12. Petit poisson deviendra grand - Billie

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Tell me what would you uncover

If you knew what I know, lover

Let's play this game

And drink the champagne

Dis-moi ce que tu découvrirais

Si tu savais ce que je sais, mon amour

Jouons le jeu

Et buvons du champagne

Conchita Wurst - Waters Run Deep

Dimanche 18 juillet 2021

Kloé a dormi à la maison. On a papoté une bonne partie de la nuit, de tout et de rien. On a également beaucoup ri. C’est vraiment bon de la retrouver.

Ulysse nous a rejointes au restaurant du Domaine pour le petit déjeuner.

— Il est incroyable ce buffet ! s’exclame-t-il, avec enthousiasme. C’est le rêve de vivre ici !

— Et dire que tu as loupé le jacuzzi, le taquine Kloé.

— Vous avez eu des massages ?

— Bien sûr, de beaux et de belles masseuses en pagne, avec des cocktails !

Ulysse écarquille les yeux, puis me regarde, l’air interrogateur.

— Juste les cocktails, le reste, c’était dans sa tête.

— Tss t’es pas drôle. Et puis, on a quand même eu une délicieuse planche dégustation, reprend mon amie. Avec de la charcuterie et du fromage. Y’avait même des fleurs comestibles !

— Oh ! fait Ulysse, intéressé.

— On aura d’autres occasions ! dis-je.

Ils acquiescent.

— Je ne me plains pas. Déjà, un grand merci pour ce petit déjeuner de rois !

— Et de reines, ajoute Kloé.

— Et ces œufs ! On en parle ? demande Ulysse. Ils sont tellement bons, ils méritent bien leur prénom !

— Tu donnes des noms à ce que tu bouffes maintenant ? le questionne Kloé.

— Très chère, ce sont des œufs Bénédicte, explique-t-il. J’ai vu ça dans Top chef !

Leur enthousiasme fait plaisir à voir. Effectivement, la nourriture est délicieuse. Il est vrai que le domaine ressemble à un petit coin de paradis. Avec ce grand luxe de n’avoir rien à faire : pas de courses, pas de cuisine, pas de vaisselle ni de ménage. Pourtant, le petit appartement de ma tante, ainsi que mes cousines me manquent. Ici tout est beau et grand, mais ça manque terriblement de chaleur humaine.

Et c’est à ce moment précis que mon père apparait, comme par magie, à côté de moi. Sa main se pose sur mon épaule, comme pour contredire mes pensées.

— Ça va, les jeunes ? Vous avez tout ce qu’il vous faut ?

— Oui, c’est parfait, répond Kloé, merci.

— Merci Monsieur Langlois ! C’est le meilleur petit déjeuner que j’ai jamais eu de toute ma vie ! s’emballe Ulysse. Et ce cadre, c’est tellement magnifique !

— Oui, nous avons beaucoup de chance de travailler ici…

Sa main tapote mon épaule pour me rappeler toute mon ingratitude.

— …Chahab m’a parlé de toi, dit-il à Ulysse.

Chahab Rahmani est le directeur de la base de loisirs, le père de Zara, et également un grand ami de mon père.

— Vraiment ?

— Oui, il m’a dit que tu étais sérieux, volontaire et travailleur.

— Je fais de mon mieux, répond mon ami, avec un grand sourire.

— Si tu cherches un travail pour la basse saison, n’hésite pas à venir me voir, d’accord ?

— Oui, monsieur Langlois, avec grand plaisir, merci beaucoup.

— Appelle-moi Benjamin. Je ne vous embête pas plus longtemps. Bonne journée à vous.

Il dépose un baiser sur mon front, avant de continuer sa tournée.

— Non, mais t’imagines travailler ici ? s’exclame Ulysse. Le rêve !

C’est peut-être ça mon problème, je préfère la réalité.

— Ton père est vraiment cool !

Je ne partage pas son enthousiasme, mais ne le contredis pas. Ma relation avec mon père est compliquée, mais ce n’est pas un monstre. Ulysse lui, a des parents horribles, cela serait déplacé de me plaindre. De plus, je sais l’effet que mon père a sur les gens. Il est extrêmement charismatique. Et puis, c’est un bon patron. La plupart des employés lui sont très fidèles. Peut-être que c’est ça la solution finalement : travailler pour lui afin qu’il m’accorde son attention. Quelle ironie.

Kloé tousse exagérément lorsqu’Ulysse poursuit ses éloges. Puis, avec sa discrétion légendaire, elle lui balance un coup de pied sous la table, tout en lui faisant les gros yeux. Le pauvre.

— Bon, et toi ? intervient-elle en le fixant intensément. Ta soirée ?

Ulysse me jette un regard perdu et inquiet.

— Tout va bien, le rassurè-je.

— Euh… Ma soirée donc… oui… Alors c’était très sympa ! Au début, ça m’a fait vraiment bizarre de retourner dans mon ancien quartier. Mais une fois chez les Messaoui, j’ai retrouvé le petit cocon réconfortant que je connaissais. Leurs parents sont super gentils.

— Vous vous connaissez depuis longtemps avec Samira et Ali ? demandè-je.

Il hoche la tête.

— Je connais surtout Ali. On s’est rencontrés en classe de CP, et on a fait toute la primaire ensemble. On était les meilleurs potes, mais on était petits, quand j’ai déménagé, on s’est perdus de vue.

— C’est marrant que sa sœur se soit retrouvée à bosser avec toi, fait remarquer Kloé.

— Oui, c’est fou, quand je l’ai vue, ça m’a fait remonter tellement de bons souvenirs. Lorsque j’ai revu Ali à la fête du 14 juillet, c’était un peu… étrange. Du coup, j’appréhendais un peu le repas d’hier. J’avais peur qu’on ait rien à se dire. Mais franchement, j’ai passé une super soirée. J’ai eu l’impression de retrouver mon ami d’enfance.

— C’est super !

Kloé fait de grands gestes à Milo, qui se trouve à l’autre bout de la pièce. Il rejoint notre table, son regard s’attarde sur elle.

— Bonjour, tout se passe bien ?

— Oui, commence Ulysse.

Mais il est rapidement coupé par Kloé.

— Alors, comme ça, il faut se méfier des fées ?

Le jeune maitre d’hôtel ouvre la bouche, la referme. Son regard fait des allers-retours entre Kloé et moi. Ses sourcils se froncent. Le pauvre ne sait pas sur quel pied danser. Kloé ne le lâche pas du regard, les bras croisés sur sa poitrine, elle attend sa réponse.

— Je suis désolé si j’ai dit quelque chose qui a pu te contrarier. Veuillez m’excuser, j’ai du travail.

Il nous salue d’un petit signe de tête et repart, d’un pas pressé, en direction du buffet.

— Qu’est-ce qui te prend ? demande Ulysse.

— Ben quoi ? répond Kloé, contrariée. Je lui ai juste posé une question.

— J’appelle pas ça une question, mais une agression.

— Je ne l’ai pas agressé.

— Sisi, confirmè-je, Ulysse a raison. Je t’assure que c’était super gênant.

— Oh merde…

Milo est en train de remplir les paniers de viennoiseries, je me lève pour m’assurer qu’il va bien, mais Kloé, plus rapide que moi, lui fonce dessus. Avant de me rassoir, je déplace légèrement ma chaise afin de pouvoir les observer.

— Tu crois qu’on doit intervenir ? demande Ulysse. Les fées, c’est un sujet sérieux !

— Très sérieux, mais je pense que son intention est d’arranger les choses.

— Parfois, je me méfie des intentions de Kloé.

Nous rions.

— Milo a retrouvé son sourire, ça a l’air d’aller.

Ulysse termine son assiette.

— Désolé pour toute à l’heure, si je t’ai mise mal à l’aise… avec ton père.

— Non, ne t’inquiète pas, tu n’y es pour rien. C’est juste un peu compliqué entre lui et moi. Mais si ça t’intéresse, je n’ai aucun problème à ce que tu le contactes pour du boulot.

— Oui, ça m’intéresse beaucoup. J’aime bien la friterie, mais c’est pas très varié et ce n’est que quelques mois dans l’année.

— Je comprends et vraiment y’a aucun problème. Et si mon père t’en a parlé, c’est que la proposition est sérieuse.

Il acquiesce avec un grand sourire. Il regarde autour de lui, comme s’il s’y voyait déjà.

— Y’a rien de fait ! dit-il comme s’il se parlait à lui-même. Je vais essayer de ne pas trop m’emballer !

— Ce soir, Milo ne travaille pas, on va au Luna Park ! nous annonce Kloé en revenant à notre table.

Ulysse laisse échapper un sifflement admiratif.

— Ce retournement de situation ! Je m’y attendais pas, la taquine-t-il.

— Bien joué ! la félicitè-je.

Elle rit.

— Ouais, j’assure ! Mais vous avez bien compris que, quand je dis : « on », ça signifie que vous venez aussi ! Invitez qui vous voulez !

— Je suis pas dispo ce soir, dit Ulysse.

— Encore ? Mais t’as un agenda de ministre, c’est qui cette fois ?

Il affiche un sourire malicieux, tout en faisant bouger ses sourcils.

— Oh ! Monsieur a un rendez-vous ? demandè-je.

— J’espère !

— Avec qui ? l’interroge Kloé.

— Jason.

— Le Jason ? Le beau gosse de l’école de voile ?

— Oui, oui, lui-même.

— Ulysse et Jason ! glousse Kloé. J’avais pas fait le lien, mais clairement, vous étiez prédestinés.

— Arrête, supplie Ulysse, je crois que ceux de l’histoire étaient cousins.

— Il est très sympa ! ajoutè-je. Je te souhaite une bonne conquête de la toison !

Leurs deux visages se tournent vers moi, ouvrant de grands yeux, puis on éclate tous de rire.

— Revoilà la Billie qu’on aime ! dit Kloé. Ça fait plaisir de te retrouver !

Elle lève sa main, paume en avant, je claque dedans avec la mienne.

— Imagine, elle est vraiment en or ! pouffe Ulysse.

— Pourquoi tu nous as rien dit ! se plaint Kloé, lorsque le calme est revenu.

— Ben, parce que pour le moment, y’a rien.

— Mais comment c’est arrivé ? Je veux quand même tout savoir ! gémit-elle, sa voix partant dans les aigus.

Ulysse et moi rions de bon cœur devant sa moue implorante.

— Il vient souvent au Lac à frites pendant sa pause. Quand y’a pas trop de monde, on papote ensemble. Le courant passe bien. Et il m’a proposé qu’on se fasse un resto, tous les deux. J’espère que je me fais pas trop de films !

— Ça ressemble carrément à un date ! confirmè-je.

Le sourire d’Ulysse s’élargit.

— Bientôt, le tour en bateau en amoureux ! lance Kloé. Comme c’est romantique !

Ulysse grimace.

— Il sait que tu as peur de l’eau ? demandè-je.

— C’est pas l’eau dont j’ai peur ! se défend-il. J’adore l’eau de la piscine.

C’est au tour de Kloé de prendre un air dégouté.

— Bien chlorée ! réplique-t-elle. Comme ça, tu es sûre qu’il n’y a plus rien de vivant dedans.

— Oui voilà ! Quand y’a pas plein de bestioles dans l’eau, je peux pas ! Surtout dans le lac, je vois pas le fond, ça me stresse !

J’ai pressé mes amis pour rien. Je pensais trouver Samira sur la plage, mais elle n’est pas venue. Je m’installe sur le ponton pour faire mon yoga, mais il y a déjà beaucoup de monde, trop de bruits et surtout, le cœur n’y est pas. J’écourte ma séance et me déplace sur le sable, à côté de la cabane des maitres nageurs. Je sors mon petit carnet ainsi que mon téléphone dans l’idée de faire des recherches pour mon projet, mais au lieu de ça, je me retrouve sur Instagram. Encore. Cette fois, ce n’est pas Charlotte que je traque. Ulysse a donné le nom de famille de Samira. Je trouve facilement le compte d’Ali, rempli de photos de lui et ses potes. Je grimace en reconnaissant Kamal. De fil en aiguille, je trouve le profil de Samira, beaucoup plus sage. Il n’y a que trois photos, que des paysages. C’est tellement impersonnel. Je suis déçue, je m’attendais à quelque chose de pétillant, de flamboyant, comme elle.

— T’en tires une tronche, me dit Kloé, que je n’avais pas vue arriver. Me dis pas que c’est l’autre sorcière qui t’embête !

— Non non, t’inquiète pas. J’ai fait ce que tu m’as conseillé, je l’ai bloquée partout.

Elle passe son bras autour de mes épaules, protectrice.

— Bien ! Je suis fière de toi. Et si elle t’emmerde encore, elle aura affaire avec moi !

J’hésite un instant, puis lui montre mon téléphone.

— C’est quoi ? demande-t-elle.

— Le profil de Samira.

Elle plisse les yeux, l’air concentré.

— Ok… et je dois regarder quoi ?

Je hausse les épaules, ne le sachant pas vraiment moi-même.

— Je suis pas sûre… On dirait un faux compte, tu trouves pas ça bizarre ?

— Bizarre comment ?

— Comme quelqu’un qui a quelque chose à cacher.

Kloé fronce légèrement les sourcils, puis examine de nouveau mon écran.

— Oh… ou alors comme quelqu’un qui n’a juste pas envie de se montrer sur les réseaux sociaux. C’est pas un red flag, si c’est ta question.

— Oui, tu as raison. Je délire.

— Hey… toutes les meufs sont pas comme l’autre connasse de Charlotte !

J’acquiesce, puis je lui confie tout bas.

— C’est moi le problème, je suis en train de retomber dans mes vieux travers, à traquer et espionner les gens en ligne…

— Tu faisais ça avec Charconne ?

Je laisse échapper un petit rire en entendant ce surnom.

— Oui, et c’est une mauvaise idée. À chaque fois, je pense trouver des réponses, et finalement, ça ne crée que de l’angoisse. Le pire, c’est que je le sais ! Je suis vraiment maso, ou stupide. Parfois, je me fais peur.

— Non, tu n’es ni l’une ni l’autre, mais range ce téléphone !

Je m’exécute.

— Et donc… Samira ? demande-t-elle avec un sourire en coin.

— Y’a rien du tout.

— Mais, elle te plait, non ?

— Je voulais juste passer un peu de temps avec elle, sans me prendre la tête, mais mon cerveau commence déjà à poser mille questions.

Mon amie continue de me fixer.

— Et toi, tu n’as pas répondu à MA question. Elle te plait ?

— Ok, elle est belle, intelligente et drôle. Et j’ai envie de mieux la connaitre. Y’a un truc marrant que je t’ai pas raconté. À l’aller, dans le train. Elle était dans le même wagon que moi et je l’avais remarquée.

— Encore un signe du destin ! se marre-t-elle. Essaye de pas trop te prendre la tête. Moi, ce que je vois, c’est qu’elle te donne le sourire. Et qu’elle est grave en crush sur toi.

— Quoi ? N’importe quoi !

— Sisi. Oh Billie comme tu es belle aujourd’hui, imite-t-elle.

Je ris.

— Elle est juste très avenante et souriante, elle est comme ça avec tout le monde.

— Pas avec moi ! Je suis sûre que tu lui plais.

— La dernière fois, quand on a fait du yoga ensemble, j’ai eu l’impression qu’il y avait un bon feeling entre nous.

— Ah, tu vois !

— Mais je sais pas. J’ai peut-être été un peu trop… trop… je sais pas comment expliquer, j’espère que je ne lui ai pas fait peur. On devait se retrouver sur la plage ce matin et elle n’est pas venue…

— Ok, je comprends mieux pourquoi tu étais si pressée. Elle t’a pas prévenue ?

— Euh… en fait, on n’a pas échangé nos numéros ni rien.

Kloé se frappe le front du plat de sa main.

— C’est la base !

Un de ses collègues l’appelle.

— Merde ! Faut que j’y retourne, ils sont perdus sans moi. Mais on n’a pas terminé cette discussion ! Toi, vas te baigner ou te balader, ce que tu veux, mais tu débranches ton cerveau jusqu’à ma pause !

La méthode Kloé fonctionne plutôt bien. Je m’éloigne de la plage pour rejoindre la forêt. J’en profite pour envoyer quelques photos à ma tante, restée à Paris. Mes nièces et elle me manquent.

À l’heure du déjeuner, lorsque Kloé et moi arrivons à la friterie, c’est noir de monde. C’est le week-end, il fait beau, les touristes sont venus profiter de la base de loisirs et nos amis sont débordés. En passant ma commande, j’arrive à échanger quelques mots avec Samira. Elle accepte immédiatement mon invitation pour la fête foraine.

Par chance, une table s’est libérée et nous pouvons déguster nos paninis. Jason est également présent. Il patiente dans la file d’attente et à voir la manière dont il regarde Ulysse, ce dernier, n’a aucun souci à se faire pour son rendez-vous.

— Y’a de l’amour dans l’air ! dis-je discrètement à Kloé

— Comment est-ce qu’on a fait pour ne rien voir ? C’est tellement flagrant ! Ça sent le sexe jusqu’ici !

— Je sens plutôt l’odeur de la friture.

On éclate de rire.

— La boulangerie est ouverte ! s’écrit-elle. L’été s’annonce très chaud pour les flamants roses ! Il ne reste plus qu’à convaincre Ulysse de nous accompagner à la fête foraine et on fait un triple date !

— Kloé t’emballe pas ! Tu sais que c’est pas du tout un rendez-vous pour moi ? En plus, elle va surement venir avec son frère.

— On peut lui trouver quelqu’un ! propose Kloé.

— T’es en forme !

— Toujours !

— Pour revenir à Samira, je ne sais même pas si elle est attirée par les filles.

— Tu déconnes ? C’est encore plus flagrant qu’entre Ulysse et Jason.

Je regarde en direction du comptoir, et pile à ce moment-là, Samira lève les yeux vers moi et me sourit.

— Tu vois ! Elle confirme ! s’amuse Kloé. Lis dans ses yeux ! Ça veut dire : sexe, sexe, sexe !

Elle se dandine sur sa chaise pour effectuer une petite danse.

— Je sais pas. Je ne suis même pas sure d'en avoir envie…

— Elle ne te plait plus ?

— Si, mais je parlais du sexe…

Elle écarquille les yeux et manque de s’étouffer avec une frite.

— Pas de sexe ?!

Kloé et moi, on se connait depuis le collège. On a toujours parlé assez librement.

— En fait, j’en sais rien. J’ai l’impression que ma libido est un peu en panne.

— Oh merde… J’imagine que c’est encore à cause de l’autre connasse.

Mon amie me prend dans ses bras pour me câliner. Je croise de nouveau le regard intense de Samira.

— Mais j’aime bien la manière dont elle me regarde.

Après m’avoir libérée, elle me tapote gentiment le bout du nez de ton index.

— …te prends pas la tête. Si tu as envie de passer du temps avec la belle Samira, fais-le. Tu verras bien où ça vous mènera.

— Promis, je vais essayer !

Je sors mon petit carnet de mon sac et sur une nouvelle page, j’écris en gros : « Ne pas se prendre la tête ». En dessous, Kloé écrit : « Je suis fière de toi ». Puis elle signe, comme lorsque nous étions au collège, en dessinant un petit poisson marqué d’un K.

Après avoir rangé le carnet. Je sors de ma poche la pierre pour lui montrer.

— C’est le cadeau de mon amie à quatre pattes dont je t’ai parlé.

Elle prend l’objet entre ses mains et l’observe avec attention.

— C’est bien une pierre de fée !

— Donc, Milo avait raison.

Kloé fait la moue.

— Oui et non. Tu n’as rien à craindre de cette amie, au contraire, ce cadeau est un très bon présage !

Ses sourcils restent froncés.

— J’ai comme l’impression que je ne suis pas la seule à me poser des questions, la taquinè-je. Il te plait ?

— Oui, beaucoup, mais…

— Tu sais ce que ma meilleure amie me dirait si j’étais à ta place ?

Elle rit

— Fonce ! C’est chiant d’être raisonnable, propose-t-elle.

— Oui, un truc du genre. De plus, vous avez quand même une passion commune.

— Oui, mais c’est ce qui m’inquiète. Un humain qui en sait autant sur nous, c’est louche.

— Comment ça ?

— Tout n’est pas aussi rose que ce que je raconte. Certains humains s’en prennent à notre peuple, c’est pour cela que la plupart du temps, nous cachons notre nature.

— Tu m’en as jamais parlé, m’étonnè-je.

Elle hausse les épaules.

— Surement parce que je préfère faire comme si ça n’existait pas. Mais avec Milo, j’ai une drôle d’impression. Il me plait beaucoup, mais j’ai comme une petite alerte qui s’est allumée dans ma tête.

C’est à mon tour de l’entourer de mes bras.

— Ce soir, je serai là, ok ?

— T’es sûre ? me demande-t-elle avec un air taquin. Tu ne seras pas trop occupée ?

Je me tourne de nouveau vers la concernée. Samira me fait un petit signe de la main et son sourire réchauffe mon cœur.

Nous libérons la table et prenons le chemin pour le lac.

— Tu souris bêtement, me fait remarquer Kloé. Note que ça te va plutôt bien !

Nous gloussons.

— J’ai l’impression d’être de retour au lycée, lui confiè-je.

— Clairement ! Quand on passait notre été à s’imaginer des romances. Et à draguer !

— Surtout toi.

— J’avoue ! dit-elle en riant. Rahh, c’était le bon vieux temps.

— Oui, enfin, mis à part mon appareil dentaire et Coralie.

— Oh cette garce, je préfère l’oublier.

Kloé et moi avions eu un coup de cœur pour la même fille, et celle-ci a essayé d’en profiter. Son plan : sortir avec chacune dans le dos de l’autre. Heureusement qu’on se racontait tout. Ça aurait pu créer un gros drame entre nous.

— Tu as raison pour Coralie, et pour le reste aussi. Après tout, on a encore l’âge de s’amuser !

— Parce qu’il y a une date limite ? s’étonne-t-elle. Je crois que mon frère n’a pas eu le mémo, ni ma mère, et encore moins ma grand-mère !

On éclate de rire.

— Ta famille est juste géniale ! Est-ce que ta grand-mère habite toujours sur son bateau ?

Aucune réponse. Kloé s’est accroupie au milieu du chemin, les mains tendues. Et ce n’est pas à moi qu’elle parle.

— Mais qu’est-ce que tu fais là ?

Un petit poisson s’agite sur le sol. Kloé renverse tout le contenu de son sac sur le sol. Elle attrape une poche en plastique dans lequel elle verse sa gourde. Puis, elle prend délicatement le poisson dans le creux de ses mains et le met dans l’eau.

— Qu’est-ce qu’il fait là ? demandè-je en ramassant ses affaires.

— J’en ai aucune idée, il ne m’a pas répondu, dit-elle avec sérieux. Mais le pauvre est tout stressé. Ça va aller, Moby dick, on s’occupe de toi ! Surement un idiot de pêcheur qui l’aura perdu en chemin !

Elle accélère le pas pour rejoindre le bord du lac. Elle choisit un lieu à l’écart des touristes pour le relâcher. À peine a-t-elle mis le sac dans l’eau qu’il file comme une fusée.

— Pas même un regard en arrière, se désole Kloé. Quel ingrat !

— Tu lui as sauvé la vie.

— Ouais, je suis géniale, c’est plus fort que moi ! J’espère qu’il sera heureux et qu’il me donnera des nouvelles. Il me manque déjà un peu.

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