une pipe là-bas. »
Elle pointa l’allée où elle avait remarqué la brève flamme. Safran la regarda, interdite.
« Et alors ? Les gens ne fument pas que dans les faubourgs, tu sais ? »
Murielle pinça les lèvres, contrariée du temps que son acolyte mettait à comprendre les détails simples.
« Qui s’allume une cigarette à trois heures du matin un soir de semaine ? »
Safran ajusta les sangles de son bouclier.
« Je ne sais pas, je ne fume pas. Un insomniaque peut-être ? »
« Un garde qui n’a pas le choix d’être debout. J’ai fait le tour du Tribal. Tu y es déjà allée ? »
Safran grogna méchamment.
« Qu’est-ce que je serais allée y faire ? Tu m’imagines vraiment jouer les effeuilleuses ? »
« Non. Je pensais plutôt à une descente ou quelque chose comme ça. Je ne crois pas qu’ils aient un endroit où garder le gamin secrètement dans cet établissement. S’il y a un sous-sol, il donne sur l’intérieur d’un des appartements voisins. Je n’ai pas non plus trouvé d’autres portes que l’entrée principale. »
Safran rumina un moment.
« Tu as peut-être raison. J’enverrai quand même les copines faire un raid dedans, pour être sûres. Ça fera diversion de toute façon. Je t’accompagne chercher le petit. »
Murielle eut un sourire autodérisoire.
« J’y comptais bien. Je me vois mal attaquer une bande de truands à coups d’insultes et d’injures. »
Safran émit un ricanement guttural et s’éloigna.
« Je reviens. »
À nouveau seule, Murielle se glissa dans une autre ruelle sombre. Calme comme l’eau qui dort. Elle trépignait d’impatience malgré son mantra lorsque Safran la retrouva.
« Il nous reste deux minutes pour se mettre en place. Après ça, les filles entreront dans le Tribal et les ravisseurs seront sur le qui-vive. »
Murielle traversa l’allée. Bouclier au poing, la Randyr lui emboîta le pas.
Elle se souvenait d’une nuit pareille, pendant laquelle elle courait pour éviter les questions plus que pour indiquer la route.
Une nuit dont le silence faisait écho au vacarme du bar et où le sang n’avait pas taché ses mains, mais souillé sa conscience. Elle s’arrêta et toucha délicatement l’embrasure de la porte. Safran leva négligemment un pied.
L’assemblage de vieilles planches engouffra la jambe de la Randyr jusqu’au genou. Avec un grognement dégoûté, elle s’appuya sur le mur et se libéra. À l’intérieur fusaient les cris d’alarme. Un coup d’épaule acheva de dégager l’ouverture.
« Police ! » cria Safran sur un ton blasé, « si ça bouge trop là-dedans, vous risquez de crever ! »
Murielle maudit le règlement interdisant les armes aux stagiaires. Safran se pencha et entra, bouclier devant.
« Vous avez le droit de garder le silence, mais ça pourrait être dangereux pour votre santé. »
De l’extérieur, Murielle entendit l’impact d’une hache dans le bois.
« Gardes-en un vivant pour le questionner ! »
« Tout ce que vous direz sera utilisé contre vous. Vous pouvez réclamer la présence d’un avocat, mais je ne sais ni comment vous le paierez ni… »
Safran s’interrompit avec un grognement. Un hurlement funeste résonna dans la nuit.
« … ni à quoi il servira. Je vous avais prévenus de ne pas bouger. Regardez ce que vous m’avez fait faire ! »
Murielle franchit prudemment le pas de la porte en reniflant l’atmosphère. L’odeur de sang restait légère. Moisissure. Tabac bas de gamme. Épaves de pizza. Âge. Malgré l’obscurité, elle percevait sans peine le triomphe de l’humidité sur la peinture. Elle huma plus intensément, s’abaissa au niveau du sol. Un homme couché était immobile. Safran s’amusait toujours dans la pièce d’à côté.
« Arrêtez de courir partout, votre taudis n’a pas d’autre sortie. Si vous n’avez pas les moyens de payer un avocat, c’est dommage. »
Dans l’ombre à laquelle s’habituaient lentement ses yeux, elle remarqua un monticule sombre adossé au mur dans une drôle de posture. Elle renifla de nouveau. Oui, au ras du sol, elle reconnaissait l’odeur. La tserach. Une fenêtre vola en éclat et Murielle sentit monter en elle un élan de panique.
« Futhain, vous faites chier, les gars. Si vous décidez de vous passer d’avocat pour votre interrogatoire, vous avez le droit… »
Un plus grand fracas, des glapissements, un choc sourd.
« Non, non, non, pas les doigts ! » cria une voix.
Un hurlement suraigu. Un corps animé d’un tressautement ininterrompu atterrit dans la pièce où se trouvait Murielle.
« … de cesser de répondre à tout moment, mais aucune garantie n’est faite quant à l’intégrité de vos quatre membres. Pardon, cinq membres. »
Murielle ignora les lamentations du malfrat qui avait imploré la pitié de Safran. L’odeur importait trop. Un quatrième ravisseur inerte tomba rudement à quelques pas d’elle. Un bruit sourd lui fit relever les yeux. Dans un mur trop près d’elle vibrait la hache de Safran. Elle s’en détacha rapidement. Où diable l’avaient-ils caché ?
La Randyr rentra en traînant deux hommes par les pieds. L’un se débattait vigoureusement, l’autre sans conviction. Murielle ouvrit un placard rempli de manteaux et de pardessus.
« Pas d’enfant, mais un nombre surprenant d’adultes de sexe masculin pour un deux pièces sans douche ni chiotte. Que cherches-tu là-dedans ? »
Safran lâcha son chargement. L’un des deux malfrats tenait une main serrée contre son corps.
« Le gamin est au sous-sol. Je cherche l’accès. »
Safran éclata de rire.
« Un sous-sol ? Ici ? Je ne sais pas ce que tu as fumé, mais j’en veux aussi ! »
Murielle écarta les habits. Le dernier endroit possible.
« Vous n’avez rien contre nous. On a le droit d’être cinq ici si on veut. »
« Et nous n’avons pas de mandat, alors je devrai éliminer les témoins à moins de pouvoir les inculper. Embêtant, non ? »
Un renfoncement. Une tige de forme familière. Murielle tira la porte dissimulée. L’ouverture révélait une cabine sans lumière avec une trappe dans le plancher. La voix de Safran s’éleva derrière elle.
« Qu’as-tu trouvé ? Murielle ? Je sais que tu as quelque chose. C’est devenu trop silencieux dans ton armoire. »
Elle remua péniblement ses mâchoires endolories, et avala le surplus de salive accumulée.
« La trappe qui mène dessous. »
Deux cris aigus montèrent de concert. Safran empoigna les deux hommes encore conscients, fracassa leurs crânes contre le chambranle.
Le silence tomba.
Non pas le lourd silence de la tombe, mais celui plus sinistre d’une salle d’urgence lors d’une épidémie, le silence des voix intelligibles défuntes au cœur des râles et des gémissements.
Le désir d’ouvrir la trappe pour fuir ce silence la démangeait.
« Bon, là, c’est trop. Comment as-tu deviné qu’un sous-sol était encastré dans cette bauge ? »
Une douleur piquante fusa de sa bouche, de la lèvre qu’elle venait de mordre. Elle se força à détendre les muscles de son visage.
« Une odeur de tserach qui monte entre les planches. J’en ai trouvé des cendres au parc. Le dernier garde a dû éteindre son plomb quand tu es entrée, mais j’en ai senti les relents. »
Elle sortit du placard et invita d’un geste la matamore à s’y introduire, mais la Randyr n’en avait cure.
« De la tserach ? »
Les mains le long du corps, respiration contrôlée, situation contrôlée.
« Une résine que les gens des faubourgs récoltent et fument pour s’évader de leur vie de merde. Beaucoup plus d’effets négatifs que positifs. Cette drogue n’a rien à faire sur les plates-formes, elle n’est revendue qu’au niveau du sol. »
« Je sais bien, bon sang, mais je suis policière depuis longtemps. J’ai travaillé dans les faubourgs. Où une gamine comme toi a-t-elle appris ce que sent la tsreach ? Sans parler de la reconnaître, pipe éteinte, à travers un plancher et d’en identifier les cendres après plus d’une journée. »
Safran retourna dans l’autre pièce et en revint avec son bouclier. Une sensation de chaleur monta jusqu’à la pointe des oreilles de Murielle.
« Je suis douée. »
Safran gronda.
« Si j’avais le choix entre ton explication et une entorse lombaire, je ne suis pas certaine de ce que je préférerais. Difficile de juger si j’ai plus besoin d’une connerie pareille ou de l’entorse. »
Elle s’approcha du placard, ramassa sa hache au passage, la glissa à sa ceinture.
« Tu auras des choses à m’expliquer quand on sortira d’ici avec Zoran. »
Elle dégaina son pistolet, Avec un rugissement à dresser les cheveux sur la tête elle se laissa glisser en bas. Murielle la suivit dès qu’elle eut libéré la zone. Les pieds de la créature clapotèrent sur le sol humide et un sifflement ravageur lui échappa. Une flamme s’alluma dans un coin, crépita.
« Pas un pas de plus ou je flingue l’humaine et je flambe le petit. Et toi, tu n’iras pas bien loin non plus. »
L’inconnu parlait avec un léger zézaiement. Murielle gonfla les narines. Toute la pièce sentait l’huile.
« Tu crèveras aussi, bout de viande », lança la matamore.
L’interpellé éclata d’un rire dénué de tout plaisir.
« Choix difficile. Je peux me rendre et me faire violer en série tout au long de ma peine de prison. Je peux finir bouffé par une Randyr. Je peux démarrer un barbecue et cramer dedans avec vous. Je peux partir avec le petit et garder tout le monde vivant. Dilemme. Tu as une préférence ? »
Le feu éclaira un visage lisse et dénué de tout sentiment, un crâne si nu qu’il en devenait luisant. L’homme la plongea dans le foyer de sa pipe, tira longuement. L’odeur âcre, presque noyée par l’huile, monta à nouveau aux narines de Murielle.
« Au fait, ma biche, moi c’est Shraz. Pas bout de viande. »
Dans la lueur moribonde de la flamme mourante, elle aperçut l’enfant. Deux yeux paniqués surmontant un bâillon. Elle l’entendit murmurer quelques mots, comme un son diffus à ses oreilles : « Il va tous nous tuer. »
Elle cilla. Zoran était muselé.
« Je ne serai jamais ta biche, » dit Safran.
Elle pointa son revolver sur Shraz. Plus vif qu’elle, il étendit le bras, sa pipe à la main. S’il mourait, la résine embraserait la pièce.
« Safran, attends, » dit Murielle.
Shraz inclina légèrement le fourneau.
« Écoute ta copine, ma biche. Sinon, tu ne pourras sauver ni l’enfant ni elle. »
La lumière lui suffisait-elle ou était-ce encore son imagination ? Murielle crut déceler un demi-sourire sur le visage de Shraz.
« Mais tu t’en fous. Comme toutes les Randyrs. Vous n’avez pas grand-chose à faire des vies humaines. »
Le cerveau de Murielle filait à toute allure, avalant chaque mot prononcé comme une donnée essentielle, un indice de plus lui indiquant le chemin à suivre. Il n’était pas suicidaire, mais intelligent, préparé à leur arrivée, efficace.
Un professionnel haut de gamme. Un tueur dont le potentiel atteignait les sommets. Ambitieux, avec un obstacle colossal entre lui et ses aspirations.
« Nous aimerions rencontrer Vidocq, » dit-elle.
Safran se retourna vers Murielle, choquée.
« On veut rencontrer Vidocq ? »
Shraz émit un ricanement caquetant.
« Ma biche n’a pas l’air bien au courant. Tu essaies de gagner du temps ? Sortez. »
« Marcus Vofa veut le remplacer. Nous désirons passer un accord avec Vidocq afin de le piéger. »
Shraz inclina la tête. Son regard ne quittait toujours pas Safran.
« Cause. Tu m’intéresses. »
La lèvre inférieure de Murielle l’élança de nouveau et elle desserra les dents. Bénies soient les ombres qui masquaient son visage. Elle s’attela à contrôler le tremblement de sa voix…
Calme comme l’eau qui dort.
… et jeta les dés.
« Sans Vofa, Vidocq lécherait encore les bottes des grands groupes criminalisés. Le Spectre est jeune, pas stupide. Il connaît sa valeur. Il retournera fatalement ses lames contre Vidocq un jour et s’emparera de son trône. S’il atterrit à l’ombre avant, tout le monde en bénéficiera. Dis à Vidocq que nous désirons coopérer avec lui pour un prix. Laisse-nous le garçon et repars avec ce message. Tu n’iras pas en prison et tu ramèneras à ton chef une proposition qui pourrait le sortir de l’embarras. »
Et le chemin de la gloire s’ouvrira devant toi, ajouta-t-elle intérieurement.
Les ombres dansaient sur le visage de Shraz. Il tira sur sa pipe, souffla une nouvelle bouffée de tserach. L’air que respirait Safran exsudait sa rage, son désir de bondir sur l’humain, de secouer Murielle comme un prunier pour ses mots qu’elle désapprouvait.
« D’accord. Je parlerai à Vidocq. Si ton accord l’intéresse, il te trouvera. »
Une pointe d’amusement teinta les paroles de Shraz.
« Tu es bien placée pour dire que Vofa est jeune, j’en suis sûr. Après tout, ta voix est si vieille… Je ne peux pas vous céder le gamin tant que je ne sais pas si vous allez bel et bien me laisser partir. »
Le dernier coup de dé.
« Tu n’as qu’à ouvrir la porte qui se trouve derrière toi, » lui répondit Murielle en un souffle.
Shraz redressa sèchement la tête.
« Si j’avais une autre sortie, je serais parti depuis longtemps. »
Même d’ici, elle devinait que son rythme changeait. Comment le définir ?
Contrôle. Shraz avait besoin de contrôle.
« Pas avec le gamin, » dit Murielle. « Les Randyrs ont bouclé le secteur. Pour cacher ta fuite, le bâtiment doit brûler. Si nous périssons toutes deux dans l’incendie, joli bonus. Que tes complices y perdent leurs vies… dommages collatéraux. Laisse l’enfant et pars par la route que tu t’étais préparée. J’attendrai des nouvelles de Vidocq. »
Les secondes passèrent en silence. Un juron parvint aux oreilles de Murielle, comme un murmure diffus dans le noir, puis un grincement. Juste derrière Shraz.
« Je transmettrai ton message à Vidocq. Tu l’intéresseras, mais peut-être pas comme tu l’imagines. »
Il leur tourna le dos et monta sans se donner la peine de refermer.
Murielle se précipita derrière lui pour claquer la porte à toute volée. Des images dansaient dans son esprit : torches, lampes à huile, pipes allumées, un malfrat vengeant son échec par un dernier geste terrible, amer et vide. Près d’elle, Zoran laissa échapper un sanglot, puis pleura sans retenue. Il se tortillait désespérément pour desserrer ses liens.
« Ta notion de la justice semble différer de celle en vogue dans la police, » grogna Safran.
« La police a refusé cette affaire. Ce soir, nous avons sauvé dans la plus parfaite illégalité une vie abandonnée par la justice. J’emmerde la loi. Elle ne protège que ceux qui la paient. »
Murielle se retourna vers l’enfant et tira sur son bâillon. Derrière elle, Safran émit un son étrange et cliquetant qu’elle mit un moment à identifier comme un rire.

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