Hirtorik et Shewinda
Pendant ce temps, dans la plus haute tour, le souverain errait dans la grande salle en soupirant.
En dépit de sa chevelure prématurément blanchie, le haut roi demeurait un homme vigoureux. Le plus grand des monarques, le roi-chevalier, avait apporté la paix et la prospérité à ses sujets. Mais l’esprit inquiet d’Hirtorik dissimulait son manque d’assurance. Ce matin-là, il se tenait légèrement courbé, car la couronne pesait sur son front tel un fardeau. Drapé dans sa lourde dalmatique azurée brodée d’orfrois, il regardait vers le nord, et le doute le rongeait. Il se posta à la fenêtre et contempla la haute cour en contrebas. Cette année, la marée de pavillons chamarrés qui assiégeaient habituellement la forteresse royale en cette saison était absente.
La reine entra en silence. Les fées lui avaient donné la grâce, la courtoisie et la noblesse en partage. Ses longs cheveux roux cascadaient sur ses épaules. Une seule tache de rousseur sur la joue droite rompait la symétrie de son visage au teint de lait. À l’âge où bien des femmes voient leur beauté fanée et leur silhouette alourdie par de trop nombreuses maternités, Shewinda de Kagros était restée aussi svelte qu’une jouvencelle. Sa couronne d’argent était constellée de pierres vermeilles et de grenats. Elle s’approcha d’Hirtorik et posa sa main fine sur son épaule. Voyant comme les yeux du roi brillaient, elle s’adressa à lui d’une voix douce :
- Mon doux seigneur, vous pleurez.
Sans la voir, Hirtorik l’avait reconnue aux notes de romarin du parfum qu’elle portait. Il se tourna lentement vers elle et le soleil fit scintiller sa couronne d’or. Il se lissa machinalement la barbe.
- Une coupable faiblesse étreint mon cœur, dit-il.
Il s’approcha de la grande baie géminée en invitant d’un geste Shewinda à le suivre. Elle l’imita quand il se pencha sur la haute cour en contrebas. En même temps, sa main rechercha la sienne, et Hirtorik se laissa faire. Il inspira profondément :
- Souvenez-vous de l’an passé. Notre cour solennelle était si fastueuse que la salle haute suffisait à peine à abriter nos vassaux qui, par centaines, s’empressaient à nous rendre hommage.
La reine observa la cour, où l’activité n’excédait pas son animation habituelle. Serrant sa main, le roi reprit la parole :
- Aujourd’hui, c’est à peine si trente chevaliers résident entre ces murs. Monseigneur Peloyos et mon fils sont les seuls paladins qui vivent encore avec nous. Où sont tous les autres ? Ils sont sur leurs terres, à l’étranger ou en campagne avec messire Lenzel sur l’autre rive de la mer.
À son tour, Shewinda prit une profonde inspiration :
- Quel trouble vous étreint ? Dites-moi tout, mon doux sire, ne me cachez rien.
Hirtorik posa ses yeux d’agate sur la reine.
- Sans cesse, mon esprit inquiet scrute l’horizon. Lenzel Moro s’est embarqué avec la moitié de mes preux…
Il suspendit sa phrase, scrutant le visage de la reine. À peine un battement de cils, et elle retira sa main de celle de son époux. Il poursuivit :
- À l’heure qu’il est, nos vaisseaux ont débarqué en Kwerdan, et mes chevaliers guerroient peut-être déjà. Si seulement je pouvais être à leur tête, brandissant fièrement mon étendard !
Shewinda se détendit. Accaparé par la politique, Hirtorik ne lui reprochait plus sa tendresse passée pour le paladin. Voyant combien le roi semblait accablé, elle essaya de le rassurer.
- Lenzel est preux. Il a déjà fait merveille au siège de Suram. Ne craignez rien, encore une fois, il vaincra en votre nom et toute la gloire vous en reviendra.
Hirtorik se renfrogna. Son poing crispé trahissait sa contrariété. Il lâcha :
- Par sa prouesse, le fils de Nimya s’attache la loyauté de mes hommes.
Shewinda changea de couleur. La jalousie de son époux lui poignait le cœur. Elle posa sur lui un regard inquiet. Les yeux étrécis, celui-ci laissa éclater son mécontentement :
- Pourtant, il ne tient pas sa terre de moi. Vous dites que toute la gloire me reviendra, mais personne n’est dupe. Je m’en suis bien aperçu lorsqu’il est rentré de la Terre déserte. Il a conquis tous les suffrages, et lui seul retire l’honneur de ses exploits.
Alarmée, la reine tenta de tempérer son ire.
- Mais vous restez le roi, et il vous a prêté hommage.
Son époux ne l’écoutait pas. Il porta la main au pommeau de son arme. Belkal, l’épée sacrée, était suspendue à sa ceinture. Même dans son logis, il refusait de s’en séparer.
- Et moi, que fais-je ici pendant qu’il triomphe outre-mer ? Comme un roitelet, j’organise des cérémonies chétives devant une cour clairsemée !
Shewinda recula d’un pas et son visage se ferma. Comme elle observait un silence désapprobateur, Hirtorik voulut se justifier :
- J’en suis averti ; les médisants m’accusent de lâcheté. Il me tarde de m’embarquer à mon tour et de reprendre la tête de mes armées.
Shewinda s’agaça, mais elle haussa à peine le ton.
- Ne jalousez pas Lenzel. Il vous est loyal. Ne l’a-t-il pas prouvé à maintes reprises ?
Sans qu’ils le remarquent, le fou du roi était entré. Il saisit d’un regard ce qui se jouait à cet instant, et il se tint tranquille, à moitié dissimulé derrière un pilier, de sorte que les souverains ne s’avisèrent pas de sa présence. La reine poursuivit son plaidoyer. Sa voix était douce, presque implorante :
- Tantôt, vous le condamniez à l’exil, mais sans rancune, il m’a secouru. L’auriez-vous oublié ?
Hirtorik sursauta. Il contempla sa reine avec un air étonné. Puis, baissant la voix, il prit un ton soupçonneux :
- Par cet exploit, il a gagné mon pardon, mais il n’a point levé le soupçon.
Shewinda s’empourpra. Cette insinuation la blessait, car, en effet, elle était la cause de toute l’affaire. Ses suivantes avaient introduit le paladin dans ses appartements ; mais on ne les avait tout de même pas surpris en flagrant délit d’adultère.
Saisissant ce qui tourmentait la reine, son époux se voulut conciliant. Sa voix se radoucit :
- Si vous faites encore allusion aux circonstances de son exil, souvenez-vous qu’au lieu de le faire exécuter, comme j’en avais le droit, je ne l’ai condamné qu’à l’exil.
La reine se figea. Sa colère pointa quand elle lui rétorqua, cinglante :
- Oseriez-vous regretter votre clémence ? Voulez-vous que vos vassaux disent de vous que vous n’êtes qu’un tyran ? Ressaisissez-vous ! Votre autorité ne tient qu’à l’admiration, et non la crainte. Ne déviez jamais de cette voie, ou vous vous en repentirez !
Hirtorik la regarda, bouche bée. Il n’avait pas vu venir l’orage, et il ne sut que faire pour s’en défendre. Il tenta d’apaiser sa reine avec un geste conciliant :
- Pardonnez-moi, ma mie. Tout ceci est du passé. Aujourd’hui, Lenzel a épousé la fille du roi Belinos. Il est devenu ainsi le sire de Glaslok. Arrêtons de nous disputer. Tout est pardonné de longue date. Ne croyez-vous pas ?
Il tendit la main vers elle, mais elle recula encore d’un pas. Son poing gauche se crispa involontairement, mais elle inspira profondément. Repensant à tout cela, et réprimant sa propre émotion, la reine finit par dire.
- Lenzel ne vous a jamais trahi. Quoi que la perfide Morwisa insinue, jamais il n’a bafoué mon honneur, vous le savez. Sa loyauté est sans failles. Comment pouvez-vous le soupçonner ainsi ?
- Il n’est pas mon homme lige, lui rétorque Hirtorik, mais il a gagné le cœur de mes vassaux. Par sa mère, il appartient à un lignage plus élevé que le mien.
- Mais par son père, il est de Kwerdan, et la cause pour laquelle il combat aujourd’hui lui tient particulièrement à cœur. Vous vous alarmez en vain, il vous restera fidèle, j’en suis certaine.
Hirtorik la contempla, troublé malgré lui par sa vivacité d’esprit. Il s’accordait à ses vues, ou feignit de se ranger à son avis avant de détourner la conversation :
- Mais voyez, maintenant qu’il est parti avec mes chevaliers, Kerleg est dépeuplée. Quelle triste cour vais-je tenir en leur absence ?
Shewinda considéra Hirtorik un moment. Son époux semblait abattu. Son regard fuyait vers la fenêtre, comme si son esprit abandonnait déjà Kerleg à la suite de ses chevaliers sur l’autre rive de la mer.
Elle dit avec douceur :
- Tantôt, votre largesse vous attirait tous les suffrages. Maintenant, vous semblez y avoir renoncé.
- Mais, madame, la guerre a vidé nos coffres. Comment satisferai-je mon désir de largesse sans avoir un denier vaillant ? La flotte et l’ost ont tout consumé.
À cet instant, le fou du roi surgit avec une révérence grotesque.
- Majestés… s’exclama-t-il tel un tragédien. La largesse ne se mesure point seulement au poids de l’or. Vos coffres sont vides ? La belle affaire ! Vos greniers sont pleins, et vos serviteurs habiles.
Hirtorik sourit, partagé entre irritation et amusement. Shewinda, elle, ne sourit pas. Elle connaissait trop bien l’art du fou pour ignorer qu’il frappait juste.
- Que veux-tu dire bouffon ?
Degwold poursuivit, trottinant autour d’eux comme un corbeau autour d’un gibet.
- Un banquet, voilà ce qu’il vous faut ! Exigez de la musique, des jongleurs, des nappes blanches et des paons rôtis… Rien ne remplit une salle comme l’odeur du vin chaud et la promesse d’une bonne histoire.
Un sourire éclaira enfin le visage de la reine :
- Messire Degwold a raison, dit-elle. Ordonnez à Gewo de préparer un banquet magnifique. Que votre largesse éblouisse vos hôtes ! Les rois et les reines de Medwan et de Lewonan arrivent. Certes, vous n’organisez point de tournoi cette année, mais chacun comprendra pourquoi : vos preux se couvrent d’honneur en Yalto. Pour le reste, tenez-vous fièrement. Et surtout, je vous en prie… ne montrez aucune faiblesse. Vous êtes le haut roi, et sur la Terre du don, les autres souverains vous rendent hommage.
Degwold s’inclina en balayant les dalles de son bonnet à grelots :
- Et si d’aventure la faiblesse vous prenait, sire… faites comme moi : dissimulez-la avec une bonne histoire. Cela trompe toujours les sots.
Cette fois, Hirtorik ne put s’empêcher de rire. Cependant, son hilarité fut brève. Shewinda s’apprêtait à parler, mais Degwold la devança. Le fou s’avança d’un pas oblique, comme s’il dansait.
- Majestés… dit-il en recoiffant son bonnet à grelots. Puisque nous parlons de cour clairsemée, voulez-vous savoir la rumeur qui court les couloirs ?
Hirtorik fronça les sourcils.
- Qu’as-tu encore entendu, Degwold ?
Le fou se composa subitement une mine grave — ce qui, chez un bouffon, était toujours suspect.
- La rumeur court, sire. Vos gens murmurent. Les valets parlent bas, les servantes lèvent les yeux au ciel… et les dieux eux-mêmes s’offusquent de votre édit.
Shewinda se raidit. Hirtorik pâlit légèrement.
- Quel édit ? demanda-t-il, bien qu’il sache déjà.
Degwold sourit, torve, découvrant ses dents irrégulières.
- Celui qui interdit les feux de Bhel, pardi ! Sans les feux, disent‑ils, la saison claire n’entrera point. Privées de la bénédiction des voyantes, les récoltes seront maigres. Les couples resteront stériles. Et les jouvenceaux ne sauront plus lequel d’entre eux portera les bois du grand cerf.
Il se pencha vers le roi, et lui parla à voix basse, comme en confidence :
- Dites-moi, sire… Voulez-vous vraiment être celui qui prive un pays entier de toute joie ? Les jeunes ont besoin de s’ébattre, et les anciens de rire un peu. Sans cela, tout le monde devient grincheux — même les rois.
Mal à l’aise, Hirtorik détourna le regard.
Shewinda, elle, arborait une moue dépitée.
Le fou brandit sa marotte, implacable :
- Vos sujets disent que vous avez cédé aux prières de la reine. Que vous reniez l’Ancienne Loi ! Belkal, votre épée sacrée, pleure dans son fourreau comme un poisson hors de l’eau.
Il ponctua sa diatribe d’un claquement de langue, puis baissa subitement de ton.
- Moi, je ne dis rien, Majestés. Je ne fais que répéter ce que j’entends. Les murs ont des oreilles… et les miennes commandent ma langue.
Il s’inclina avec une révérence si profonde qu’elle en devint insolente.
Sans y penser, Hirtorik posa la main sur le pommeau de Belkal, comme pour s’assurer que son épée était toujours à sa place.
Shewinda, d’une voix froide, répliqua sans ambages :
- Les murmures des ignorants ne doivent point troubler le cœur d’un roi.
Degwold inclina la tête sur le côté, faussement humble.
- Certes, Majesté. Mais un murmure répété mille fois devient un vent… et un vent peut ébranler un trône, s’il souffle trop fort.
Le regard de Shewinda devint incandescent. Fuyant sa vindicte, le fou s’éclipsa en trottinant. Ses grelots tintaient comme un rire insolent.
Pendant ce temps, Hirtorik restait perdu dans ses pensées. Degwold disait vrai : il devait Belkal, son épée, et son fourreau merveilleux à la Dame du lac. Selon l’Ancienne loi, cette arme invincible matérialisait la protection que les dieux de la tribu accordaient au roi du Mide. Mais les murmures de Shewinda faisaient aussi leur ouvrage. Le temps qui passait lui inspirait une crainte croissante de la mort. Ne redoutait-il pas le Tout-Puissant ? Au jour du jugement, l’Incréé séparerait le bon grain de l’ivraie…
- Il est temps, lui avait dit la reine, que vous assuriez votre place au paradis des justes. À cette fin, vous devez d’abord jeter les idoles au feu.
Cette année, souhaitant lui complaire, Hirtorik avait prohibé les feux de Bhel en son royaume.

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