Chapitre 17, 16 janvier 3007, Le port

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Elle écouta sagement les informations qu’ils transmirent aux Randyrs de l’ascenseur, montra ses papiers et bondit à leur suite.

Leur conversation banale n’offrit à Murielle aucune indication concernant l’affaire qui les appelait cette nuit. Varga sentait la sueur rance, Béryl la noix de coco trop sucrée. De quel parfum s’agissait-il ? Hypnose ?

Combinaison intéressante. Comme une bête puante nageant dans un océan de compost.

Les portes s’ouvrirent enfin sur un poste de surveillance peuplé de Randyrs armées jusqu’aux dents.

L’ascenseur n’était pas au niveau du sol.

Il était beaucoup plus bas.

La lueur des torches bleutées se propageait à une vingtaine de mètres de l’entrée. Ici, aucune règle n’interdisait aux Randyrs de porter et d’utiliser leurs armes à feu. Des haches et de lourds fusils d’un genre que Murielle n’avait jamais aperçu remplaçaient leurs hallebardes habituelles. Instinctivement, elle chercha Safran du regard. Aucune trace de la matamore. On donna une lanterne à Varga et il s’éloigna avec Béryl.

Murielle voulut les suivre.

La Randyr en faction lui plaqua un bras en travers de la poitrine.

« Le règlement du port est formel, stagiaire. On n’entre pas désarmé au port. »

Devant, le rire de Béryl résonna comme une tempête de verglas sur un parterre en fleurs.

Le cœur de Murielle s’affaissa.

« Tu ne vas pas me faire ça ? »

La Randyr ouvrit largement les mandibules.

« Oui, je vais te faire ça. » La créature regarda derrière elle. Febvre et Hector se hâtaient sur la route.

« Les faubourgs sont peut-être l’endroit où se produisent le plus d’incidents, mais c’est ici qu’ont lieu les plus violents. »

La créature lui plaqua son fusil entre les mains.

« Je sais très bien qu’on doit déjà t’avoir appris à t’en servir, ce ne sera qu’un rappel. Ici, le cran de sûreté. Pas de piston pour faire passer la balle suivante dans le canon, elle monte automatiquement. Si jamais tu es submergée, tu peux appuyer sur ce bouton pour enclencher mon joujou préféré : le lance-grenades. »

Le regard prédateur de la bête restait fixé sur elle. Ils étaient à cinquante mètres sous terre. Malgré le froid humide et mordant, la transpiration suintait au front de Murielle.

« Il y a souvent des trafiquants dans les parages. Sois prudente. Malgré tous nos efforts, des policiers disparaissent régulièrement dans le secteur. »

La Randyr se tourna en direction des deux officiers qui s’éloignaient. Ses mandibules dessinèrent le sourire cruel propre à son espèce.

Un frisson horrifié parcourut l’échine de Murielle. Elle saisit le fusil et se lança au pas de course derrière ses collègues.

C’est ton imagination. Elle n’a pas suggéré de les tuer. Pas vraiment.

S’il leur arrivait quelque chose, tous les soupçons se porteraient instantanément sur elle. Après Freddy, personne ne pourrait la défendre si ses maîtres de stage rencontraient une mort violente.

Elle coupa court à ces pensées et conserva ses distances. L’obscurité l’oppressait, l’humidité l’écrasait. Des couinements de rongeurs s’élevaient d’entre les caisses. Grognements, clapotements, circulation clandestine. Les carcasses flottantes des submersibles amarrés ballottaient comme autant de fantômes enchaînés.

Les échos de tous les oubliés.

La lampe d’Hector valsait dans toutes les directions, éclairaient les larges voies et les submersibles amarrés.

Son cœur s’accéléra subitement. Un terrible soupçon naissait dans son esprit.

Elle arma le fusil.

Et si les Randyrs s’apprêtaient à les assassiner ?

Elle serait accusée du double meurtre, sa carrière plombée sans avoir démarré.

Ses mains baigneraient à nouveau dans le sang, qu’elle intervienne ou s’en abstienne.

Elle se figea, pointa le canon en direction d’un mouvement. Des pattes griffues lacérèrent les quais rocheux. Crispés sur le métal froid, ses doigts tremblaient sur la gâchette. La silhouette sombre et massive d’une Randyr se déplia entre deux palettes. Levait-elle une arme ?

La créature se glissa à couvert. La torche avançait sans l’attendre. Un crissement de pierre contre pierre derrière elle, le murmure de voix inconnues devant.

Murielle courut.

Quelle que soit la menace, elle n’était pas prête à y faire face. Pas seule.

Les murmures se transformèrent en voix et un grand cercle de lumière se dessina finalement au loin.

Deux Randyrs interdisaient l’accès à une zone délimitée par des bandes jaunes. Le fusil coincé dans un angle inconfortable, Murielle n’osa pas traverser la démarcation. Un corps étendu, abandonné à lui-même au centre de la zone. Sans se soucier d’enfiler une paire de gants, Hector saisit le menton de la victime, lui tourna la tête de droite, à gauche. La haute silhouette d’une troisième Randyr s’approcha de la frontière entre le lieu du crime et le reste de l’univers.

Safran.

« Quand j’ai vu ces deux glandus, je me suis tout de suite dit que tu ne devais pas être loin. Que font-ils dedans pendant que tu es dehors ? »

Murielle sourit des lèvres seulement.

« Ils polluent la zone avant l’arrivée du légiste, bien sûr. C’est ce qu’ils font de mieux. »

Safran regarda le fusil, puis les deux policiers.

« Mon rôle est de protéger la scène jusqu’à l’arrivée des enquêteurs de la crim. En ce moment, désobéissent-ils à la procédure ? »

Pourquoi lui demandait-elle cela ? Elle le savait aussi bien qu’elle. Murielle hocha la tête.

« Et même si Paulson gueule sur le sujet, Girard l’ignorera. Quand il arrivera, il pestera contre ceux qui le sortent du lit en pleine nuit pour un cas dont il ne pourra rien tirer et réclamera qu’on le laisse dormir jusqu’au matin la prochaine fois. Après, il la bouclera avant qu’on ne le fasse taire de force. Rien ne fonctionne dans ce service de police. Rien ! »

Safran brassa l’air de ses mandibules.

« Ordonne-moi de faire respecter la procédure. »

« Quoi ? »

« Je suis sérieuse. Ordonne-le-moi. Tu sais bien qu’il me faut une autorisation pour intervenir contre les agents humains. Demande-moi de le faire. »

« Je ne suis que stagiaire. Je ne peux pas t’ordonner légitimement d’agir contre mes superviseurs. »

« Je m’en fous. Je dirai que je n’y ai pas pensé et toi que tu ne réalisais pas que je te consultais à leur sujet. »

Murielle pesta.

« Ne confonds pas la couleur de mes cheveux et celle de mon cerveau. Je prendrai encore plus cher après… »

« Auras-tu le courage d’affronter ta hiérarchie jusqu’au bout ? »siffla la créature. « Auras-tu le courage d’accomplir ce qui doit être fait ? Si j’interviens sans tes ordres, je finis dans les prochains jeux avec tout mon peloton. Tu n’as pas besoin d’un dessin pour comprendre ce que ça signifie. Commande-moi de faire respecter la procédure. Avec une consigne, même illégitime, je n’aurai qu’une réprimande et mon escouade sera sauve. »

Murielle pinça les lèvres. Béryl fouillait les poches du cadavre.

« Safran, fais respecter la procédure. C’est un ordre, ne discute pas. »

Les mandibules de la Randyr s’écartèrent largement. Elle saisit négligemment sa hache et dégaina un Invictus qui devait tirer des projectiles d’au moins 12 millimètres.

« Je n’étais pas sûre que tu oserais. »

Elle s’avança l’air décontracté.

Murielle se crispa dans l’attente du désastre qu’elle avait déclenché.

Elle songea à l’incinérateur, sentit la chaleur des fourneaux l’étouffer. Elle revit Freddy, sa poivrière braquée sur elle, menaçant de l’éliminer si elle s’opposait à lui. Elle l’entendit annoncer qu’il ruinerait la carrière de Samson pour démarrer la sienne.

Son nom est Frédéric Simard…

Non. Pas deux fois.

Elle épaula le fusil, l’ajusta sur Safran.

Au cas où la situation dégénérait.

« Elle n’a pas besoin d’aide pour gérer ces deux zigotos », souffla une voix trop grave pour être humaine. Murielle inclina sa tête pour aligner son regard sur sa cible. Une goutte perla à son front.

Même si cette Randyr lui faisait la peau, elle ne referait pas cette erreur. Elle ouvrit la bouche pour rappeler Safran.

« Madame, monsieur, j’ai le très net plaisir d’exiger que vous ôtiez vos pattes de primates de cette femelle jusqu’à l’arrivée du légiste. En cas de refus, c’est dans la joie et l’allégresse que je serai obligée de fracasser vos crânes rongés par les limaces. Pour le cas où un fragment de ce long discours vous aurait échappé, je le résumerai en un mot : décarrez. »

Murielle referma la bouche.

Bouche bée, Béryl se retourna vers la créature colossale.

« Ai-je bien entendu ? De quel droit nous… »

« Du droit de celle qui rêve que tu lui offres une bonne excuse. Continue de parler, beauté. S’il te plaît ? »

Febvre étrécit les paupières en direction de Murielle avant de revenir à la Randyr. Murielle abaissa son fusil. Varga n’avait toujours pas prononcé un mot, mais son regard la trouva également. Il se leva, s’approcha. Il ne la quitta des yeux qu’un instant, pour les descendre vers l’arme.

« Tu aggraves encore ton cas, crevasse, » dit le géant.

« Que fais-tu avec ça ? » demanda Béryl en pointant le fusil.

Murielle abaissa un peu plus le canon, les épaules basses, les mains tremblantes.

Elle avait failli s’en servir.

Contre Safran.

Personne d’autre ne saurait. Jamais.

Je ne suis qu’une méprisable impostrice qui prétend nettoyer le cloaque dont elle se délecte.

Un nouveau frisson la parcourut.

Si seulement Freddy vivait toujours.

Si seulement elle l’avait sauvé plutôt que…

Elle regarda le sol.

« Les Ran… »

Elle s’étouffa.

« Les Randyrs n’ont pas voulu me laisser vous suivre sans arme. Il paraît que beaucoup de policiers disparaissent sans traces ici. »

Varga roula les épaules, craqua ses phalanges.

« Tu penses vraiment que personne ne se posera de questions ? Que personne ne comptera les balles de ton fusil quand tu le rendras ? Que Paulson ne reconnaîtra pas le calibre ? »

Elle fut saisie d’un vif désir de nier l’intention qu’il lui prêtait.

Elle y résista, inclina la tête sur la droite à la recherche d’une réponse appropriée.

Le regarda enfin dans les yeux.

« Tu as peur du noir, Hector ? Ne crains rien. Demande à Béryl de te tenir la main, je suis sûre qu’elle sera d’accord. »

Varga étrécit les yeux. Les épaules de Murielle se crispèrent douloureusement. La tentation de relever le canon devenait insoutenable.

« Tu ne l’emporteras pas au paradis, petite vache. »

Varga lui tourna le dos et s’éloigna en grondant. Béryl le suivit avec un déhanchement aussi provocateur qu’inconscient.

« Partie remise, petite conne, » lança-t-elle par-dessus son épaule. Tes Randyrs ne te sauveront pas chaque fois. »

Elle disparut hors du cercle de lumière. Safran s’ébroua avec un soupir satisfait.

« Merci. Ça fait du bien. »

Murielle n’accorda pas un regard à Safran. Elle contemplait l’obscurité et les mystères qu’elle révélait.

« Pourquoi fait-elle partie de la police ? »

« Les pots-de-vin, comme tout le monde. Presque tout le monde. »

« Ça ne colle pas. Pas avec le corps et la tête qu’elle a. »

« Peut-être qu’elle n’a pas envie de coucher. »

Murielle reporta toute son attention sur la Randyr.

« Safran, sois réaliste. Quelques doses d’aga et tout le monde se fiche de ce qui arrive à leur corps. »

Safran ricana.

« Alors tu couches ? »

« Ne sois pas ridicule. »

Entre ses yeux inhumains et les mandibules, Murielle n’arrivait jamais à déchiffrer ses expressions faciales. Le pied griffu de la créature racla le sol.

« Béryl est peut-être comme toi. »

« Béryl te frappe comme une personne intègre ? »

Safran haussa les épaules.

« Je n’ai pas les réponses que tu cherches. Tout ce que je dis, c’est que nous ne disposons pas de toutes les informations. »

Murielle grommela.

« C’est bien ce qui m’inquiète. Elle est plus suspecte qu’un homme avec un étui à violon sur le toit du parlement. »

Elle franchit le ruban pour parcourir la scène du crime.

« Plus suspecte que toi, la nuit, avec tes lunettes noires ? »

Un murmure, bas, diffus. Safran qui croyait parler pour elle seule. Murielle se retourna vivement vers elle, lui jeta un regard appuyé. Safran n’eut même pas la bonne grâce de sembler gênée. Murielle soupira, reporta son attention sur le cadavre, s’en approcha. Autour de la tête, une auréole humide qui s’arrêtait à peu près aux épaules. Le visage grimaçant d’une fille de quinze ans dont l’ultime souffrance avait éclipsé les rêves saccagés.

« S’il m’arrive quelque chose, comment les tueras-tu sans impliquer tes Randyrs ? » demanda Murielle. Même à ses oreilles, sa voix semblait détachée, l’expression d’une minuscule part de son âme séparée de ses préoccupations principales.

« Bidon d’huile et lampe renversée. Meute de chiens enragés. Malencontreusement endormis sous la scie circulaire du moulin. Ce ne sont pas les moyens qui manquent. »

« Je ne vois pas comment tu ferais passer le coup de la scie pour un accident. »

Cliquètements grotesques et hululement.

L’expression du plaisir chez les Randyrs.

« Attends quelques années, tu verras bien pire. »

Elle chassa Safran de son esprit.

La victime.

Robe relativement sèche, déchirée par endroits. Pourquoi laisser une noyée bien en vue alors qu’il était si facile de l’abandonner dans les profondeurs du fleuve ? Pourquoi appeler Béryl et Hector sur l’affaire ?

Chaque question suscitait son essaim de possibilités. Ce n’est qu’en les croisant qu’elle révélerait l’enchaînement. Elle effleura du doigt la jeune fille et plongea dans sa souffrance.

Gifle et hurlement. Elle le plaqua brutalement contre les planches du mur avant de s’enfuir par la porte entrouverte.

Un port. Ils étaient à quai. Maintenant ou jamais. Les semaines de sous-alimentation l’avaient affaiblie.

Elle volait sur les ailes du désespoir.

L’échelle.

L’écoutille.

Des puits de lumière disséminés sur le plafond rocheux, comme à la maison.

Le parfum des nuits ensoleillées après les jours sans lune.

Une main se referma sur sa cheville. Elle cria et planta son talon dans ce sale pervers.

Mou. Dur. Effrayant. Satisfaisant. Il la lâcha.

« Espèce de salope ! Oh, tu le paieras ! »

Elle traversa l’écoutille. Le renfermé fléchit devant un souffle frais.

Un rire gras résonna devant elle. Un autre malfrat. Grand. Une montagne de muscle. Un mois plus tôt, il lui aurait peut-être plu.

Plus maintenant.

Il leva la main.

Son père n’avait jamais levé la main sur elle. Jamais.

Cet homme n’avait pas les mêmes scrupules.

En redescendant, elle ne toucha aucune des marches de l’échelle.

Un craquement sinistre, une douleur Quelque chose craqua, se brisa dans son bras. Le choc la priva de voix. Des mains la saisirent. Trois hommes.

« Je crois que j’ai abîmé la garce. Qu’est-ce qu’on en fait ? »

« Un exemple pour les autres. »

Elle hurla quand on tordit ses os brisés. Elle supplia quand on la mena dans la cabine commune.

La petite Julia se tenait la tête à deux mains. Catalina la regardait un bras replié devant sa bouche. Les autres…

Elle perdit les détails.

On la saisit par les cheveux. Elle cria jusqu’à ce qu’on plonge sa tête dans un baquet. Les échos de sa voix résonnaient même sous l’eau. Les bulles de sa souffrance caressaient ses joues, son cou, prémices délicates d’une mort abjecte.

Quelques instants. Quelques heures.

L’odeur d’Hypnose fit frémir les narines de Murielle.

Elle ne se souvenait pas s’être assise, s’être plongé le visage entre les mains.

« Arrêtez… Lâchez-la… s’il vous plaît, vous n’avez donc pas de cœur ? »

« Ta gueule ou t’es la prochaine. »

« J’espère que tu aimes ça, chérie, on ne fait que commencer. »

Son agresseur lui replongea la tête sous l’eau.

Même l’imminence d’une mort aussi terrible ne put rivaliser avec l’horreur qui l’envahit lorsqu’il lui releva la jupe.

« Ton docteur arrive. »

Murielle sécha une larme.

Elle revint vers les Randyrs en faction.

Trop d’imagination.

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