Chapitre 18, 16 janvier 3007 , Le port

18 minutes de lecture

Une lampe oscillait au gré des pas chancelant d’un homme encadré par deux formes colossales.

Paulson. Il regarda brièvement Murielle puis, avec insistance, le cadavre et la zone fermée.

« Quelque chose est anormal. Je ne vois personne tripoter ma cliente. Il n’y a même personne dans le cercle… » Il dévisagea Murielle à nouveau. « Où sont-ils ? »

Murielle pointa la direction vers laquelle avaient disparu ses maîtres.

« Safran y est allée un peu fort. Elle les a virés au lieu de leur demander de laisser le corps tranquille. »

Le légiste pouffa.

« Je suis certain qu’ils ont adoré. Vous me rappellerez de lui offrir une bouteille de whisky. C’est la première fois depuis des années qu’on ne me réveille pas pour rien. »

Paulson récupéra vite sa gravité habituelle. Le décor ne prêtait pas au rire. Ils traversèrent le ruban. Au loin, une seconde lanterne progressait lentement vers eux. Murielle exhala plus bruyamment qu’elle ne l’aurait souhaité. Paulson la regarda du coin de l’œil.

« Nuit difficile ? Varga et Febvre doivent être à proximité. Si seulement ils pouvaient ne jamais revenir. Ont-ils déplacé le corps avant votre intervention ? Non, bien sûr que non. Cette jeune femme s’est probablement noyée, mais je n’en serai pas certain avant de l’avoir autopsiée. Cette eau peut provenir d’événements post-mortem. »

« Et qui sait, peut-être suis-je douée pour l’opéra, » répondit Safran.

Il ouvrit la robe du cadavre et lui planta une aiguille dans l’abdomen.

Murielle serra les poings. Lorsqu’il releva la jupe, ce sont les paupières qu’elle ferma.

Cheveux noirs et raides, teint basané, traits fins, une adolescence fanée.

Sur la toile de ses paupières apparaissaient le corps marqué et brisé, là où des mains avaient serré, l’angle anormal de l’avant-bras, les ecchymoses et marques de dents.

Le reste.

L’abomination.

La flétrissure.

Une vague de miroirs brisés fourmilla dans sa chair

De l’autre côté du ruban s’éleva la voix d’Anis.

« Il n’y a pas à dire, quand on voit ce que vos mâles vous font quand ils vous veulent… je suis contente que nous n’en ayons pas plus. »

L’échine de Murielle s’agita dans sa chair comme un parasite cherchant la sortie.

Son oreille frémit. Un pas sourd et lourd, le craquement de jointures délaissées, le souffle brusque.

Hector revenait. Seul.

« C’est bon, je peux faire mon travail, maintenant ? »

Paulson sourit à l’agent.

« C’est bien la première fois que je vous vois impatient de travailler, monsieur Varga. Vous pouvez vous exécuter à condition de rester à plus de deux mètres de la victime. »

Hector enfila une paire de gants. Pour une fois qu’il suivait une procédure…

« Qui c’est, celle-là ? »

Il pointa du menton Médée, qui approchait lanterne au poing.

« Anis ? » répondit Murielle, « Elle est présentement affectée à la septième plate-forme. Je suppose qu’elle était de garde ce soir. »

« Pas la Randyr, connasse, la fille à côté. »

Murielle s’accroupit près de Paulson, contempla les yeux ouverts de la victime, les marques bleutées sur son visage.

« Hé, petite vache, je te parle. »

Une voix trop suave et séduisante pour les circonstances lui répondit. Du coin de l’œil, elle entrevit Médée qui secouait la tête, un sourire triste aux lèvres. Pour la première fois, elle eut le sentiment que son amie hésitait avant de parler.

Mais c’est bien elle qui répondit à Varga, d’une voix débordante de charme et de bonheur.

« Si tu étais un peu moins débile, gros tas, tu aurais figuré qu’elle ne se sent pas interpellée par l’épithète connasse ou la locution petite vache. Quant à mon nom, je peux me présenter moi-même. Médée Montemayor. » Elle lui décocha l’un de ses sourires improbables. « Je paie une plus grande part de ton salaire que tous les autres individus ici présents réunis. D’après les descriptions, tu dois être Hector Varga. Ta réputation te précède. Enchantée. »

Médée lui décocha un de ses sourires improbables. Varga saisit mollement la main qu’elle lui tendait, fixa Murielle comme s’il aurait préféré la tenir en joue.

« Non, elle n’est pas la source de mes informations, » dit Médée. « J’ai d’autres contacts dans la police et tu n’es pas particulièrement apprécié. « Ta réputation te précède simplement. Tu comptes me présenter ta poupée gonflable ? Je ne la vois nulle part. »

Hector agita vaguement une main vers le débarcadère voisin.

« Béryl prend l’air. Elle est de constitution délicate. Entre Murielle et la noyée, ça faisait trop. »

Médée sourit.

« Tu vois la différence ? Tu as tout de suite compris de qui je parlais. Il suffit de choisir ses mots, » lui lança-t-elle en s’approchant du corps.

Yeux exorbités, menton relevé, il agrippa l’épaule de Médée.

« Non mais pour qui te prends-tu? Riche ou pas, tu vas le sentir passer, mon… »

Safran s’éclaircit la gorge.

Il se figea, les lèvres retroussées sur un rictus de hyène.

Sans se départir de son sourire, Médée regarda la main qui l’avait arrêtée, puis Hector. Il la relâcha et recula d’un pas.

« Merci. »

Paulson interrogea Murielle du regard.

« Elle est dans mes classes, mais son père l’empêche de dénicher un stage. Accepterais-tu qu’elle t’assiste officieusement ce soir, officiellement plus tard ? »

Il réfléchit un court instant.

« J’aurais préféré qu’on m’avertisse avant. »

« J’ai pensé qu’une rencontre sur le terrain aurait un effet plus percutant. »

« Vous avez bien pensé. Hélas, comme la plupart des gens, je n’aime pas qu’on me percute. »

Il saisit mécaniquement une pince, collecta un cheveu court.

« J’ai aussi pensé que tu aimerais être témoin de sa première rencontre avec Hector et Béryl. Que tu l’accepterais plus volontiers. »

Il glissa sa trouvaille dans une boîte.

« Ce sera peut-être le cas. Je prendrai le temps d’examiner votre requête. Vous semblez décidée à vous faire des ennemis acharnés qui pourraient torpiller votre carrière avant même qu’elle ne commence, mademoiselle. »

Murielle haussa les épaules.

« Ils ne m’aimaient déjà pas avant. »

Paulson observa ses instruments.

« Ne faites pas l’erreur de croire que ça ne pourrait être pire. » Il marqua une pause. « Au vu de la température du foie, elle est morte depuis moins de deux heures. Sans doute noyée dans le fleuve, mais l’analyse du contenu de ses poumons devra attendre l’autopsie. »

Les images fusèrent à nouveau dans l’esprit de Murielle. Elle ne pouvait s’empêcher de se représenter la scène, de la ressentir. Elle ferma les yeux. Le calvaire de la jeune femme éveillait en elle des échos imprévus. Les poignets serrés, la tête, le baquet, la suffocation, l’eau qui pénétrait ses bronches un souffle impuissant après l’autre, la toux et les vomissements quand elle émergeait, le désespoir, le dernier outrage, la terreur, la panique.

Jusqu’à ce qu’on l’y laisse trop longtemps.

« Elle ne s’est pas noyée dans le port. »

Les regards se tournèrent vers elle.

« Les marques. Poignets parce qu’on l’a trop serrée et qu’elle s’est débattue. Le front, le nez. On l’a écrasée contre une surface dure, peut-être le fond d’un baquet ou d’un évier. On ne l’a pas simplement noyée, on l’a torturée. Probablement pendant qu’on la violait. »

Safran cliqueta doucement.

« Quand elle affirme un truc comme ça, doc, elle se trompe rarement. »

Paulson cilla. Il examina de nouveau le visage de la victime, lui ouvrit la mâchoire. Il saisit des pincettes et fouilla les blessures faciales. Hector s’agenouilla au bord du quai. Au moins faisait-il semblant de travailler.

L’odeur du sang monta au nez de Murielle. Le craquement des navires et l’onde du fleuve se transformèrent, s’étouffèrent sous un édredon invisible. Non loin, un submersible perça la surface de l’eau.

« J’ai d’abord cru qu’un simple coup de pied avait provoqué ces blessures, mais la théorie du baquet est viable. Et voici une écharde. J’aurais approfondi ces éléments au laboratoire, mais votre intuition m’économisera un temps considérable. » Paulson leva un regard en coulisses vers Safran.

« Ça va, Murielle ? » Médée s’agenouilla pour la soutenir. Ce n’est qu’à ce moment que Murielle réalisa que ses jambes l’avaient trahie. Des taches lumineuses dansaient dans les ombres. Avait-elle perdu conscience ? Non. Sûrement pas. Elle porta les doigts à son nez.

Poisseux.

Médée lui saisit le bras.

« Avale ça, tu m’entends ? » Elle lui tendit une gélule.

« Désolée, je n’ai pas d’eau pour l’aider à passer. »

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Murielle.

« Devine. J’ai déjà vu tes yeux. J’en garde toujours sur moi depuis. Au cas où ce serait nécessaire. »

Une pilule et tout serait réglé.

Un moment d’oubli. Extase éphémère. Satisfaction. Elle serra les doigts sur la précieuse capsule.

L’étau se resserra dans sa poitrine. Un tremblement convulsif secoua son corps.

Juste une fois hors de son cycle habituel. Un moment de repos, un sommeil sans songes. Une seule.

Une seule porte ouverte vers les abysses.

Elle déglutit péniblement et lui rendit la gélule en tremblant.

« Si je prends ça, je dormirai debout d’ici deux minutes. Je ne peux pas, » dit-elle en se relevant.

« Tu ne peux pas non plus te laisser vaincre par une chute de tension. »

Paulson glissa l’écharde massive dans une autre boîte avant d’approcher.

« Que se passe-t-il, mesdemoiselles ? Disposez-vous d’informations qui pourraient m’être utiles. »

Elles échangèrent un regard. Murielle se mordit la lèvre inférieure.

Autant pour ses secrets.

Calme comme l’eau qui dort.

« Rien qui soit lié à l’enquête. »

Paulson haussa les épaules.

« Comme vous voudrez, mais votre santé pourrait à l’occasion me concerner. Prenez le temps de déterminer quel est le moindre mal. »

D’un peu plus loin, Anis les regardait également. Elle grogna en voyant Varga revenir.

« Quoi de neuf, docteur ? » demanda-t-il sans préambule.

« Je vous soumettrai mon rapport dès qu’il sera rempli, monsieur Varga. C’est la seule façon par laquelle je puis vous transmettre des informations avec espoir de ne les formuler qu’une fois. Votre capacité mnémonique avoisine celle d’une bouteille de pastis. »

Le policier crispa les lèvres, en releva lentement les coins.

« J’aime bien le pastis. Ça goûte l’anis. »

Il se retourna vers la Randyr.

« Une chance pour toi que ça ne s’appelle pas du pastus, hein ? »

Anis gronda en inclinant dangereusement sa hache. Varga répondit à son geste par un large sourire.

Safran posa la main sur l’épaule de sa collègue.

Murielle soupira.

Provoquer une pareille bête. Quel imbécile.

« Varga, trouve-nous la liste des submersibles partis depuis moins de deux heures. »

Le grognement d’Anis devint un ricanement.

« Je ne suis pas à ta botte, stagiaire. Si tu veux ta liste, tu vas la chercher. »

Pourquoi n’éclairait-on pas le port ? Avec toutes les magouilles qui s’y déroulaient, un peu de clarté semblait essentiel.

Sans lumière, on pouvait cacher les débarquements de marchandises illicites. Les autorités portuaires appartenaient corps et âme à la pègre. Oui. Elle aurait dû s’y attendre.

Elle observa le cadavre, sa peau livide, ses vêtements étrangers. Elle s’inclina, souleva l’ourlet de la robe.

Bien sûr. Cela correspondait aux traits physiques de la jeune fille.

« Le dernier mouillage du navire est un port sangréaque. »

« Hé, petite vache, j’ai dit que je n’étais pas à ta botte. »

Médée fronçait les sourcils.

« Le sous-marin est peut-être toujours à quai, non ? »

Murielle secoua la tête.

« Balancer un cadavre à terre et rester à quai est le geste d’un arriéré mental. Ce n’est pas absolument impossible, seulement improbable. Dans tous les cas, on sait que le submersible l’a larguée ici il y a deux heures ou moins. »

Médée réfléchit un instant.

« Pourquoi un port sangréaque ? »

Murielle pointa la robe. Médée en savait assez sur la mode.

« Ah, oui, c’est juste. Tout penser et voir en vrai, ça n’est pas aussi simple que sur papier. »

Paulson manipulait toujours le cadavre. À ses yeux, rien d’autre ne semblait avoir d’importance.

« Deux incisives fraîchement cassées. Trois molaires également, celles-là depuis plus longtemps. Rien de très vieux, les fractures restent encore très nettes. »

Murielle ferma les yeux. La capture ? Les mauvais traitements pendant le voyage ? Quand elle les rouvrit de nouveau, Varga tournait et retournait des pierres sans but apparent.

« Tu es encore là Hector ? Qu’attends-tu pour aller à la capitainerie ? »

Il se précipita sur elle, les muscles du cou tendus comme des cordes. Murielle pressentit avec une parfaite clarté les instants à venir. Elle sourit. Il fut sur elle en deux enjambées, la saisit au col. Derrière lui, les Randyrs s’élançèrent dans un tourbillon de mouvement.

« Tu cherches la merde, Feïlia. J’aurais dû me douter que pour toi, une fois ne suffirait pas. »

Il lança un poing massif vers sa mâchoire. Chaque détail lui parvenait avec une netteté choquante. La peau craquelée de ses jointures rougies par les impacts répétés. Une étincelle extatique au coin de la pupille. Comme au ralenti.

Anis attrapa son poignet en plein vol et Safran lui plaqua son pistolet contre la tempe.

« Tu viens d’essayer de frapper ta stagiaire, face de chiasse. Agression sur une représentante des forces de l’ordre. Policier ou pas, ça me donne le droit d’intervenir avec toute la force nécessaire. C’est marrant comme nécessaire et létale peuvent se prononcer de la même façon, hein ? »

Les mandibules écartées pour croquer, l’étincelle jubilatoire au coin du sourire bestial.

Le doigt griffu sur la gâchette.

L’imprévu.

Murielle s’étrangla.

Elle bondit sur Safran.

Elle n’aurait jamais cru que la créature serait la première entité à subir ses foudres après l’entraînement de Coriandre.

Saisir le poignet. Botter le tibia. Pression au coude. Tordre jusqu’à ce que la créature lâche son arme.

C’était le plan.

Le revolver ne quitta jamais la tête d’Hector. Safran se détourna vaguement en direction du coup de pied, secoua le bras. Murielle s’effondra sur les pierres du quai. Pour ajouter l’insulte à l’injure, Safran referma sa monstrueuse paluche sur sa main et lui fléchit le pouce dans un angle où le moindre mouvement devenait insoutenable.

Elle s’était battue longuement contre la Randyr. Une très longue seconde. La plus longue de sa vie.

Le visage aplati dans les galets, elle frappa frénétiquement par terre, comme Coriandre le lui avait appris. Safran la relâcha et rengaina son arme. Murielle roula et se releva.

« Bon alors tu feras ce que t’a dit la petite, gros jambon. Et tu la remercieras. Sans elle, le pruneau partait. »

Anis soupira.

« Dommage. »

Le visage rougeaud, Hector se planta devant Safran et Anis. Murielle se ramassa, prête à bondir au besoin.

Son pouce élançait sourdement.

« À vos ordres, stagiaire. »

Il fit un pas lent pas dans sa direction. Les Randyrs s’inclinèrent vers lui comme deux nuages d’orage.

Il cracha sur le quai, s’éloigna en se massant le poignet. Murielle relâcha un souffle qu’elle ne réalisait pas tenir captif.

Les secondes passèrent. Anis et Safran se regardèrent et éclatèrent de rire. Imperturbable, Paulson appuyait sur les côtes de la jeune femme et recueillait le liquide qui coulait de ses lèvres. Médée la rejoignit.

« Tu es certaine de vouloir faire ce métier ? » lui demanda Murielle. Médée sourit.

« Plus que jamais. Où dois-je signer ? J’ai toujours rêvé de rentrer du travail ensanglantée. Ça ne fait pas trop mal ? »

Murielle grommela en s’époussetant.

« Ça va. » Elle dirigea sa furie vers Safran. « Qu’est-ce qui t’a pris de lui foutre ton flingue sous le nez ? Tu allais vraiment lui faire sauter la cervelle ? Tes histoires de cirque, c’est du flan ? »

Un autre rire monta des profondeurs d’Anis. Safran rengaina son revolver.

« Non. Je ne croyais pas t’avoir aussi. Pense, Murielle. Montre-moi que j’ai eu raison de t’envoyer à Coriandre. »

Elle n’a pas osé…

Murielle ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n’accepta d’en franchir le seuil.

Elle n’avait pas besoin de réfléchir. Elle avait écarté l’idée comme une circonvolution improbable de l’esprit de sa gardienne.

Si, elle l’a fait.

Elle serra les dents. Elle serra les poings.

Calme comme l’eau qui dort.

Non. Aujourd’hui, ce mantra ne lui servait à rien.

« Sale… espèce de…tu as dit à tes copines de me mettre ce flingue entre les mains ? Pour voir si je les tuerais? Et si j’avais décidé de le faire ? »

Safran haussa les épaules. « J’aurais eu le regret de te mettre en taule pour un double meurtre. »

Médée les regarda l’une et l’autre, puis décida sagement de retourner aider Paulson.

« Et si je ne t’avais pas interrompue ? »

« Je n’aurais pas pleuré leur mort. Il t’a frappée. J’aurais probablement évité le cirque. Tu comptes poursuivre longtemps avec tes et si ? Maintenant, je sais que tes grands principes ne sont pas qu’une feinte. »

Médée abandonna son examen de la cheville de la victime.

« Et si vos bêtises la plongeaient un peu plus dans la merde ? Sa position n’est pas facile. »

Les deux Randyrs se retournèrent vers elle. Safran ouvrit la bouche pour répondre, mais le docteur l’interrompit.

« Et si quelqu’un se souciait de découvrir où se trouve Béryl et ce qu’elle fait présentement ? »

Anis jura et partit à grands pas.

« Je m’en occupe. »

Safran murmura quelques mots et s’éloigna également.

Murielle huma l’air. Poisson crevé, goudron, décapant, moisissure, Opium. Pas trace d’Hypnose. L’odeur d’un parfum ne pouvait pas persister plus d’une minute ici. Anis beugla quelques mots indistincts. Safran lui répondit. Deux Randyrs les remplacèrent.

« Je crains, Murielle, que vos amies ne vous encouragent à prendre une place qui ne vous revient pas encore. Je n’ai nul doute que vous serez une enquêtrice exceptionnelle, mais il ne sied pas à une stagiaire de donner des instructions à ses mentors. Il est fatal que vos acolytes vous en voudront. Soyez prudente. »

Murielle grinça des dents. Elle n’avait besoin de personne pour lui confirmer que Paulson avait raison.

Il y avait plus urgent. Elle ferma les yeux.

Elle fouilla ses souvenirs à la recherche du dernier moment où elle avait décelé la présence de Febvre. Lorsque Safran les avait chassés ?

Non. Son nez la retrouva. Elle était repassée brièvement avant le retour d’Hector. Pendant que Murielle se noyait dans son univers imaginaire.

Seule.

Pourquoi ?

Le bon pourquoi menait au bon coupable. Quels secrets cachait Béryl ? Les voix des Randyrs résonnaient partout dans le port. Safran et Anis appelaient des renforts pour les recherches.

« Nous sommes arrivés au bout de ce que nous pouvions accomplir ici, mademoiselle Feïlia. Pourriez-vous veiller à ce que vos apprentis nous livrent ce corps à la morgue ? Mademoiselle Montemayor et moi devrons poursuivre nos analyses là-bas. »

Murielle se contraint à lui sourire.

« Bien sûr, Franck. »

Il se leva, plus droit qu’à l’habitude, la dévisagea longuement.

« Il est dommage que vous ayez choisi ce moment pour utiliser mon prénom. J’attendais avec impatience votre premier sourire, mademoiselle Feïlia. Je tiens à vous informer que je continuerai à l’attendre avec la même impatience. »

Il saisit sa mallette et prit le chemin du tronc. Murielle recula d’un pas, porta la main à sa tempe.

« Je vous souhaite une excellente nuit, mademoiselle. Je rentre dormir quelques heures avant de poursuivre mes analyses. »

Il la salua sans même se retourner. Médée s’approcha en retirant ses gants. Son sourire omniprésent passa par toutes les teintes possibles pendant quelques instants, du malaise à l’assurance, de la joie à la politesse forcée, puis s’effaça entièrement.

Une démonstration du camouflage social que Murielle devrait apprendre à émuler.

Une odeur sanguine remonta aux narines de Murielle et elle se pinça l’arête du nez.

« Le docteur est plus direct que je ne l’aurais été, mais il a raison. Je crois que tu n’as pas eu beaucoup d’occasions de sourire dans ta vie. Tu manques d’entraînement. Il aime la sincérité. Moi aussi, mais je réalise qu’on ne peut pas toujours dénuder son âme, même devant ses meilleurs amis. »

« Médée… »

Médée lui posa la main sur l’épaule, puis le bras.

« Pas de ça. Tu peux garder ton masque frigorifique. Je ne t’en voudrai pas. Ou tu peux l’enlever. J’aimerais ça. »

Elle la lâcha, détourna le regard vers le corps et fronça les sourcils.

« Ce n’est pas comme ça que j’envisageais ma première journée de stage. Tu n’as pas trouvé un poste plus proche du métier d’enquêtrice ? »

Murielle se passa une main sur le front.

« Médée, je ne veux pas… »

« J’ai dit pas de ça. Prétends que je n’ai rien dit. Que cette conversation n’a jamais eu lieu. » Médée s’inclina légèrement dans sa direction. « Et si un jour je te vois l’âme à nue, je me délecterai du spectacle. J’essaierai de garder suffisamment de classe pour tenir la bouche fermée sans baver. Ce que tu caches doit être ravissant pour que tu le gardes aussi jalousement. »

Contrôle. Respiration. Lente. Retenue. Calme comme l’eau qui dort.

Sans contrôle, elle ne pouvait parler.

Sans aga, le contrôle…

« Tu es culottée de me dire tout ça juste après m’avoir fait déguster ta collection personnelle de faux sourires. »

Médée s’éloigna de quelques pas sans croiser son regard.

« Je crois que nous devrions en revenir à ma précédente question. Rien de plus proche du métier d’enquêtrice ? »

Murielle secoua la tête. Médée avait sans doute raison. Mieux valait prétendre que cette conversation n’avait jamais eu lieu.

Plus confortable.

« N’en demande pas trop. Tu peux te présenter sur une scène de crime ou au poste sans te faire virer, c’est déjà pas mal. Je ne pourrai pas tout accomplir en une seule étape. Et crois-moi, ce que tu feras nécessitera des talents d’enquêtrice extraordinaires. »

Médée rangea ses gants et se perdit dans l’examen de sa manucure.

« Dis-moi, c’est ce grand complexe d’infériorité qui t’a réarrangé le portrait le mois dernier ? »

Murielle mit plusieurs secondes à comprendre de quoi elle parlait.

« Oui, c’est Varga. J’ai dit quelque chose que je n’aurais pas dû. Comme d’habitude. »

« Et pas de Randyr pour te protéger à ce moment-là ? »

Murielle attrapa la manche de son imperméable, la froissa entre ses doigts.

« Non. Safran n’était pas là. C’est pour ça que maintenant, elles m’apprennent. »

Médée sourit.

« Sexy. Ça améliorera vraiment ta cote auprès des mecs lorsqu’ils réaliseront que tu peux les retourner dans leur froc quand tu veux. »

Le sourire s’éclipsa. Médée lui posa à nouveau la main sur le bras.

« Fais très attention. Ce que j’ai vu aujourd’hui m’inquiète et je ne parle pas que de la disparition de Béryl. À bientôt. »

Elle emprunta la même direction que Paulson, passa sous le cordon de sécurité et entre les deux Randyrs.

Murielle se perdit dans le vague. Plus loin, les rayons ambrés de l’aube transperçaient enfin les orifices du plafond.

Au moins avaient-ils la décence de laisser ce quai intouché.

Quelques pierres s’écroulèrent de l’une des parois de la grotte, achevèrent leur trajectoire dans un clapotis sonore.

Les relations entre Arbol et San Greaz restaient trop tendues pour que les deux nations s’allient dans un combat commun contre les malfrats qui les pestiféraient. Murielle posa la crosse de son fusil par terre, l’appuya contre une caisse.

Ses jambes se crispèrent à la vue de l’eau. Elle pouvait encore sentir son intrusion dans sa trachée, l’irritation, l’étouffement à chaque fois qu’une inspiration convulsive inondait un peu plus ses poumons.

Sans parler de ce que son corps subissait à l’autre extrémité.

Comme si l’âme de la victime l’avait envahie lorsqu’elle l’avait touchée. Elle posa la main sur sa poitrine, la ferma, comme pour rattraper une part d’elle-même.

Dans l’eau, son reflet la narguait.

Son masque était-il comme ce reflet, diaphane, si dénué de substance que toute lueur révélait sa nature ? Cachait-il une ombre noire qui absorbait tout ? Son remède à la gangrène qui dévorait la police était-il pire que le mal qui la rongeait ?

« Tiens, ta liste de navires. »

Varga lui tapota l’épaule avec une feuille enroulée.

« Merci. Tu ne saurais pas où est passée Béryl? »

« Non. Je sais juste que tes deux brutes sont en train de la chercher. Tu étais tellement absorbée, j’ai dit aux Randyrs d’amener le cadavre à la morgue. Qu’on finirait ici sans elles. Elles iront sûrement demander à Safran de confirmer mon ordre, mais ça me donne bien cinq minutes avec toi. »

Sa voix portait sur l’onde l’écho victorieux d’un sacrifié sadique. Elle lui planta un coup de pied dans le tibia. Il abattit un poing vers elle en grondant.

Son cri trahissait plus de colère que de douleur. Elle glissa sous le coup, poursuivit avec deux directs rapides à l’estomac et roula sous un crochet. Elle agrippa ses oreilles à deux mains et releva le genou sur l’endroit le plus tendre de son anatomie.

Coriandre le lui répétait toujours. Plus de précision que de force.

Le monstre s’effondra avec un cri digne d’une soprano. Elle coinça la tête du géant entre son biceps et son avant-bras.

« Écoute-moi bien, chancre purulent. C’est fini. Plus jamais tu ne me frapperas. Plus jamais tu ne me menaceras. Plus jamais tu ne m’empêcheras d’abattre le boulot dont tu te fous. Je peux prouver que tu es sur la liste de paie de Vidocq. S’il m’arrive quelque chose, en service ou ailleurs, tu seras jugé et condamné. Je ne bluffe pas et j’ai des amis que tu ne peux pas atteindre. Nous comprenons-nous ? »

Varga hocha la tête une fois, puis une seconde.

« Personne n’a besoin de savoir ce qui vient de se passer, Hector. Je ne le révélerai à personne. »

Elle relâcha la prise.

« Toi non, mais moi oui. Un potin aussi juteux… c’est irrésistible. »

Murielle se retourna vivement, puis leva lentement les mains. Elle avait vu les dégâts d’une balle de .357 sur un être humain. Le canon du Vexa de Febvre semblait beaucoup plus gros.

L’espace d’un instant, c’est tout ce qu’elle vit. Une part d’elle refusait d’étendre ses perspectives au-delà tu tunnel étroit qui menait à l’arme. Puis, elle vit Béryl, son sourire triomphant, les deux gaillards pareillement armés qui l’accompagnaient. Une chappe de plomb s’abattit sur sa poitrine.

« Bien, » dit Béryl, « Je vois que nous nous comprenons. » Les revolvers restèrent pointés sur Murielle. La saveur âcre du sang l’envahit. Le saignement qui se poursuivait ou l’émotion qu’elle ressentait ?

Au loin résonna une fusillade.

Varga se releva péniblement. Son regard passa de Béryl à Murielle.

Il ne la frappa qu’une fois.

L’univers mourut autour d’elle.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire James Baker ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0