11. Heureux qui comme Ulysse - Samira

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You leave in the morning with everything you own in a little black case

Alone on a platform, the wind and the rain on a sad and lonely face

Mother will never understand why you had to leave

But the answers you seek will never be found at home

The love that you need will never be found at home

Tu pars le matin avec tout ce que tu possèdes dans une petite valise noire

Seul sur le quai, le vent et la pluie sur un visage triste et solitaire

Mère ne comprendra jamais pourquoi tu as dû partir

Mais les réponses que vous cherchez ne seront jamais trouvées chez vous

L’amour dont tu as besoin ne sera jamais trouvé à la maison

Bronski Beat - Smalltown Boy

Samedi 17 juillet 2021

Lorsqu’Ulysse ressort de la petite pièce qui nous sert de vestiaire, il porte une chemise noire avec des roses blanches et roses pâles. Ses cheveux sont coiffés en arrière. Il a retiré son collier de perles, mais porte toujours l’anneau à son oreille.

— La classe ! soufflè-je.

— C’est vrai ? Tu trouves que ça va ?

— Oui, tu es très beau.

Il sourit, mais reste inquiet.

— Je me suis changé, mais je sens toujours la frite…

— T’inquiète pas, moi aussi !

— J’avais aussi un petit gilet noir qui va bien avec la chemise, m’explique-t-il, mais avec la chaleur qu’il fait, je sais pas…

— Ulysse, je t’assure, tu es très bien comme ça. Et le principal, c’est que tu te sentes bien, on va pas à un gala.

Son sourire se fait plus franc.

Ma mère a insisté pour inviter Ulysse à diner. Nous retrouvons Ali sur le parking de la base de loisirs. Ulysse me propose de monter devant, mais je lui laisse la place, afin qu’ils puissent discuter. Mon frère est tout content, ils papotent joyeusement. Ça me fait chaud au cœur.

— Est-ce que tu peux t’arrêter là ? demande Ulysse lorsqu’on passe dans le centre-ville. J’en ai pour quelques minutes.

Il disparait dans le centre commercial et réapparait avec un bouquet de fleurs.

— Elles sont magnifiques ! dis-je.

— Bien joué ! ajoute mon frère, ma mère va adorer !

Sam : Billie est géniale !

Axel : ose encore me dire que t’es pas in love

Sam : non, pas vraiment, c’est juste un petit jeu

Axel : un petit jeu de boules ?

Axel : ah non, pardon…

Axel : un petit jeu de moules !

Sam : qu’est ce que tu es con

Axel : merci ! parce que quand tu dis ça, je réalise à quel point tu m’aimes

Axel : ??

Sam : je parle d’un petit jeu qui me fait du bien et qui n’ira pas plus loin !

Sam : ici c’est bien trop compliqué

Sam : et en plus, elle a une copine

Axel : fais attention à toi ma Samsam

Sam : oui t’inquiète pas, on se fait juste du bien

Axel : ??

Axel : l’interdit c’est excitant, mais ça peut être piège

Sam : de quoi tu parles ? Tu n’as aucun interdit

Axel : ??

Axel : c’est pas totalement faux

Sam : ce matin, on a fait du yoga ensemble

Sam : Ouais je sais d’avance ce que tu vas dire, mais c’était cool

Axel : j’en doute pas

Axel : Et tu sais, le yoga c’est les prémices du kama sutra

— Samira, ça va ? s’amuse Ulysse.

— Oui oui, dis-je en relevant la tête de mon téléphone.

— T’inquiète pas, commente mon frère. Quand elle glousse comme ça, c’est qu’elle papote avec son Axel chériiii !

— J’ai pas gloussé, protestè-je

— Sisi, répondent-ils en chœur.

— Et plusieurs fois, ajoute Ali.

— C’est mignon ! conclut Ulysse.

En sortant de la voiture, Ulysse regarde les immeubles qui nous entourent.

— Ça fait bizarre de revenir ici.

— T’es jamais revenu ? lui demande Ali.

— Des fois je passe dans le quartier, mais jamais ici, au cœur du square. Surtout que maintenant, y’a des grilles tout autour, c’est… étrange.

— Ils disent que c’est pour la sécurité, explique mon frère, mais en vrai, c’est pour pas qu’on sorte.

On se marre. Ulysse continue de regarder partout.

— Tout me parait plus petit, dit-il.

— C’est juste toi qui as grandi, lui répond Ali en lui tapotant l’épaule.

Ulysse entre timidement dans l’appartement. Mes parents viennent le saluer, ma mère est effectivement ravie du bouquet de fleurs.

— C’est un plaisir de te revoir mon garçon, lui dit mon père. Vous en avez passé du temps ici, à jouer ensemble !

Le sourire aux lèvres, Ulysse acquiesce en jetant un petit regard en direction de mon frère.

— Quand tu es parti, raconte ma mère, Ali était vraiment triste. Tu lui as beaucoup manqué !

— Maman ! râle le concerné, c’est gênant !

— Mais non, il n’y a pas de honte à avoir !

— Lui aussi m’a manqué, intervient Ulysse. Vous m’avez tous manqué, c’est très gentil de m’avoir invité.

— Plaisir partagé, lui répond ma mère.

— Et je dois dire que ça sent toujours aussi bon chez vous !

Tout le monde se met à rire.

— Poulet frites ! Ce n’est pas de la grande cuisine, s’excuse-t-elle, mais je me souviens que tu adorais ça.

— C’est vrai !

Il semble se plonger dans un souvenir qu’il avait oublié.

— Après, j’ai réalisé que tu travaillais dans une friterie et que tu devais en avoir marre. Je peux faire autre chose…

— Pas du tout ! proteste-t-il. C’est parfait !

Nous dinons sur la grande table de la salle à manger. Le repas est joyeux, chacun raconte les anecdotes de notre enfance.

Je craignais un peu les réactions de mon frère, mais ses questionnements semblent s’être envolés. Je suis soulagée.

— Madame Messaoui, vos frites sont toujours les meilleures ! dit Ulysse en terminant son assiette.

— Des frites maison ! annonce-t-elle avec un grand sourire. Et tu peux m’appeler Khadija, tu fais partie de la famille.

— Merci, répond-il, tout ému.

— Ta chambre est toujours pareille ? demande Ulysse avec intérêt.

— Presque ! Moi aussi, j’ai un peu grandi, lui répond Ali. J’ai plus les posters de dinosaures, viens voir !

Ils se dirigent vers la chambre en riant. J’ai envie de les suivre, mais j’hésite, ils ont peut-être envie de se retrouver tous les deux.

Enfant déjà, j’enviais leur amitié. Je savourais les moments où ils m’invitaient à jouer avec eux. Ils passaient des après-midis entières dans la chambre d’Ali. Ulysse était très doué pour concevoir d’incroyables constructions en Lego. Mon frère inventait des histoires tout aussi fantastiques dans ces lieux magiques. Ulysse avait toujours de nouvelles figurines prêtes à devenir leurs héros.

Alors que je suis encore dans le couloir, j’entends mon frère m’inviter à les rejoindre. Ali s’est affalé sur son lit, Ulysse se tient au milieu de la pièce, observant tout ce qui l’entoure.

— Vous vous souvenez du château maudit ? demandè-je.

— Bien sûr ! Le château du roi Tarzan ! complète Ulysse, les yeux brillants.

— Je me demande où j’étais allé le chercher celui-là, se marre mon frère.

— T’as plus ta couverture tigre ? questionne soudain Ulysse.

Comprenant immédiatement ce à quoi il fait référence, mon frère et moi éclatons de rire.

Des couvertures douces et colorées avec des motifs souvent très kitchs, et particulièrement lourdes. J’ai longtemps cru qu’elles étaient typiques d’Algérie, jusqu’à ce que je remarque l’étiquette : made in China. Mais on continue de les appeler affectueusement : les couvertures du bled.

— Bien sûr que je l’ai toujours ! C’est le genre de truc immortel que tu gardes toute ta vie ! Mais on ne les sort que l’hiver, elles sont très chaudes.

— Le tigre me fascinait avec ses griffes sorties et ses yeux jaunes, raconte Ulysse.

— Ah oui, et son pelage rouge orange radioactif, c’est bien lui !

— Et toi, Samira, tu en avais une aussi, avec des fleurs rouges.

— Je l’ai toujours ! confirmè-je. C’est drôle que tu te souviennes de ça.

— En vrai, j’avais oublié, mais en entrant dans la chambre d’Ali, j’ai eu l’impression qu’il manquait quelque chose.

— Ces couvertures pèsent trois tonnes, elles piquent les yeux, mais elles te protègent de tout : froid, neige, et même apocalypse !

Sa réflexion nous fait tous rire.

— Oui, j’adorais m’installer sur cette couverture. C’était doux et tellement réconfortant !

Lorsque mon frère propose de raccompagner Ulysse, cela fait comme un vide et je me sens un peu triste. J’aurais aimé que la soirée se prolonge. Mon père regarde un documentaire dans le salon. Ma mère me rejoint dans ma chambre pour me souhaiter bonne nuit.

— C’était une belle soirée, dit-elle. Je suis heureuse que Dieu ait de nouveau mis Ulysse sur notre route, c’est un gentil garçon.

— Oui, c’était très sympa.

Je craignais que mon frère soit bizarre avec Ulysse, mais il a mis de côté ses questions, et il a pu retrouver son ami.

Lorsqu’à son tour, mon père va se coucher, Ali n’est toujours pas rentré. Ce n’est qu’une heure plus tard, que j’entends la porte d’entrée s’ouvrir. Ne le voyant pas arriver, je le rejoins dans la cuisine. Il farfouille dans les placards.

— Qu’est-ce que tu fais ? lui demandè-je.

— Je bois du coca…

— Et tu sais plus où sont les verres ?

— Sisi…

J’observe son manège, jusqu’à ce qu’il trouve enfin ce qu’il lui faut et boive son verre. Mais il continue de tournoyer dans la cuisine et s’attaque au rangement de la vaisselle. Quelque chose cloche.

— Qu’est-ce qu’il y a ? insistè-je

— Comment ça ? Y’a rien.

— Arrête Ali, tu vas pas me refaire le même cirque que la dernière fois. Quelqu’un vous a emmerdé ?

— Non.

— Vous vous êtes pris la tête ?

— Non.

Son regard est fuyant et un peu brillant.

— Hey, parle-moi.

— C’est Ulysse, souffle-t-il.

— Quoi, Ulysse ?

J’ai crié sans m’en rendre compte. On a passé une belle soirée, et il va encore venir tout gâcher avec ses conneries homophobes. Mes oreilles bourdonnent et mon cœur s’agite.

— Il vit dans un foyer de jeunes travailleurs, à côté de l’usine, lâche-t-il enfin. Si tu voyais comme c’est glauque…

— Quoi ? Il est parti de chez ses parents ?

— Non… Enfin, c’est eux qui l’ont mis dehors. Quand il avait seize ans.

— Quoi ? Mais pourquoi ?

Mon frère regarde ses pieds et secoue la tête.

— Ils ont découvert pour son… ils ont appris qu’il était gay. Et à partir de là, il a dû se débrouiller seul ! Tu avais raison, sur tout ce que tu disais la dernière fois. Je me sens totalement con.

Un lourd silence s’installe.

— Il t’a raconté tout ça ? demandè-je

— Pas en détail non, mais j’étais un peu surpris en arrivant en bas de chez lui. Du coup, je l’ai questionné sur ses parents. Je suis vraiment un ami merdique.

— Tu ne pouvais pas savoir.

Mon frère secoue la tête.

— J’étais tellement choqué par ce qu’il m’a raconté, que c’est lui qui a dû me rassurer, en me disant que ça allait et qu’il s’en sortait bien. J’aurais dû être là pour lui quand c’est arrivé.

Il serre si fort ses mains entre elles que ses phalanges blanchissent.

— Vous vous étiez perdus de vue…

— J’aurais dû insister pour avoir des nouvelles ! Lui, à l’école, quand je me faisais insulter de sale arabe et de bougnoule. Il a toujours été là pour moi ! Tu ne sais pas, le nombre de fois où il a pris ma défense !

Non, effectivement, je ne le savais pas. Nous étions pourtant tous les trois dans la même école, mais je n’ai rien vu ni rien su.

— Nan, mais tu imagines ? Tes parents qui te mettent à la porte ! Te retrouver à la rue, à seize, comme ça du jour au lendemain ?

Oui, malheureusement, je me l’imagine trop bien. C’est un cauchemar que je fais souvent.

Sans parler de tous les témoignages semblables que j’ai entendus ou lus. Pourtant, je fais non de la tête, la gorge trop nouée pour parler.

Notre père débarque dans la cuisine l’air endormi.

— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi vous vous disputez ?

On échange un regard, mon frère et moi.

— On se dispute pas, dis-je tout bas. Désolée de t’avoir réveillé.

Mon père fronce les sourcils et nous observe.

— Qu’est-ce qui se passe ? répète-t-il.

— On parlait d’Ulysse, explique Ali.

Mon père fixe mon frère, attendant la suite. Ce dernier grimace avant de répondre.

— En le raccompagnant, j’ai vu qu’il habitait dans un foyer de jeunes travailleurs. J’étais étonné, on a un peu parlé. Et il m’a raconté que ses parents l’avaient mis à la porte…

— Quoi ? Demande mon père abasourdi. Mais pourquoi ?

Mon frère me regarde incapable de répondre.

— Parce qu’il est homosexuel, dis-je comme un terrible aveu.

Mon père écarquille les yeux, se passe la main sur la bouche, puis secoue la tête.

— C’est mal ! Très mal ! On ne fait pas ça, c’est péché !

Mes poings se serrent. Heureusement que je suis assise, car je m’écroulerais.

— … les parents doivent toujours protéger leur enfant ! poursuit mon père. Quelles que soient les difficultés qu’il rencontre. On abandonne pas sa famille, surtout dans l’épreuve !

Je respire de nouveau

— … ils n’auraient pas dû le chasser. C’est un gentil garçon ! Ils auraient dû l’aider… à se soigner.

— Baba, c’est pas une maladie ! protestè-je.

Il me jette un regard étonné.

— Vous devriez vous coucher maintenant, on se lève dans quelques heures.

Nous regagnons chacun notre chambre. Une fois seule, je n’ai qu’une envie : aller chercher ma couverture du bled pour me cacher dedans et hurler.

Ma nuit est peuplée de cauchemars.

Mon père me tapote l’épaule.

— Ce n’est pas grave, ma fille, on va te soigner.

Ma mère, le regard vide, me laisse partir.

Je suis sanglée sur un fauteuil de dentiste.

— Arrêtez donc de bouger, me dit une voix masculine, à travers un haut parleur. C’est pour votre bien, nous allons vous soigner.

Vous soigner, vous soigner, vous soigner…

La pièce est toute blanche à l’exception d’un immense écran face à moi. Je ne peux détourner le regard. Je ne peux même pas fermer les yeux, des pinces me maintiennent les paupières ouvertes.

Des images d’hommes défilent sous mes yeux, comme dans un catalogue : des barbus, des chauves, des torses musclés… beaucoup trop d’abdominaux.

Me voilà à présent dans une grande maison blanche, avec un homme sans visage et deux enfants blonds, comme les blés : une fille en rose, avec un nœud dans les cheveux et un garçon en bleu, avec une culotte courte.

Une famille, c’est un papa et une maman.


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