CHAPITRE 1

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La lumière matinale éclairait la lisière du bois aux sangliers, où chênes et bouleaux se tenaient serrés. Suivant le chemin, emmitouflée dans une veste chaude en peau de mouton, Inga marchait à bonne foulée en poussant sa brouette chargée de pots en terre cuite et de fagots de plantes séchées. Malgré sa longue jupe de laine et ses bottines fourrées, le froid piqua ses jambes. Cela ne l’étonna pas, et ne la contraria pas non plus, car la journée la plus froide de l’année s’était annoncée à celles et ceux qui écoutaient les chuchotements des saisons au fil des jours. Et Inga, qui avait écouté, s'était vêtue de ses habits les plus chauds en conséquence. Ainsi considéra-t-elle acceptable le picotement sur ses jambes. Sous ses pas, le sentier forestier devenu chemin de campagne, dessinait une veine de terre sur l’herbe encore brillante de gelée. Inga poussait son chargement non sans mal sur un sol crevassé comme l’écorce du noyer. La terre, mise à nue par les passages réguliers de la druidesse, s’était marquée d’ornières durant l’automne. Désormais, elle était figée, aussi dure que la roche profonde qui la soutenait, et glissante de verglas. Inga n’y marcha pas longtemps, privilégiant le confortable tapis d’herbe juste à côté.

À cet instant, elle oublia le froid et l’effort.

L’herbe crissait sous son passage. Elle reconnu la voix éraillée d’un geai des chênes qui s’envolait. Le soleil réchauffait son visage ponctué de discrètes taches de rousseur. Enfin, elle releva légèrement le menton, bouche entrouverte, et souffla. L’air se condensa en volute.

C’était une belle journée.

Son regard se posa sur la silhouette familière et rassurante qui la devança soudain en trottinant pour marcher en tête de file. Quiconque avait déjà croisé Inga en campagne connaissait son gardien et savait qu’il ne représentait pas une menace tant que l’on en était pas une soi-même. Les autres découvraient Toru : une imposante bête à l’épaisse fourrure charbon dont la tête arrivait au-dessus de la ceinture de la plupart des hommes ; aux oreilles pointues dressées sur le sommet de son crâne et au museau large, masquant une denture carnivore qui ne laissait pas de place au doute. Il était le prédateur craint par ceux qui s’égaraient loin de chez eux quand la nuit drapait le ciel, craint par les bergers en estive, craint de tous. Sauf d’elle.

Toru était un loup.

En sa qualité de compagnon, il vivait auprès d’Inga depuis le commencement de son apprentissage druidique alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. Douze ans plus tard, il gardait encore la jeune femme partout où elle se rendait comme ce matin-ci.

Inga le suivait du regard quand il entama une patrouille. Reniflant l’air et le sol ; il revenait inlassablement à elle avec insistance.

— Que veux-tu me montrer ? murmura-t-elle.

Au moment où il sut qu’il avait capté son attention, Toru s’arrêta au bord du chemin. Inga le rejoignit et observa. Une harde d’une dizaine de chevrettes accompagnées de quelques brocards nés dans l’année paissaient dans une jachère. Elle reconnue la harde. Ils étaient suffisamment proche pour les compter. Onze … douze … treize. Le groupe était complet. La druidesse sourit, rassurée. Veilleuse attentive à la bonne santé de la nature elle suivait l’évolution de la faune et de la flore au fil des décades, des mois, des saisons et des années.

D’un geste tendre, elle caressa le loup pour le remercier, avant de saisir les bras de sa brouette et de reprendre sa marche.

Après de longues minutes à arpenter le bocage de Efrelle, le chemin s’élargit et les premières fermes devenaient visibles. Inga avait parcouru les deux-tiers de la distance qui séparait le bois aux sangliers, dans lequel elle vivait, de Leaucantrelle et son marché. À ce moment, Toru cessa de la suivre et bifurqua entre deux saules. Habitué à éviter les fermes, les villages et plus généralement, les humains, il n’accompagnait jamais Inga au-delà de cette étape. La solitude n’eut pas le temps de peser sur les épaules de la druidesse. Rapidement, elle fut entourée d’inconnus qui comme elle, allaient à Leaucantrelle. Ici, une elfe tirait une bête de somme trapue à l’encolure large et au poil dru sur laquelle outils et ustensiles bringuebalaient au rythme de sa marche. La carrure de l’animal jurait avec celle de l’elfe, menue. Bien qu’elle sembla jeune elle dépassait déjà d’une tête tous les hommes. Son capuchon rabattu sur les épaules laissé son visage visible. Des yeux fins dont le pli de la paupière supérieure n’était que peu marqué, des oreilles étirées en pointe parées de petits bijoux brillants et une longue chevelure noire, raide et fine. Elle réprimanda l’animal dans sa langue quand celui-ci refusa soudain d’avancer et tenta vainement de l’inciter à marcher en tirant sur la corde à deux mains. En retour, il meugla de mécontentement et obliqua son énorme tête, forçant un homme à se déporter afin d’en éviter les cornes. Là, un groupe de femmes guidaient, à pied, un cheval ou un âne tractant une charrette de légumes, de laine filée durant l’hiver ou encore de chandelles confectionnées par les enfants. Elles discutaient, prenaient des nouvelles les une des autres, de leur famille et constataient ensemble le froid mordant de ce jour. Elles spéculaient le prix du charbon qu’elles allaient acheter au marcher pour se chauffer et craignaient que les vendeurs ne profitent de la météo pour augmenter leurs tarifs. Inga écouta les véhicules qui cahotaient sur la route et les discussions animées des paysans. C’était comme entendre les vagues rouler sur le sable avant de voir l’océan. Tous ces bruits annonçaient son arrivée prochaine au village.

— Dame Inga !

La voix perça la bulle de sa contemplation. Inga s’arrêta. Elle vit un fermier d’environ une trentaine d’années, la mine grave, venir à sa rencontre. Il semblait tourmenté et transi par le froid.

— C’est bien vous ? Je craignais de ne pas vous reconnaître. Ô comme j’espérais que vous vous rendriez au marché.

La druidesse lâcha sa brouette et posa une main rassurante sur son épaule pour calmer son agitation.

— C’est bien moi. confirma-t-elle dans un sourire bienveillant. Que vous arrive-t-il ?

— Mon père et moi aurions besoin de vous à la ferme. Un mal affecte nos brebis et nous craignons pour le troupeau. Notre voisin nous a raconté que vous comprenez les animaux et que vous l’avez déjà aidé. C’est lui qui nous a recommandé de vous chercher.

Sa réponse tenait en un souffle, pressé d’exposer toute la situation, soulagé de pouvoir enfin lui parler. Inga eu de la compassion pour ce fermier quand elle vit la peau de ses mains et de ses joues rougie. Il l’avait attendu longtemps au bord du chemin dans le froid et l’attente qu’elle arrive. D’un naturel réservé, elle ressentait également un léger malaise à chaque fois qu’une personne lui portait un aussi grand intérêt. Bravant cela, elle le questionna de sa voix empreinte de douceur.

— Dites m’en plus. À quoi ressemble ce mal ? Quand cela a commencé ?

— Il y a quatre jours, j’avais trouvé une première brebis immobile dans un coin de la bergerie. En regardant ses pattes, j’avais d’abord cru à de la saleté, mais je fus incapable de nettoyer ce qui couvrait sa peau ! Une tache brillante, large comme ma main ! Mon père n’avait jamais vu ça non plus. Le lendemain, en contrôlant les autres bêtes, nous avons vu la même chose, tantôt sur une oreille, tantôt sur le ventre, mais dont la taille ne dépassait pas la largeur d’un pouce.

Inga ne comprenait pas ce qu’il identifiait comme une « tache brillante ». Quand elle le lui demanda il répondit que la peau des chèvres devenue glabre, semblait durcie comme une croûte de sang. Et que cette fine croûte brillait à la lumière comme la surface d’une eau calme.

La druidesse était confuse. Ce qu’il décrivait ne ressemblait en rien aux maladies communes qu’elle traitait habituellement. Par prudence, elle jugea nécessaire de voir de ses propres yeux ces mystérieux symptômes.

— J’examinerai vos animaux ce soir à mon retour de Leaucantrelle.

— Ce soir ? Ne pouvez-vous pas venir maintenant ? Notre ferme est à quelques pas d’ici, un détour ne sera pas long. Précisa-t-il avant de pointer de son index la toiture d’un bâtiment au loin.

Elle hésita. Son regard s’abaissa sous le poids de celui de son interlocuteur.

— D’autres personnes m’attendent …

Il ne sembla pas satisfait mais n’insista pas.

— Nous vous attendrons.

Elle l’observa faire demi-tour et rejoindre un chemin perpendiculaire à la route principale. Inga était tiraillée. Culpabilisant de prioriser les malades. Elle tenta de reprendre contenance. Des patients l’attendaient eux aussi à Leaucantrelle, elle ne pouvait pas arriver trop tard.

***

Inga arriva un peu plus tard à Leaucantrelle dont la grande rue était déjà en effervescence. Toutes les deux décades, le marché, ses artisans et des professionnels ambulants qui, comme elle, venaient proposer leurs services, prenaient place au village. Cet événement attirait la foule et Leaucantrelle voyait sa fréquentation augmenter et se diversifier. Inga n’était donc pas étonnée par la présence, parmi les humains, d’autres peuples venus pour l’occasion. À l’entrée est, un ferronnier, un orfèvre et de nombreux forgerons s’organisaient autour de la forge.

Plus loin, des tanneurs venus du sud de la nation côtoyaient un bourrelier sous un pavillon. Au centre du village, Inga dut slalomer entre les nombreuses charrettes arrêtées pêle-mêle pour, enfin, rejoindre sous un auvent en toile ses consœurs et confrères médecins.

— La voilà qui arrive enfin ! S’exclama une femme avec enthousiasme en saluant la druidesse d’un geste ample de la main.

Inga, ravie de revoir ces visages familiers, s’empressa de déposer ses affaires pour les retrouver. Elle s’approcha de l’accoucheuse ; une femme débonnaire de petite taille, au visage oblong marqué par les années ; qui lui ouvrait grand ses bras, un franc sourire étirant ses lèvres.

— Bonjour Inga, c’est toujours un plaisir de te voir.

— Bonjour Margaret, salua la druidesse en partageant une accolade familière avec elle. Locryn est absent ?

— Il est occupé dans la tente à l’arrière avec un patient. Tu pourras le voir après. Installe-toi en attendant !

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