Chapitre 15, 14 décembre 3006, Première plateforme
Son appétit revenait à la charge.
Elle n’avait pas déjeuné. Trop nerveuse.
Trop tard.
Contrôle, contrôle, contrôle.
Elle tenait sa nouvelle poche d’aga à deux mains. S’efforçant d’adopter un air plus décontracté, elle la lança sur son épaule et entra dans l’ascenseur. Que trouverait-elle à la sortie ? Plaies, bosses et moqueries noyées dans l’opulence ? Les chiffres défilaient lentement sous son regard, mais son corps… ses oreilles imaginaient le bruit de sa course folle, la détonation alors qu’elle franchissait le mur du son.
Une éternité passa, puis une autre. Les portes s’écartèrent comme une gueule prête à l’engloutir.
Une lumière meurtrière se déversa dans la cabine. Elle recula, se couvrit les yeux. Après quelques instants, une voix surnaturellement grave l’interpella.
« Y’a quelqu’un là-dedans ? Ah, ben oui. »
En plissant les paupières, Murielle distingua l’ombre gigantesque de la créature.
« Allez, viens. As-tu le droit de monter jusqu’à cet étage ? Qu’est-ce qui est arrivé à ta gueule ? »
Murielle sortit le laissez-passer qu’on lui avait remis au barrage.
« Safran m’a demandé de passer à votre caserne aujourd’hui. »
« Ouais, mais elle n’a pas mentionné que tu t’étais fait rouler dessus par un tracteur. C’est toi sa petite prodige ? Je ne t’ai pas déjà vue quelque part ? »
Sur le badge de son interlocutrice, Murielle lut Anis. Elle hocha la tête.
« Vofa et Freddy Simard à l’incinérateur. Safran croit que je dois apprendre à me défendre. »
« Quand on te regarde de près, ça paraît évident. Viens, je vais te montrer la caserne et Coriandre. »
« Coriandre ? »
Un regard en biais.
« C’est sûr, l’intelligence n’est pas donnée à toutes, mais je me serais attendue à mieux. Sans instructrice, ça sera compliqué d’apprendre quelque chose. »
Anis l’escorta au fil d’allées bordées de manoirs enneigés où vivaient les notables étrangers et les familles les plus fortunées de la cité. Les œuvres d’art architecturales se succédaient sans indication de leur fonction et leurs murs ciselés embaumaient le bal et les bonnes manières.
Les branches les plus hautes de l’arbre cité traversaient les planches du sol et montaient vers le ciel poudreux pour danser dans l’ombre et la lumière. Des femmes vêtues de robes et de manteaux échappées d’un rêve égaré se promenaient ensemble ou au bras d’hommes aux tenues moins sophistiquées, mais tout aussi colorées. Loin au-dessus, l’azur se tachait de formes blanches abstraites. Les thuyas et les feuillus dénudés des allées décoraient le firmament plus qu’ils ne le masquaient. À l’origine de cette lumière intense, une boule aveuglante que son regard avait par le passé croisée irrégulièrement.
Le vrai soleil, qu’on n’apercevait qu’à la périphérie des étages inférieurs, là où la nuit perpétuelle ne pouvait l’obscurcir. La septième plateforme, la dernière, la plus haute, peut-être la seule d’où l’on pouvait apprécier toute la splendeur du jour. Son âme usée se referma comme une main prête à l’asphyxier.
Une rambarde finement ciselée gardait les promeneurs contre une chute vertigineuse. Au-delà, en bas, les champs couverts de neige, les silhouettes minuscules des infortunés cherchant des trésors cachés pour améliorer leur subsistance. Très loin, la cime d’arbres de taille normale et un autre séquoia, un gigantal sauvage qu’aucune cité ne parasitait. Et quelque part entre les deux, l’enceinte de pierre du cirque, grise, lorsqu’aucun événement ne s’y produisait.
Les allées cédèrent le pas à des routes de bois dur sans raffinement et à des édifices simples et fonctionnels. Devant le portail se tenaient deux Randyrs armées de haches, de boucliers et de revolvers surdimensionnés.
Formalités. Murmures infrasoniques. Anis conduisit Murielle dans une salle sans couleurs d’où montaient les hurlements d’une joie prédatrice et une odeur de viande faisandée. Plusieurs Randyrs remarquèrent leur arrivée, dévisagèrent longuement Murielle avant de retourner à leurs plaisirs. Une Randyr cracha aux pieds de Murielle, pour le plus grand bonheur de ses voisines. Au centre de la pièce, une cage octogonale dans laquelle une Randyr en pagne en étranglait une autre sans ménagement. Coincée dans l’étau du bras de sa tourmenteuse, la victime enchaînait frappes infructueuses et tentatives ratées de se libérer. Un boa constrictor aurait montré plus de clémence.
Anis échangea quelques billets contre quelque chose qui ressemblait à une cuisse de porc crue sur lequel elle referma immédiatement les mandibules. Elle s’arrêta pour profiter du spectacle, l’encre rouge coulant sur ses mains et sa gorge à chaque bouchée.
Murielle fronça les sourcils
La viande était fraîche. D’où venait cette viscosité faisandée ?
Elle se pencha subrepticement vers Anis.
D’aussi près, le doute n’était pas permis. Un picotement désagréable la parcourut de la tête aux pieds. Elle se força à revenir aux deux combattantes.
« Ça signifie quelque chose, qu’elle tape comme ça sur le sol ? »
« Elle abandonne. »
« Et personne ne les sépare ? »
« Pour quoi faire ? »
La Randyr éclata d’un rire vicieux. La victime frappa mollement le sol une ultime fois. La bête victorieuse la relâcha. Toutes deux se redressèrent, l’une plus lentement que l’autre.
La gagnante mesurait bien quarante centimètres de moins que la perdante. Quelques rares parieuses échangèrent des billets. La salle se vida rapidement. Le spectacle terminé, les Randyrs avaient à faire.
Anis tira Murielle jusqu’à la cage.
« C’est là-dedans qu’elle m’entraînera ? »
Anis lui adressa un rictus qu’elle n’arriva pas à interpréter.
« Tiens, tu as suffisamment récupéré de cervelle pour deviner laquelle est Coriandre ? »
Murielle n’eut pas le temps de répondre. Appuyée sur la cage, la petite Randyr les hélait.
« Anis ! Comment ça va ma poule ? »
Le corps écailleux de la machine à tuer suintait un sang noir en plusieurs endroits, mais elle ne semblait pas s’en troubler outre mesure.
« Bof. Je suis de garde à l’ascenseur. Je t’amène la protégée de Safran. Tu es censée l’entraîner. »
Murielle n’avait jamais rencontré une Randyr aussi menue. Coriandre la dévisagea quelques instants, fit un mouvement de menton dans sa direction.
« Qu’est-ce qui est arrivé à ta gueule ? »
La même question, les mêmes mots, un ton tellement proche qu’il en était troublant. Coriandre parlait d’une voix légèrement plus aiguë que la plupart des Randyrs.
« Face à face avec un camion poubelle. J’ai refusé de m’écarter du chemin. Qu’est-ce qui est arrivé à la tienne ? »
La Randyr cliqueta de bon cœur.
« C’est de naissance. Beau profil, non ? » dit-elle en passant une main griffue le long de sa joue. Murielle esquissa l’un de ses rares sourires.
« Coriandre fait partie de la garde rapprochée du président Patcho et est responsable de leur entraînement au corps à corps. Je vous souhaite bien du plaisir, » dit Anis avant de partir.
L’instructrice regarda Murielle de la tête aux pieds.
« Je n’ai jamais entraîné quelqu’un d’aussi minuscule. »
« Tu es bien placée pour parler. »
La Randyr ouvrit ses mandibules en une expression carnassière inquiétante.
« Ouais, mais moi, au moins, je suis belle. Bon, tu poses tes affaires dans ce coin-là et tu te changes. »
Murielle regarda autour d’elle.
« Je me change ? »
« Tu as bien amené des vêtements pour t’entraîner, non ? »
« Oui, mais c’est ouvert de partout. »
« Si tu cherches quelqu’un qui s’intéresse aux humaines à poil, tu t’es trompée de porte. Veux-tu que je tourne le dos ? »
Après tout, ce n’était qu’un corps.
La bouffée de chaleur qui l’envahissait jusqu’aux oreilles était certainement due à l’anticipation des moments à venir.
Ce n’était qu’un corps, mais c’était le sien et l’exhiber ne faisait pas partie de sa religion.
« Tourne-toi. »
La créature se retourna en ricanant. Murielle fixa le sol, déposa son imperméable dans un coin de la cage et se changea à toute vitesse.
« Tu comptes garder tes lunettes à l’entraînement ? »
Murielle se replia sur elle-même sans lever les yeux.
Le souffle de générations de violence et d’abus physiques agitait les constellations de déchirures et de sang abandonnées sur la toile du sol.
Si tu suis les traces de ta mère, tu devras bien t’habituer au regard des hommes. Autant commencer par le mien.
Elle crispa les mâchoires. Elle ne ferma même pas les paupières. Pas longtemps.
« Tu as des yeux dans le dos, toi ? »
« J’ai pas pu résister, je dois me rincer l’œil. Tes lunettes ? »
« C’est interdit ? »
Coriandre haussa les épaules
« Pas vraiment. La question est plutôt de savoir si tu regretterais de prendre une droite dedans. »
Elle hésita, les enleva sans regarder l’entraîneure. Les secondes s’égrainèrent pendant qu’elle enfilait des haillons plus légers.
« Qu’est-ce qui ne va pas avec tes yeux ? »
« Le camion poubelle a pété les vaisseaux sanguins, je suppose. J’ai les yeux rouges depuis. »
Coriandre l’observa attentivement.
« Ça n’est pas ça. Tu dors bien ? »
« Je me suis fait casser la gueule par un gros débile. Bien sûr que je dors mal. »
Réponse trop vive, trop sèche. Non, elle n’avait pas honte. Non, ça n’était pas une larme. Connard de John. Connard d’Hector.
La Randyr la fixa quelques instants de plus.
« Ce doit être ça, » répondit-elle finalement.
Mensonge. Solution à court terme. Détestable. Non fonctionnel. Tout ce qu’elle avait à sa portée pour le moment.
La torture dura des heures. Course, callisthénie, sac de frappe, recallisthénie, recourse, resac. Coriandre se glissa entre elle et sa cible.
« Je te donne cinq minutes de pause dès tu arriveras à me toucher. »
Coriandre se croisa les mains dans le dos et se contenta d’incliner le buste ou de se déplacer pour esquiver. Toujours à peine hors de portée, aussi mobile qu’une anguille désossée.
Désespérée d’obtenir un jour une pause, Murielle enchaîna les attaques. Tête, corps, jambes, coups de poing, pied, genou, coude, rien ne passait.
Coriandre se remit en action et l’écrasa dans le ring. Le visage abimé de Murielle sillonna le musc fauve de celles qui avaient plié avant elle. Elle tapa frénétiquement par terre et la Randyr assouplit sa prise sans la relâcher.
« Frustrant, hein ? J’adore qu’on m’attaque en attardée mentale, c’est tellement plus facile. Bon, montre-moi comment tu te décoinces de là. »
Les poumons en feu et le corps meurtri par les attentions de Varga, les cinq minutes de pause lui échappèrent.
Encore.
La Randyr passa bien vite à autre chose. Projections. Combat au sol. Elle emballait tout dans la même séance.
Dans la même minute.
Après une demi-heure, Murielle n’en pouvait plus.
Après deux heures, il lui restait le dynamisme d’un moteur en panne.
M’a-t-elle vraiment offert cinq minutes où ai-je rêvé ?
Safran arriva une heure plus tard. Murielle n’assimilait plus rien depuis longtemps.
« Salut l’avorton. Comment va ta nouvelle amie ? »
« Salut peau de vache. Elle tient le coup. J’avais oublié comment les humains transpirent. C’est dégueulasse, on dirait qu’elle est couverte de pisse. Bon, dans deux semaines elle te pètera la gueule, mais ça ne veut rien dire. »
Safran cliqueta des mandibules.
« Gamine. »
« Ce n’est pas ma faute si tu tombes d’aussi haut. »
Qu’est-ce que je fous ici ?
Mais elle le savait.
Si un jour elle approchait ses objectifs, elle trouverait sur son chemin bien pire qu’Hector.
Quelqu’un comme Shraz.
Quelqu’un comme Vofa.
Elle devrait apprendre à se défendre et si ça ne suffisait pas, elle préférait la protection des Randyrs à celle d’un seigneur des bas-fonds.
Elle reprit son souffle, retint un gémissement en se tâtant les côtes. Coriandre lui en avait-elle fêlé une ? Safran lui envoya une grande claque dans le dos.
« Tu ne dis pas grand-chose, » remarqua-t-elle. « Des commentaires ? »
« Faudrait déjà pouvoir parler. »
Un éclat de rire machiavélique. Ou mandibulique ?
« Coriandre ne perd jamais. J’espère qu’elle te contaminera. »
Murielle les regarda l’une à côté de l’autre. Cinquante ou soixante centimètres de différence, peut-être cinquante kilos d’écart en faveur de Safran.
« Même toi, tu ne la bats pas ? »
Safran secoua la tête.
« Rarement. Enfin, sans arme. À la hache, ce n’est pas pareil. »
« Je ne peux pas être la meilleure dans tout. Ce n’est pas faute d’essayer. »
Murielle se redressa légèrement.
« Alors la taille n’importe pas ? Si je persévère, je pourrai défoncer Hector ? Ou même toi ? »
Silence éloquent. Elles ne l’en croyaient pas capable.
« C’est plus compliqué que ça, » dit Safran. « Varga, peut-être. Il n’est pas habitué à frapper une cible qui ose se défendre. À part quelques bagarreurs des faubourgs, les humains ignorent ce que c’est que de prendre des coups. Nous, c’est autre chose. »
« En vrai, je ne fais pas la maligne contre Safran. Je la bats parce que je suis plus vive, plus souple, beaucoup plus brillante et surtout tellement plus belle. » Safran gronda. « Mais quand elle cogne, c’est comme une avalanche. Les chances de se relever sont basses. Si elle me coince dans une clé de tête, à part une prière, je ne peux pas faire grand-chose. Le corps et la technique convergent vers le gagnant. Quelqu’un qui fait deux fois ta taille peut être plus lent que toi, mais tu ne t’échapperas jamais de son étreinte et tu peux esquiver neuf coups sur dix, mais un seul suffira à t’envoyer au tapis. »
Safran enchaîna.
« Les éléments mentaux comptent aussi. Férocité, concentration, attitude. »
« Mais à moins d’un gros hasard et d’un bel effet de surprise, le pur effort physique nécessaire pour battre quelqu’un de dix kilos plus lourd te laissera sur le carreau une semaine. »
Murielle réalisa enfin que l’arrivée de Safran n’était pas accidentelle. L’entraînement touchait à sa fin. Les yeux rivés au sol, elle retira lentement chaque pièce de vêtement troué qui la couvrait. Seul son orgueil l’empêcha de demander assistance.
Les questions tournaient en boucle entre ses oreilles.
« Comment expliquez-vous des gens comme Vofa, alors ? Ce n’est pas un géant. »
Le front de Safran se plissa et ses mandibules s’écartèrent. Elle retraça d’une griffe la balafre qu’il lui avait laissée en souvenir.
« Il n’y a qu’un Vofa, » dit Safran.
« Comme il n’y a qu’une Coriandre, » ajouta l’entraîneure avec un mouvement sec de la main.
Murielle cessa de respirer. Décelait-elle une touche d’amertume ? La petite Randyr semblait pourtant bien dans son corps atypique.
« Que sais-tu de Vofa ? » demanda Coriandre. « Son dossier n’est pas aux archives, tu n’as pas pu le consulter. »
« Euh… »
Murielle se tut. Le rouge lui montait-il aux joues ou arrivait-elle à le contrôler ? Difficile à dire.
La Randyr s’esclaffa en soubresauts sifflants.
« C’est bon. Garde ton secret. Vofa est de taille moyenne verticalement et latéralement. Et il botte tellement de culs que les shreissen des faubourgs s’imaginent qu’il a des pouvoirs surnaturels. »
Safran gronda.
« Je n’ai rien vu de magique. Seulement une ordure explosive capable de m’en foutre plein la gueule sans trop se pousser. »
Coriandre prit le relais.
« Des Vofa, c’est comme pour moi. On en trouve un par dix générations. Le jour où on le coffrera, personne ne sait combien de temps il voudra bien rester en dedans. Ce qui est sûr, c’est que personne ne pourra l’empêcher de sortir faire sa fête à celui qui l’aura coincé. »
Murielle enfila son imperméable, puis ses lunettes.
« Non, » ajouta Safran. « Personne. » Elle ouvrit sa gueule comme un cobra. Était-ce un sourire ? « Il ne faut pas le coffrer, il faut le buter. »
Murielle saisit son sac.
« Sur ce, mesdames, j’ai un besoin urgent de prendre une douche. »
« Ouais, moi aussi. Depuis que je t’ai touchée. Te repointes-tu la semaine prochaine ? Ou c’est vraiment ta pisse que j’ai sur les bras ? »
Murielle jura intérieurement.
« Je serai là. Et toi ? »
La Randyr cliqueta bruyamment.
Murielle partit sans poser les autres questions qui la taraudaient.
Combien lui coûterait cet entraînement ? De quelle façon devrait-elle le payer ?
La porte se refermait. Comme un voisin encombrant, la voix de Coriandre la poursuivit dans le couloir.
« Tu es sûre qu’elle vaut ce qu’on risque ? »
Elle dérapa sur la glace en quittant l’enceinte. Une brise pure lui caressait le visage, insulte éhontée à l’infection qu’elle avait dégustée toute sa vie dans les étages inférieurs. D’Hector ou de Coriandre, elle n’arrivait pas à décider qui l’avait battue le plus sauvagement. Probablement Coriandre. Si ces entraînements ne s’allégeaient pas au fil des semaines, le remède à ses maux risquait de l’achever.
Non. De la transformer. Deviendrait-elle une coquille brisée ou une machine à tuer ? Impossible à dire.
Mais ce calvaire, elle se l’imposerait. Cela faisait-il d’elle une masochiste ?
« Je n’insulterai pas notre intelligence à toutes les deux en te demandant ce que tu fiches en sueur devant cette caserne. Bonjour, Murielle. »
Elle se tourna sèchement vers la voix. Distraction. Si Murielle avait prêté la même attention que d’ordinaire à son environnement, elle aurait remarqué la jeune femme vêtue de cuir adossée à la façade.
« Salut Médée. Que fais-tu ici ? »
D’une secousse, l’interpellée s’arracha du mur.
« Oh, là là. J’habite sur cette plateforme. Tu n’as pas une meilleure question ? »
Elle scruta son visage tuméfié. Murielle contempla un instant son imperméable usé. Médée portait sous son parfum habituel l’odeur d’un animal que Murielle ne reconnaissait pas. Peut-être un cheval. Ces bêtes vivaient-elles vraiment aussi haut à Arbol ?
Murielle fut saisie d’un frisson incontrôlable.
Après une telle suée, ses habits étaient insuffisants.
« Je détonne légèrement dans ce décor, je suppose. On t’a fait un rapport, alors ? »
« Les allées et venues vers l’enceinte des Randyrs sont surveillées. J’ai reconnu ta description malgré ton état général. »
Médée croisa les bras.
« Comptes-tu rencontrer régulièrement tous les paranos de la plateforme ? Ils se demandent déjà qui tu es et ce que tu fiches ici. Avec tes guenilles des faubourgs, ça n’ira jamais. »
Murielle contempla une fois de plus sa tenue.
« J’achèterai un imperméable neuf. Il dissimulera le reste. »
Médée leva les yeux au ciel, mais Murielle ne lui laissa pas le temps de répondre.
« Comment veux-tu que je me cache de tous ces espions ? Peu importe comment je m’accoutrerai, on notera et rapportera mon arrivée. S’ils cherchent ne serait-ce qu’un peu, ils découvriront vite qui je suis. Un déguisement ne servirait qu’à me ruiner. Les vêtements vendus sur cette plateforme doivent coûter plus cher que ce que la police me paie en une année de stage. »
« Échange de bons procédés. Ce que les Randyrs t’apprennent, je veux l’apprendre aussi. Tu les convaincs de m’entraîner aussi. Tu passes chez moi à chaque fois que tu viens ici, nous y allons toutes les deux. »
« Tu crois que les agents qui surveillent le complexe s’interrogeront moins parce que nous partons de chez toi habillées en grande pompe ? Tu rêves ! »
Médée relâcha ses bras, les recroisa immédiatement.
Entêtée. Elle souhaite le masquer, mais elle n’en démordra pas.
« J’aimerais vraiment recevoir leur entraînement. Elles n’existent que pour se battre et y excellent. »
« À quoi ça te servira ? Tu ne seras jamais policière. Tu passeras ta vie avec ton équipe de gardes du corps. »
« Qui te dit que je ne serai jamais policière ? Tu commences à écouter le vieux croulant ? Je ne serai jamais une bonne petite épouse soumise. Alors je serai policière. »
Murielle réfléchit quelques secondes.
Argumenter avec Médée ou avec un mur de verre… même la victoire pouvait blesser.
« Tu dois déjà me rendre l’accès aux archives. Qu’obtiendrai-je en échange pour ce second service ? »
Sa joue se convulsa quelques instants.
« On marchande, je vois. Après tout, je n’ai pas réussi à faire lever ta sanction. »
Murielle leva les yeux au ciel, puis s’approcha et murmura : « Je suis sûre que tu n’es pas venue les mains vides. »
Médée sourit.
« J’ai même une offre que tu ne peux refuser. Désires-tu goûter ma vie ? Les beaux vêtements, la haute société, les chauffeurs et les soirées extravagantes ? »
« Je dirais que je m’en fous. Trouve autre chose. »
« Vraiment ? Tu crois qu’apprendre les manières de la noblesse te sera inutile ? Tu comptes éviter les enquêtes impliquant le pouvoir et l’argent ? Réfléchis, Murielle. Si tu te coupes de toutes ces enquêtes, il ne te restera pas beaucoup de travail. »
Médée fronça le nez avec un demi-sourire.
Murielle grommela quelques mots. Médée se glissa la main derrière l’oreille.
« Pardon ? Je n’ai pas compris. »
« J’aurai la réponse des Randyrs bientôt. »

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