Chapitre 14, 12 décembre 3006, Troisième plate-forme

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Ses côtes la torturaient comme un corset. Chaque souffle lui rappelait le carcan professionnel qu’elle portait, les élancements de son maxillaire évoquaient le masque trop ajusté qui la dissimulait derrière la légende qu’elle désirait forger. Chaque mètre l’éloignait d’une maison sombre peuplée de visages ruisselants de soulagement et d’un soutien déterminé aux motivations obscures. Chaque pas la rapprochait d’un édifice obscur et lourd peuplé de visages hypocrites prêts à déverser sur elle le fiel le plus amer.

Zoran aurait survécu sans elle. Andreï serait repassé au service de Vidocq. Sauver l’enfant n’épargnait aucune vie. Même ainsi, le bourbier qui aspirait Andreï depuis des années pourrait s’avérer trop puissant pour y échapper. Tout bien considéré, ses actes de cette nuit brillaient par une fantastique absence de réflexion à long terme. La routine déconnecta lentement son esprit. Gauche, droite, gauche, sans fin, seule au cœur de ténèbres hargneuses plutôt qu’accompagnée par ses deux traîtres, par ses deux maîtres. À cheval entre la réalité et ses délires d’autoflagellation, elle franchit le dernier seuil entre la froideur nocturne accueillante et la chaleur hostile régnant sur son lieu de travail.

Derrière sa vitre, le sempiternel sourire de Carl s’effrita.

« Qui t’a fait ça ? »

Elle rajusta la monture déformée de ses verres fumés. À peine plus grand qu’elle, peau claire et cheveux roux, la musculature atrophiée d’un employé de bureau sous-alimenté sans ambitions esthétiques. Rien de la force tranquille et de la grâce léonine qu’elle appréciait chez un homme.

Quelques rares individus disposaient de cette combinaison. Shraz, par exemple, mais l’étincelle carnassière de son regard et son sourire malsain le disqualifiaient d’emblée, sans parler de sa profession.

Elle passa la barrière de sécurité et s’enfonça dans un couloir doté de toutes les vertus attractives d’un boulet de canon.

Murielle ne s’imaginait avec personne. Le célibat lui allait très bien. Elle n’était pas prête à laisser un homme voir tous les vaisseaux sanguins éclatés de ses yeux ni à lui faire connaître les luttes incessantes qui l’animaient jour et nuit. Ni à lui expliquer ses cicatrices.

Elle croisa deux agents. Ensemble.

« Tu as vu la raclée qu’elle s’est prise ? »

« Épatant. Il était temps ! »

« À qui crois-tu qu’on doive envoyer les fleurs ? »

« Attends qu’elle se soit pris quelques volées de plus, c’est encore un peu tôt pour les fleurs. Cette raclure a tué Freddy. »

Une part d’elle désirait se recroqueviller dans un coin pour laisser passer les commentaires et apaiser les déchirures de son âme. Une cuillère d’aga l’aurait bien aidée. Juste une et elle pourrait traverser les couloirs la tête haute sans un souci au monde. Chaque nouvelle pique, chaque regard moqueur et satisfait enfonçait un poignard de plus entre ses omoplates.

Un jour, Béryl et Varga le lui paieraient. Un jour, les forces de l’ordre s’attaqueraient au cancer qui les dévoraient. Un jour, la justice briserait l’étau qui la bridait.

Un store l’empêcha de voir si le capitaine Girard était dans son bureau. Aussi tard dans la nuit, il n’aurait pas dû s’y trouver. Le manteau de Noémie pendait à une patère près de sa place déserte. Murielle fit une moue en contemplant le siège vide. Girard était là. La douleur s’amplifia, sourde et lancinante, pendant qu’elle décidait. Elle passa derrière le secrétaire de Noémie, ouvrit le tiroir du bas et en sortit la bouteille qu’elle savait y traîner.

Crème de menthe. Elle s’assit sur le fauteuil et déboucha le flacon. In extremis, elle se retint de boire au goulot. Une tasse inutilisée trônait sur le bureau. Murielle s’en saisit, y versa une petite quantité d’alcool. Elle posa un pied sur le meuble et sirota quelques gorgées du liquide vert. La saveur inattendue lui déforma les lèvres.

Beaucoup trop sucré. Ses lèvres meurtries la brûlèrent au passage de la liqueur écœurante. Les deux agents qu’elle avait déjà croisés repassèrent devant elle, l’examinèrent d’un œil incertain.

Bien.

Elle préférait de loin cette attitude-là.

L’attente ne dura pas. La porte du capitaine Girard s’ouvrit et sa secrétaire sortit en refermant vivement derrière elle. Longue jupe bouffante de couleur crème bien au-dessus de ses moyens, talons hauts dignes d’une noble en soirée, un bouton de corsage arraché pour mieux la révéler, elle tentait vainement de masquer sa marchandise. Elle se figea. Dix secondes plus tard, Girard ouvrait le store.

Murielle la salua d’un geste de la bouteille. Avec une lenteur calculée pour limiter la douleur, elle étira les lèvres pour afficher une expression narquoise.

« Que fais-tu à mon bureau ? Tu as fouillé dans mes affaires ? Qu’est-il arrivé à ta… ton visage ? »

Chaque question enchaînée à une autre, la réaction d’une femme prise en flagrant délit, la voix défensive et accusatrice. Le sourire de Murielle s’élargit malgré ses souffrances.

« Salut Noémie. Je suis aussi très heureuse de te voir. J’ai remarqué que tu étais occupée, alors je me suis servie en t’attendant. Après mon accident… ce qui est arrivé à ma gueule, comme tu allais si bien le dire, j’avais besoin d’un remontant. »

Murielle disséqua la femme au décolleté vulgaire afin de déterminer le déroulement le plus probable de son entretien avec Girard. Les yeux de la victime s’étrécirent microscopiquement, le pli de sa bouche se pinça.

« Bouge-toi de là. Que fais-tu avec cette bouteille ? Tu n’as pas le droit… »

« … d’utiliser ton poste quand tu le désertes au profit de tes fonctions officieuses ? Allons, tu n’allais pas te servir de cette chaise avant de… finir… avec le gros… Girard… et cette bouteille ne fait pas partie des pièces d’équipement autorisées à l’intérieur du commissariat. »

La bouteille dans une main, la tasse dans l’autre, Murielle se leva, avança vers le bureau du capitaine. Les plis aplatis aux genoux de la secrétaire soufflèrent à Murielle le déroulement de leur entretien. Toujours souriante, elle pointa la commissure de ses lèvres.

« À ta place, je me nettoierais un peu mieux que ça. Que dirait ton fiancé s’il remarquait ? Tiens, je crois que tu en auras besoin. »

Noémie leva la main, l’arrêta avant d’atteindre les traces imaginaires de son infidélité, recula d’un pas. Murielle lui fourra la bouteille entre les pattes. Les yeux écarquillés, bouche bée, elle resserra convulsivement les doigts. Son visage et son corsage étaient aussi défaits l’un que l’autre.

« Que voudrais-tu qu’il remarque ? »

Faible défense pour une femme se sachant déjà prise. Murielle emprunta une ligne au livre de Safran.

« Entre ta question et une entorse lombaire, j’ignore laquelle m’est la plus nécessaire. Prends soin de toi, j’ai affaire au patron. »

Elle entra. Du coin de l’œil, elle aperçut Noémie qui élevait la bouteille à ses lèvres.

Impossible pour Murielle de déterminer quels sentiments dominaient en elle. Ce qu’elle venait de faire était dangereux et dégoûtant, mais elle en jubilait tout de même.

« On ne t’a jamais appris à frapper ? » la tança Girard en rajustant inutilement son pantalon. « Qu’est-il arrivé à ta… à ton… que t’est-il arrivé ? »

Même schéma que la secrétaire. La défense d’abord, constater l’évidence ensuite.

« On m’a offert une occasion en or de faire connaissance avec les pieds de Varga. Avec ses poings également, d’ailleurs. Béryl aurait aimé participer, mais il ne lui restait plus d’endroits originaux à cogner. »

Il lâcha sa ceinture et se laissa tomber dans son fauteuil. Le moustachu se montrait toujours sincèrement soucieux du sort de ses troupes.

« Dis-m’en plus. »

Sans attendre d’invitation, Murielle se vautra dans un fauteuil.

« Ils ont laissé poireauter la disparition d’un enfant pendant une journée, puis sont partis questionner les parents sans moi. Je les ai rejoints sur place et j’ai gueulé parce que le père prétendait que le petit était revenu, mais que ces deux idiots refusaient d’insister pour en avoir la preuve. Hector m’a cassé la gueule. J’ai recruté un contingent de Randyrs et je suis allée le récupérer. »

Elle lança le tout d’une traite d’un ton aussi blasé et monocorde que possible. Perversement, l’effet produit lui plaisait. Elle comptait s’en servir pour bâtir sa future légende.

« Tu as recruté des Randyrs ? Comme ça ? »

Il claqua des doigts.

« Toi, tu as fait ça ? Elles nous détestent. Sans autorisation officielle, sans rien pour faire passer la pilule, et elles t’ont suivie ? Tu devrais prendre des cours de mensonge. Raconte-moi une autre histoire. »

Le regard aussi vide que possible, elle détailla son capitaine. Multiples doubles mentons, calvitie prononcée, bras à peine plus épais que les siens, cuisses plus larges que la taille de Murielle, sans parler du ventre proéminent.

« Que penserait votre épouse si elle apprenait les faveurs dont vous gratifie Noémie ? »

Elle pensait le choquer, l’entendre se défendre à nouveau. Elle échoua.

« Ma femme ? Je ne sais pas. Elle lui offrirait peut-être des fleurs  ? C’est difficile à dire. Elle préfère ne pas s’occuper de cet aspect de la vie à deux. Mais de quoi vous mêlez-vous ? Et comment l’avez-vous appris ? »

Retour au vouvoiement. Terrain miné malgré la réaction d’apparence bénigne.

« Je cherche à comprendre, pas à vous faire chanter. Béryl et Hector ont laissé traîner l’affaire une journée entière pour donner à quelqu’un le temps de menacer le père. Ils sont complices. »

Girard plaqua les mains sur son bureau en se jetant vers l’arrière, puis inclina sa masse gélatineuse dans un angle qu’il devait imaginer intimidant.

« Ce sont des accusations graves », explosa Girard. « Vous ne devriez pas les faire à la légère et sans preuve. »

« La déontologie n’autorise pas le traitement qu’ils m’ont infligé… »

« Tout le monde s’en tape ! Tu comptais te servir de Noémie pour me forcer à ouvrir une enquête ? » cria-t-il en frappant son bureau. Murielle feignit une indifférence calculée.

« Non. Si je voulais, je pourrais envoyer les Randyrs les passer à tabac. »

Elle se leva.

« J’espère que nous nous comprenons, capitaine. » Elle vida d’un trait ce qui restait de sa crème de menthe, déposa la tasse et ajouta :

« Je vous souhaite une très bonne journée. Je sais qu’il n’est que cinq heures, mais je crois que les blessures subies en service m’excusent de compléter ce quart de travail. Je rentre soigner cela avant que l’enflure n’empire encore. À ce soir. »

Elle lui tourna le dos et s’arracha à cet endroit.

« Fruthain de vipère ! Je t’ai ouvert mon département et offert une seconde chance quand tout le monde réclamait ta tête ! »

Elle s’arrêta, la main sur la poignée de la porte.

« Je suis réaliste. Vous ne l’avez pas fait pour moi. Ce que je me demande, c’est si vous l’avez fait pour vous ou pour un autre ? J’y ai beaucoup réfléchi. Après tout, les parasites des barons des bas-fonds ont infesté la crim depuis longtemps. »

Elle sortit, tâta prudemment sa lèvre blessée en regardant Noémie, puis s’éloigna.

Elle n’était plus dans les petits papiers de son capitaine. Elle avait mieux.

Elle avait de son côté les Randyrs qu’il craignait tant.

Mais qu’avaient les Randyrs ? Et que désiraient-elles ?

Au fil des routes obscures et des bâtiments qui se dégradaient progressivement, son cerveau fonctionnait à toute allure. Quelles impulsions traîtresses l’avaient poussée à ces paroles et ces actes mal avisés ? Maintenant, elle devait survivre à ce qu’elle venait de mettre en branle. Qui avait la mainmise sur Girard ? Vidocq n’était pas l’unique chef criminel à posséder des policiers. Girard était capitaine depuis près de vingt ans. S’il avait refusé tous les pots-de-vin, il aurait évacué son bureau entre quatre planches avant la fin de la première année. Peut-être plusieurs d’entre eux l’avaient-ils sur leur liste de paie.

Aucun mafieux ne supportait Murielle.

Ou l’un d’entre eux la commanditait-il ?

Elle rumina cette question un long moment. Elle frémissait à la pensée d’un protecteur inconnu, à la fois de dégoût et de honte. Elle monta les marches de son appartement, dégaina sa clé, fit jouer la serrure.

Qui ne cliqua pas.

Son cœur manqua un battement, puis accéléra follement. Elle avait verrouillé avant de quitter pour le travail. Elle ouvrit la porte à la volée et se plaqua contre le mur extérieur.

Aucun coup de feu. Aucune réaction.

Elle se sentit idiote de rester dehors. Et si les visiteurs étaient partis après avoir fouillé son domicile ? Elle n’acceptait pas l’idiotie des autres, alors la sienne…

Elle referma et tourna la clé.

La serrure ne joua pas. Elle pesta à l’idée de la remplacer.

Quelques instants plus tard, elle avait traversé la rue et faisait le piquet dans le froid pour observer qui sortirait de chez elle.

Personne. Dix minutes, quinze, puis une demi-heure sans qu’elle ose entrer. Il était plus de sept heures du matin quand elle franchit enfin le seuil de son domicile.

Le voleur était sûrement parti. On avait seulement dévalisé son appartement déjà dépourvu de tout objet de valeur.

Elle huma l’air.

Euphoria. Un parfum bon marché, sucré à l’excès. Elle sentit un pli gêné se dessiner sur sa bouche.

Fragrance trop familière.

Entre Vofa et cette visiteuse, elle aurait préféré Vofa. Elle remonta à la source des volutes malgré la nausée qui grandissait en elle et s’assit près du lit. Un unique ronflement sonore s’en éleva. Seule la pâle lueur de quelques étoiles filtrait par sa fenêtre, trop peu pour révéler quoique ce soit de la forme qui occupait le matelas.

Cheveux sombres, maigreur cadavérique, éruptions cutanées improbables, plus de cicatrices auto-infligées que Murielle ne pouvait en compter.

Elle n’avait pas besoin de la voir pour savoir.

Elle secoua doucement l’épaule fragile de la dormeuse.

« Nadine ? »

Un geignement monta du lit.

« Nadine, réveille-toi. »

La femme s’étira, se redressa avec toute l’énergie d’une fleur qui manque d’eau.

« Murielle ? C’est toi ? J’étais venue te voir, mais je me suis assoupie. C’est déjà le matin ? »

Murielle serra les dents.

« J’ai fini plus tôt cette nuit. Comment es-tu montée ici ? »

Nadine passa la main dans ses cheveux d’un geste si entraîné qu’il était devenu naturel, un mouvement qui avait fait tourner le regard d’un nombre incalculable d’hommes au fil des ans. Depuis, elle avait perdu ses formes et ses espoirs que l’un d’entre eux l’arrache au cauchemar de son existence. Désormais, ceux qui pouvaient s’offrir un produit de qualité ne la caressaient plus que de leur indifférence.

Elle n’était rien d’autre pour eux. Un produit. Bas de gamme en plus.

« J’ai un client policier. Il m’a fait monter les étages et a forcé la porte pour moi. On s’est arrangés. Un avant-goût d’abord, le reste après. »

Calme comme l’eau qui dort. Hurler contre sa mère ne suffirait pas à la changer.

« Dans mon lit ? Incroyable. Laisse tomber les détails. Que me vaut l’honneur de ta visite ? »

Nadine gloussa.

« Que me vaut l’honneur ? Oh, ce que tu parles bien, ma fifille ! J’avais besoin de te voir. Tu ne descends jamais chez nous, alors je me suis dit que je devrais prendre les devants. J’en ai l’habitude. »

Elle rit une fois de plus, avec toute l’élégance d’une dinde avant les fêtes. De plus près, Murielle percevait les relents de vodka bon marché que sa mère affectionnait tant.

« J’ai beaucoup de travail pour mes stages et pour l’école. Je ne suis pas en excellents termes avec mes collègues et mes professeurs et ça me complique la vie. »

La pénombre était son amie. Elle refusait de voir ce visage ravagé par l’éréline, de lui montrer les attentions dont Hector l’avait gratifiée.

« Pauvre chérie. Mais si tu travailles beaucoup, tu gagnes beaucoup, c’est bien. »

« Je suis stagiaire, Nadine. »

« Il n’y a pas de sot métier. »

« Ce n’est pas un métier. Je suis en train d’apprendre. Je suis à l’école. Je ne gagne presque rien. »

Nadine sursauta.

« Mais tu vis sur la troisième plate-forme, il faut être riche pour ça ! »

Murielle soupira, exaspérée.

« Tu es venue me voir pour m’emprunter de l’argent pour ta drogue, Nadine. Tout coûte plus cher sur la troisième. J’use mes habits jusqu’à la corde, je mange de la viande une fois par semaine quand je suis chanceuse, je loge dans le quartier le plus pauvre du secteur. Non, je ne suis pas riche. Je suis une étudiante et je ne serai peut-être jamais diplômée ! »

Second choc pour sa mère.

« Mais tu es si belle et intelligente, comment se fait-il que… »

« Les cours sont faciles et je fais bien sur le terrain. Trop bien. Les agents ne m’aiment pas, les autres étudiants non plus, mes supérieurs pensent que je vise leur place et mes profs me détestent. »

« Si tu veux mon avis… »

D’un seul souffle inconsidéré, Murielle cryogénisa l’ambiance.

« Si un jour j’ai besoin de l’avis d’une fruthe bon marché sur la police et la loi, je saurai où te trouver. »

Une ombre indéfinie, un mouvement. Nadine s’appuyait-elle au mur ? Sans doute. Murielle regrettait déjà ses paroles.

« Par chance que ton père n’est pas là. Il ne te laisserait pas me parler comme ça. »

Une autre blessure ouverte.

« Quel père ? Tu crois que je me fais des illusions ? J’espère que John n’en a pas, lui ! »

« Murielle ! »

Elle bouillait intérieurement.

Calme comme l’eau qui dort.

J’emmerde l’eau qui dort.

« Quoi ? Il ne s’est jamais demandé comment de la copulation de deux abrutis aux cheveux noirs pouvait surgir une blonde qui ne lui a jamais ressemblé ? Sans parler du mystère final, la question sans réponse, comment expliquer que de votre imbécillité puisse germer une créature dont l’intellect dépasse celui d’une souris grise. Tu n’as même pas pris la peine de me donner son nom ! »

Une gifle résonna dans le silence du matin naissant, une corde de guitare rompue au milieu d’un solo endiablé, la fausse note isolée qui assassine avec brio le doigté de l’orchestre

« Il t’a élevée comme un père et c’est tout ce qui compte. »

Hector avait préparé le terrain. La claque éveilla en Murielle la même furie dont avaient plus tôt été victimes Raymond et le mendiant, le courroux d’une âme étrangère qui partageait son corps.

À grand-peine, elle enferma l’inconnue. Elle contint la rage, ravala la bile des invectives refoulées et l’amertume des sentiments contradictoires. Reclus dans une cellule sombre, ces fléaux tiraient sur leurs chaînes, lui réclamaient leur liberté.

Fermement, elle leur répondit non.

Ce qui n’empêcha pas sa voix de siffler sous les pressions dues à leur confinement.

« C’est exactement ainsi qu’il m’a élevée. À grand renfort de claques, de coups de pied, de braises incandescentes. Ni toi ni lui ne savez qui est mon père. Va-t’en. Je ne peux pas te donner d’argent de toute façon. »

Nadine se leva à la vitesse d’un gastéropode ensommeillé.

« Je voulais seulement prendre de tes nouvelles. »

« Sale menteuse, dégage ! » hurla Murielle en lançant contre elle les vestiges ruinés de ses verres fumés.

D’un pas hâtif et mal assuré, sa mère se dirigea vers la porte. Elle resta un moment dans l’embrasure.

« Tu ne me crois jamais, » entendit Murielle. La voix de Nadine, comme un murmure diffus.

« Sors de ma vie ! »

Nadine referma derrière elle.

Un sanglot se bloqua dans la gorge de Murielle. Un second lui échappa et résonna dans son appartement plus fort qu’une injure dans une église. Secouée de spasmes, elle se recroquevilla et se mit à pleurer. Terrassée par sa nuit, elle posa son regard sur le placard où elle gardait son plus grand trésor.

Elle ferma les yeux et résista presque cinq minutes à l’envie d’aller l’ouvrir, de se gaver.

Elle céda enfin. Comme hypnotisée, elle saisit la poignée, tira. Le récipient opaque se dressa, seul élément défini par sa vision tunnel.

Elle n’avait pas besoin de voir à l’intérieur. Sa mère avait dormi chez elle.

Le pot d’aga était vide.

Elle laissa voler au gré du vent les lambeaux de son âme déchirée.

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