La cour solennelle du haut roi
Aussi vaste que bien des villes, Kerleg était la plus grande forteresse sur la Terre du don. Ses remparts blancs surplombaient la plage d’une hauteur vertigineuse. Ils s’étageaient entre la basse-cour et la haute cour, le tout couronné par l’imposant logis royal. L’ensemble était hérissé de tours, dont deux se distinguaient : celle du guet dominait la mer, comme le donjon surplombait le logis royal. L’air iodé baignait la citadelle d’une fraîcheur salubre. Les oiseaux marins tournoyaient en glatissant et la brise de mer poussait la congrégation des nuages vers les sommets. En cette belle matinée, le soleil levant exaltait la blancheur éclatante de ses murailles.
Comme chaque année en cette saison printanière, le haut roi Hirtorik se préparait à réunir sa cour solennelle. À cette fin, ses serviteurs faisaient diligence.
Deux jouvenceaux, blonds comme les blés, s’empressaient aux écuries. On annonçait la suite royale de Medwan aux portes. Le plus jeune dit à l’autre :
- Par la malemort, je n’y crois pas !
Furieux, il jeta sa fourche à foin dans un coin. Son camarade le houspilla :
- Toujours à rouspéter ! Après qui en as-tu aujourd’hui ?
- Le roi a interdit d’allumer les feux de Bhel dans tout le Mide.
Son aîné s’arrêta, se gratta la tête, avant de dire étourdiment :
- C’est point nouveau, tu sais bien que la reine les proscrit à Kerleg depuis longtemps.
- Peut-être, lui rétorqua le plus jeune, mais au village, les anciens sont scandalisés. Ils redoutent la colère des dieux.
Un prêtre du Très-Haut vint à passer qui surprit ses propos. Levant un index accusateur, il s’exclama :
- Maraud ! N’as-tu donc point de cervelle ? Comment oses-tu critiquer un édit royal ? C’est un crime de lèse-majesté ?
Effrayés, les deux jouvenceaux s’encoururent aux écuries sans demander leur reste.
Le prêtre mima le geste de les gifler en les voyant déguerpir. Il parlait fort, insoucieux que nul ne l’entende :
- Ces deux-là ne pensent qu’à trousser les filles ! Maudite jeunesse !
Assis sur les marches, messire Degwold, le fou du roi, arborait un sourire sarcastique. Il tança à son tour le religieux :
- Eh ! Toi, le corbeau ! Qui troussais-tu, à leur âge ? Faut bien que jeunesse se passe…
Branlant du chef, il fit tinter les grelots de son bonnet gonflé de lubies, puis prit un air soupçonneux avant d’insinuer
- De qui es-tu jaloux — des ribauds, ou des ribaudes ?
Il s’esclaffa. Le prêtre, qui l’avait reconnu, se drapa dans sa dignité offensée et s’éloigna en maugréant.
Le bouffon rit de plus belle :
- Regardez-moi ce parangon de vertu ! Il s’imagine que les garçons de cuisine n’ont pas de langue !
Ceux qui avaient assisté à leur altercation lui retournèrent des regards indignés, mais il les ignora et rentra dans le logis royal après leur avoir adressé une révérence moqueuse. Ensuite, le nain trotta vers la salle haute où il savait que se trouvait le roi.

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