Les deux sœurs

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Entre-temps, la suite royale de Lewonan était aussi arrivée. Pendant que le haut roi recevait Gneyetor, le sénéchal accueillait le roi Lekdews et la reine Morwisa avec les honneurs dus à leur rang. Bientôt, le couple royal s’installa dans les appartements confortables, où ils résidaient avec leur suite chaque fois qu’ils venaient à Kerleg. Gewo était confus : accaparé par les souverains de Medwan, Hirtorik ne pouvait pas encore les recevoir. Le roi de Lewonan ne s’en offusqua pas et s’exprima :

- J’en profiterais pour rendre visite à mon fils.

En effet, son héritier résidait habituellement à Kerleg auprès du haut roi. La reine, pour sa part, n’était pas plus pressée de revoir Shewinda, qu’elle honnissait chaque jour. Elle s’installa avec ses suivantes et le paladin Lukwos garda la porte de ses appartements. Elle en était là lorsque ce dernier parut, fit la révérence et dit :

- Majesté, votre sœur est ici et souhaite s’entretenir avec vous.

La reine de Lewonan congédia ses dames de compagnie et les servantes. Messire Lukwos introduisit la visiteuse. Il fit une révérence silencieuse et se retira.

Nimya, la grande voyante, impressionnait dès le premier coup d’œil : ses yeux d’un bleu saisissant semblaient sonder les âmes, si bien que rares étaient ceux capables de soutenir son regard. Son autorité naturelle était presque palpable. À la tête de son ordre, la grande prêtresse détenait un savoir ancestral et des pouvoirs occultes. Capable de voyager sans effort entre le Sidh et le monde médian, elle côtoyait aussi bien les elfes que les démons. Douée de la double vue, elle avait perfectionné son art sur l’île sacrée de Hebola, où elle avait longtemps étudié avant de succéder à sa propre mère à la tête de son ordre.

Sa sœur, Morwisa, était de deux ans sa cadette. Elle avait hérité la blondeur de leur mère et possédait le même regard de saphir que sa sœur. Elle était très belle et élancée, mais quelques rides soulignaient le pli ironique de sa bouche. Tandis que Nimya portait une grande mante sombre et se couvrait les cheveux d’une ample capuche, Morwisa n’avait pas quitté la cuirasse, car elle aimait apparaître en reine guerrière. Unique coquetterie, un diadème en argent, orné d’un solitaire scintillant, paraît ses boucles blondes.

Lorsque Lukwos referma la porte derrière lui, Morwisa se tourna vers sa sœur. Elles ne se voyaient que rarement. Nimya se déplaçait dans les cinq royaumes à sa guise, sans jamais révéler ses intentions à quiconque. La grande voyante était une femme puissante. Elle était la gardienne de l’Ancienne Loi. Mais ici, les deux sœurs ne l’ignoraient pas, la voyante comptait de nombreux ennemis à la cour.

Morwisa, au contraire de sa sœur, avait préféré devenir reine. Elle avait enchanté le roi de Lewonan, et, après l’avoir épousé, elle quittait rarement son château de Lokos Benn. Comme Nimya, elle possédait le don de double vue. Toutefois, elle ne l’avait pas cultivé. Elle n’avait pas séjourné à Hebola, car elle avait préféré le pouvoir séculier à l’autorité spirituelle. Après avoir embrassé sa sœur, elle lui prit les mains avec un air inquiet :

- Je suis heureuse de te retrouver, car mes rêves sont troublés.

Nimya la regarda longuement avant de dire :

- Je ne laisserai jamais Shewinda présider la cour solennelle. Notre mère y régnait avant moi. Le haut roi tient son pouvoir des voyantes, tu ne l’ignores pas.

- Je n’ai rien oublié, dit Morwisa. Mais ces temps sont révolus, et un péril nouveau se lève. De sombres cauchemars me tourmentent depuis la nouvelle lune.

Nimya se tourna vers la fenêtre.

- Jusqu’à l’an dernier, je venais ici présider aux fêtes du printemps. Autrefois, j’y ai moi-même rencontré le grand cornu. Mais les Anciens ne m’ont pas bénie, et je n’ai pas mis de fille au monde. Qui me succédera s’il m’arrive malheur ?

Morwisa s’alarma :

- Pourquoi es-tu si tourmentée ? As-tu reçu quelque présage funeste ?

- Je ne saurais le dire, répliqua Nimya, mais j’en suis certaine. Un immense malheur plane sur la Terre du don. Regarde !

D’un geste, elle désigna l’horizon :

- Vois-tu les feux brûler sur les collines ? Non, tu n’en vois aucun. Shewinda — cette maudite elfe stérile — les a éteints. Notre monde s’efface, Morwisa ! Les Anciens se retranchent dans leurs citadelles mystiques. Ils nous abandonnent. La Terre du don perd leur bénédiction.

La reine de Lewonan fulmina :

- Tout ceci est la faute de cette sorcière ! Shewinda prêche la religion étrangère. Cette lèpre akalyenne se répand dans le royaume. Comment ses adeptes peuvent-ils prier un fantôme ?

Moins exaltée, sa sœur aînée lui répondit. Elle avait longuement médité ce mystère qui l’accablait :

- La Nouvelle Loi promet le salut éternel. Comment lutter contre une promesse aussi puissante ?

- Quelle sottise !

- Indémontrable, mais tout aussi irréfutable, la prédication est habile. Nos dieux ne promettent rien…

- Pourtant, immense est le pouvoir des Anciens. Leurs prodiges se sont manifestés à nous à maintes reprises.

- Entrer dans le monde invisible me coûte de plus en plus. Bientôt, nos dieux déserteront entièrement la Terre du don et les portes du Sidh se fermeront à jamais. Je l’ai vu.

Morwisa pâlit :

- Que pouvons-nous faire ?

Nimya médita sa réponse :

- J’interpellerai Hirtorik. Il nous est redevable, car nos parents l’ont porté sur le trône. Sans les voyantes, il ne serait même pas venu au monde. Je défendrai l’Ancienne Loi devant sa cour hostile et j’affronterai Shewinda.

Morwisa posa sa main tremblante sur le bras de sa sœur.

- Prends garde ! Ici, les murs sont blancs, mais les cœurs sont noirs. Cette sombre cour t’est hostile, ma sœur.

Nimya esquissa un sourire sans joie :

- Crois-tu que je l’ignore ? Mais que puis-je faire d’autre ? Jamais je ne laisserai le haut roi se convertir !

Les deux sœurs s’embrassèrent avec effusion. La voyante chuchota :

- J’ai peur.

La voix étranglée, Morwisa répartit :

- Prends garde à toi !

Elles se séparèrent, vivement émues, et Nimya sortit enfin. Elle et sa sœur l’ignoraient, des oreilles indiscrètes avaient tout entendu.

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