Chapitre 16, 16 janvier 3007, Troisième plateforme
Au commissariat vacillaient les flammes de lampes sous-alimentées. Les agents de terrain n’étaient pas les seuls à tirer au flanc dans la police. Le service d’entretien ne s’en privait pas non plus et l’huile était rarement changée avant qu’elles ne cessent de brûler. Dans les profondeurs d’une geôle, un ivrogne geignait pour qu’on le laisse pisser dans une vraie toilette. Un murmure occasionnel accompagnait le passage des membres du personnel.
À son bureau, Varga dormait à poings fermés. Hors de vue, Febvre faisait sans doute de même. Murielle aurait bien signalé leur comportement à un officier supérieur, mais elle craignait qu’il soit impossible d’en trouver un réveillé.
Sous son regard défilaient des phrases qu’elle refusait d’enregistrer. Cases à cocher, lignes à remplir, un rapport de dix pages destiné à des archives aussi perdues qu’ignorées.
Si seulement quelqu’un travaillait avec sérieux.
Frottement de tissu, sucre, café. Murielle se retourna vers le nouveau venu.
Les yeux ronds comme des billes, Carl-au-sourire-éternel s’immobilisa immédiatement. Il n’avait aucune bonne raison de quitter son poste.
Elle n’en avait pas de le dénoncer.
De toute façon, le dénoncer à qui ?
« Comment fais-tu ? Les ronflements de Varga font plus de bruit que mes pieds. »
Murielle inclina inconsciemment la tête sur la gauche.
Elle la redressa.
Sciemment.
« Simple hasard. Qu’est-ce qui t’amène ? »
Carl haussa les épaules.
« Rien de particulier. J’en avais ma claque de faire semblant de remplir des papiers importants. » Il pointa l’agent poubelle. « Je travaille ici depuis assez longtemps pour savoir que les policiers réveillés à cette heure ne sont pas légion. Ça finit par devenir lourd de faire le pied de grue au cas où il faut tirer les autres de leur sommeil. Tu as envie de bavarder ? »
Le souffle de Murielle s’accéléra.
Elle n’avait pas le temps. Elle ne voulait pas. Il n’avait rien à lui offrir. Elle ne se voyait pas avec lui. Pas du tout.
Une main sur le front, elle s’écarta de son bureau.
« Ça va Murielle ? »
Non, ça ne va pas. Oui, ça va bien. Très bien. Pourquoi ne me fiches-tu pas la paix ? Que fais-tu après le travail ?
« Ça va. J’ai seulement… je viens de me rappeler quelque chose. »
Il entrouvrit la bouche, hocha la tête.
« Je vois. »
Timbre inhabituellement perçant. Nonchalance affichée. Une caresse visuelle mal dissimulée. Murielle sourit.
Comme une montée bilieuse, son esprit vomit Euphoria et tout ce qu’il représentait pour elle.
Elle compressa les lèvres autant qu’elle le pouvait.
« On peut bavarder, oui. Seulement bavarder, je ne suis pas sur le marché. Retournons à la réception, je ne voudrais pas te causer d’ennuis. M’offriras-tu un thé ? » Les yeux de Carl revinrent vers les siens. Une teinte pivoine rehaussa ses taches de rousseur.
Mais qu’est-ce que je fous ?
« Bien sûr ! J’ai déjà de l’eau chaude à l’avant. »
Pas disponible, souviens-toi ou il l’oubliera.
Elle le laissa la devancer de quelques mètres et se dirigea vers Hector. Papiers éparpillés, café à demi plein, coupe-ongles, couteau. Elle se racla la gorge et largua un glaviot dans la tasse. Avec un peu de chance, il le boirait avant d’être complètement réveillé. Elle emboîta le pas au réceptionniste.
Quand elle arriva au comptoir vitré, son thé l’attendait déjà.
« Sucre ? Lait ? Avec les cours en journée, ces quarts de nuit sont brutaux pour les stagiaires. »
Elle se laissa tomber sur un siège.
« Rien de tout ça. Sucrer le thé est un crime haineux et les monstres impies qui s’en rendent coupables devraient croupir en prison. »
Carl eut un rire un peu jaune et regarda le fond de sa tasse.
« Ne goûte pas au mien alors. C’est du sirop. Je préfère le café, mais je me suis dit que j’essaierais la même chose que toi. La première gorgée ne m’a pas instantanément convaincu. »
Ouverture d’esprit. Un pas innocent dans sa direction. Un uniforme froissé qu’il aurait intérêt à repasser plus souvent. Elle disséquait son collègue comme un criminel lors d’un interrogatoire. Sa conversation prévisible était-elle rassurante ou lassante ?
Quelle importance ?
Capitale, mais pourquoi ?
Le petit mec de l’accueil t’aime bien…
S’enfoncer dans le plancher. Doucement. Peut-être ne remarquerait-il pas.
Comme dans un rêve, elle l’écouta parler pour ne rien dire.
Les minutes de la nuit s’écoulèrent imperceptiblement. Son thé brûlant devint froid. Le concierge balaya la salle d’attente une bonne trentaine de secondes.
Sa tasse à la main, Hector arriva devant eux en hâte. Le colosse avala une gorgée, grimaça et posa son café sur le bureau de Carl.
« Eurk, on dirait que je viens de boire une mouche décomposée. »
Béryl sortit d’un autre couloir.
« Arrête de faire ton intéressant. Tu es prêt ? »
« Je suppose. »
Ils partirent en trombe.
Freddy l’incluait volontiers dans ses enquêtes. Il paraissait bien lorsqu’elle travaillait pour lui
Eux n’avaient aucun intérêt pour elle.
La chaleur d’une cuisine en plein été. L’odeur du charbon, de la pâtisserie, de friandises encore fondantes.
Maman, je peux avoir un biscuit ?
Non, ma chérie, ils sont pour mes clients.
Freddy lui manquait.
Maman, pourquoi n’en faisais-tu jamais pour moi ?
Elle baissa la tête et leur emboîta le pas.

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