Shewinda ordonne un banquet
Un valet surgit, offrant une heureuse diversion. Le freluquet s’écria :
- Majesté, le roi et la reine de Medwan arrivent !
Le monarque le considéra d’un œil vague.
- Qu’attends-tu donc encore ? Va au-devant d’eux et assure-toi que leur suite est prête à les recevoir.
Quand le jouvenceau tourna les talons, Shewinda soupira à son tour. Elle se plaignait à voix basse :
- Hélas, ceux que nous aimons nous manquent, mais les fâcheux sont bien présents.
Hirtorik n’avait pas prêté attention à ses propos. Arborant un air satisfait, il se tourna vers elle en disant :
- Je suis impatient de revoir ma sœur et son époux. Quand les étendards de Medwan et de Lewonan encadreront nos couleurs, notre cour retrouvera son lustre.
Shewinda cacha ses sentiments. Elle ne parvenait pas à choisir. Détestait-elle sa belle-sœur plus qu’elle ne haïssait la reine de Lewonan ou bien était-ce le contraire ? Tous ceux qui la contemplaient en convenaient. Sa force d’âme les impressionnait. Shewinda rayonnait sur la cour, mais son cœur blessé souffrait en silence.
Avant de recevoir ses invités, Hirtorik fit mander messire Gewo. Le roi se défiait de ses courtisans et, à vrai dire, peu d’hommes trouvaient grâce à ses yeux. Mais il avait confiance en celui-ci, qui veillait sur lui depuis l’enfance.
Le vieil homme s’appuyait sur son bâton de service en marchant, et son bout ferré frappait les dalles avec un son qu’il reconnut aussitôt. Sa silhouette voûtée, enveloppée d’un manteau sombre aux broderies discrètes, s’avança en clopinant. Quand il se présenta devant les souverains, qui étaient allés s’asseoir sur leurs trônes, il tenta de faire une révérence mal assurée.
- Majestés…
Le roi s’exclama :
- Relevez-vous mon ami, je vous en prie !
Ses cheveux, blancs comme neige, encadraient un visage parcheminé sur lequel le roi déchiffrait l’histoire de deux règnes, celui de son père et le sien. La couleur de son vêtement était sombre comme son caractère. Le sénéchal ne riait pratiquement jamais. On le croisait au château, toujours affairé, houspillant les valets qui ne s’empressaient pas assez à ses yeux.
Le sénéchal se redressa, attendant les ordres de la reine. Il en allait ainsi chaque fois que les souverains le recevaient ensemble. Il ne se trompait pas, car Shewinda lui parla en ces termes :
- Messire Gewo, dit-elle d’une voix claire, je veux offrir à nos invités le plus riche banquet que l’on ait jamais vu. Ce soir, les rois et reines de Medwan et de Lewonan sont nos convives, ainsi que l’archonte de Nykia. Les nappes blanches les plus fines devront recouvrir les tables. Astiquez couteaux et cuillers en argent ! Disposez coupes et aiguières en vermeil sur les tables !
Le sénéchal opina du chef. Il conserva une expression impassible, mais il calculait déjà toutes les tâches à accomplir dans les prochaines heures. La reine nota avec un sourire son assentiment muet avant de poursuivre :
— Vous veillerez à ce qu’on assure cinq services, poursuivit la reine. Et d’abord, je réclame la soupe de fraise.
— J’y veillerai personnellement, répondit-il d’une voix enrouée.
Shewinda esquissa un sourire satisfait.
— Que l’on accompagne les boudins et les échaudés du meilleur hypocras. Relevez-le de cannelle. Je veux que l’arôme emplisse toute la salle.
— Je transmettrai vos ordres à notre bouteiller.
— Pour le service suivant, que les cuisiniers ne ménagent pas le cumin.
— Tout sera fait selon votre volonté, Majesté.
Elle se pencha légèrement en avant, ses doigts jouant avec son pendentif.
— Je veux éblouir Medwan et Lewonan. À la table haute, vous ferez servir paons et cygnes rôtis à la broche, mais n’oubliez pas les volailles de ferme : chapons truffés et poulardes grasses. Les grands oiseaux sont nobles, mais leur chair est pauvre. Aucun invité ne doit rester sur sa faim.
Le sénéchal lui répondit d’un nouveau hochement de tête. Hirtorik, silencieux, observait la scène comme un spectateur étranger à sa propre cour. Il arqua à peine un sourcil lorsque Shewinda, d’un ton presque badin, ajouta :
— Au quatrième service, j’ordonne que les cuisiniers se surpassent. Le maître-queux préparera un pâté de paon au gingembre, revêtu de sa peau et orné de ses plumes. Le bec et les pattes seront dorés à l’or fin. Je veux que l’art de mes serviteurs imite la nature. J’exige que les entremets semblent prêts à s’envoler.
Les petits valets, qui observaient le sénéchal et ses souverains sans se faire remarquer, pâlirent devant cette énumération. Les exigences de la reine étaient exorbitantes, et les satisfaire leur imposait un travail considérable. En revanche, Gewo, imperturbable, acquiesça encore sans rien dire. La reine ne se préoccupait nullement de sa réaction. Imperturbable, elle poursuivit :
— Enfin, pour la desserte, faites préparer une compotée de poire aux amandes, des flancs et du blanc-manger au sucre caramélisé au fer. Ce mets-là trouve toujours le chemin de mon cœur. Vous m’avez comprise : ce banquet doit être inoubliable.
— Je respecterai votre volonté en tous points, Majesté.
Shewinda se redressa, un éclat dans le regard.
— Je souhaite que Morgena et Morwisa s’en étouffent de jalousie.
Son rire clair était tranchant comme une épée. Gewo, lui, ne broncha pas. En bon serviteur, il courba docilement l’échine.
— J’y veillerai, Majesté.
Elle le congédia d’un geste, et le vieil homme partit en clopinant. Brandissant son bâton, il fit signe aux valets de le suivre.
Pendant tout ce discours, Hirtorik n’avait pas prononcé un mot, mais il s’était renfrogné quand la haute reine avait raillé ses rivales. S’il n’aimait pas la reine de Lewonan, il éprouvait une affection fraternelle pour sa sœur Morgena. En attendant son arrivée, il observait sa reine avec inquiétude, comme on surveille un feu trop ardent.
Il finit par s’exprimer à voix basse en espérant que ses serviteurs ne l’entendraient pas :
— Ma mie, me prenez-vous pour l’empereur de Serewia pour faire de telles dépenses ? Shewinda ne lui répondit pas. Elle haussa les épaules avant de se lever et de quitter la salle. Elle refusait de même saluer sa belle-sœur.
À cet instant, pourchassé par un aigle, un oiseau marin se heurta bruyamment aux vitraux. Le choc fut si fracassant que tous s’écrièrent avec un mouvement de recul. Heureusement, le remplage, les croisillons métalliques et le verre épais de la fenêtre tinrent bon.
Le vieux sénéchal s’arrêta subitement. Il se retourna vers la fenêtre. La peur se lisait sur son visage.
- Ce présage est terrible, murmura-t-il.
Mais personne ne l’écoutait.

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