La bataille du Bras d'or

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Les seigneurs de la mer avaient assemblé là une grande armée, et le Kerl Aikwer en avait pris le commandement. De nombreux autres chefs de clan l’accompagnaient. Comme la proue d’un navire, la butte dominait un rétrécissement du grand fleuve entre le lac Gelarmo et la mer de Brizya. Les hommes du nord y avaient rassemblé maints navires et ils étaient résolus à ne pas reculer. Aikwer était grand et fort, habile aux armes, et très féroce. Avec lui combattait son frère Remwik, qui ne lui cédait ni en férocité ni en adresse. Ce dernier était tellement immense qu’on l’appelait « troll ». Pour arme, le géant employait une longue massue cloutée que lui seul pouvait manier avec aisance. Cette arme infligeait d’horribles blessures, le plus souvent mortelles. Au combat, saisi par la fureur des guerriers fauves, Remwik hurlait sa colère en se jetant sur ses ennemis terrifiés.

Méprisant les couards, les seigneurs de la mer déployèrent leur armée dans la plaine. Au petit matin, sous le couvert de la brume, Aikwer disposa ses hommes en bataille. Il se sentait en force, et préféra livrer un combat viril au lieu de se musser comme un pleutre derrière la palissade. Il avait disposé son armée en deux corps. Lui-même déploya la bannière du dragon doré sur l’aile droite. Son frère Remwik se posta au premier rang devant lui au milieu de ses gardes curiaux, les champions les plus forts qui, par leur valeur au combat, jouissaient de sa faveur.

Second en puissance après Aikwer, le Kerl Ingwik commandait l’autre aile, où s’assemblèrent les hommes des autres seigneurs de moindre importance.

Quand la brume se dissipa, Lenzel découvrit enfin les Nermen en ordre de bataille. Mesurant sa méprise, il réorganisa promptement le sien pour se placer à gauche face à l’étendard au dragon. Puisque l’ennemi lui offrait le combat dans la plaine, il ordonna aux chevaliers du Mide de remonter à cheval. Son frère fut le premier à enfourcher son destrier. Son écuyer lui tint l’étrier et, rapidement, tous l’imitèrent. Wernos, son père, était resté défendre le camp, mais ses cousins suivaient sa bannière. En même temps, Dresto de Legos déployait le reste des chevaliers kwerdiens sur l’aile opposée. Enfin, Kursos Moro, prince héritier du trône de Kwerdan, commandait les gens de pied, qui formaient un troisième corps déployé entre les chevaliers. Ces manants constituaient une bataille disparate, regroupant des piquiers, des goujats brandissant des hallebardes et des archers. La veille au soir, le prince avait accepté d’endosser ce rôle ingrat. Au premier abord, ce grand homme blond étonnait par son humilité, mais quiconque le connaissait découvrait en lui un commandant alliant prudence et audace à un esprit fin. Il inspirait une telle confiance que ses paysans l’auraient suivi aveuglément à la bataille face aux seigneurs de la mer. Lenzel comptait sur ces derniers pour harasser l’ennemi, mais la mission de la piétaille consistait surtout à couvrir les flancs des chevaliers. Capitaine prudent, il comptait surtout sur la prouesse des gens d’armes déployés aux deux ailes. Sa stratégie établie, il ne put s’empêcher de sentir une sueur froide lui tremper les tempes, car, en même temps qu’il exposait sa vie, il pensait à dame Oyfa, sa tendre épouse…

Un silence nerveux s’abattit sur le champ de bataille. Un pâle soleil dissipa la brume, et, soudain, la sonnerie discordante des trompes déchira l’air. Fort de sa supériorité numérique, Aikwer lança ses hommes à l’attaque. Aussitôt, Lenzel sonna du cor. Il brandit Kehlseti, l’épée de lumière, et la chevalerie s’ébranla. D’abord, les siens se mirent au trot, et, sur l’autre aile, ceux de Dresto l’imitèrent. Les hommes se déployèrent en ligne en piquant les flancs de leurs destriers. Les sabots projetèrent la boue quand le trot se mua en galop dans un fracas de tonnerre. Les chevaliers abaissèrent leur lance, ajustèrent leurs écus, et chargèrent en poussant leur cri de guerre. Criblés de traits par les archers wahlai, les Vekingar ripostèrent avec vaillance, mais leur élan s’arrêta quand la terre trembla sous le sabot des chevaux. Mais ces hommes-là n’étaient pas des couards. Aussitôt, disciplinés, ils dressèrent le mur de bouclier et le hérissèrent de fers, prêts à encaisser le choc. Embusqués, les archers vekingar tiraient à l’aveugle, mais leurs traits meurtriers décimaient les rangs wahlai. En même temps, leurs ennemis n’étaient pas en reste, et les archers du prince héritier rendaient coup pour coup, clouant quelques bras vekingar à leur bouclier.

Pendant ce temps, la charge terrifiante touchait au but. Déjà, parmi les Nermen, les moins braves s’enfuirent lâchement. Enfin, le choc se produisit. Lourdement caparaçonnée, la chevalerie fracassa le mur de boucliers, semant la plus grande confusion dans les rangs ennemis.

Aussitôt, débuta une rude bataille où le sang coula à flots. Le chaos devint indescriptible. S’ensuivit un combat d’estoc et de taille où, après avoir rompu leurs lances, les chevaliers affrontèrent les Nermen à l’épée. Les combats firent rage au milieu du fracas, des hennissements et des cris des mourants. Les combattants furieux s’étripaient sans retenue avec une ardeur égale. La bataille rangée s’émiettait en des milliers de combats singuliers, et, quand un guerrier terrassait un ennemi, un autre bondissait à l’assaut. L’acier scintilla, le sang gicla et un parfum morbide se répandit sur le champ de bataille.

Sur l’aile droite, les chevaliers kwerdiens pulvérisèrent le mur de boucliers. Dresto de Legos et le Kerl Ingwik se mesurèrent en combat singulier. Le Veking était monté à cheval et maniait la lance. Chacun visa le bouclier de l’autre et le transperça. Mais la hampe du Kerl éclata et le haubert détourna son fer. Dresto échappa ainsi à la mort pendant que sa lance roide désarçonnait son ennemi par-dessus la queue de son cheval. Projeté à terre, le Kerl bondit sur ses pieds avec rage. Mais il n’eut pas le temps d’utiliser son arme que le connétable de Kwerdan l’avait déjà percé avec la sienne. Ingwik y laissa la vie.

Sur l’aile gauche, Lenzel avait chargé tout droit sur l’étendard au dragon. S’il abattit promptement leur chef, les Vekingar démoralisés tomberaient en désarroi et la victoire serait certaine. Mais le géant Remwik avança hardiment, assénant à deux mains des coups si terribles qu’il abattit hommes et chevaux. Il n’était pas un chevalier assez valeureux pour supporter ses horions. Ceux qui se trouvaient devant lui battirent en retraite et le Werdher s’enfonça dans les rangs wahlai. Pendant ce temps, Lenzel allait de l’avant, taillant d’estoc et de taille avec l’épée de lumière. Nul ne tenait devant lui, car son épée mordait dans les broignes et fendait les heaumes comme si elle était plongée dans l’eau. Il abattit les gardes du Kerl les uns après les autres, mais il ne parvint pas à atteindre Aikwer et son étendard, car il avait vu sur sa droite s’avancer le géant Remwik, résolu à le pourfendre. Percevant le danger imminent, la monture de Lenzel broncha nerveusement.

Le pouls du Paladin s’accéléra à sa vue. Il ressentit un frisson qu’il connaissait bien. L’heure fatale avait sonné. Craignant pour sa monture, Lenzel sauta à terre. Il hésita une fraction de seconde, prit une profonde inspiration, puis se rua à l’attaque en poussant son cri de guerre :

- Du lac, ma dame !

Voyant le chevalier au lion lui courir sus, le troll frappa de sa massue, mais le paladin esquiva adroitement le coup pesant. Frappant sans relâche, l’ennemi le serrait de près. Incapable de trouver une ouverture dans la garde du barbare, le seigneur de Glaslok fut acculé à la défensive. Il esquivait les coups en reculant pied à pied. Bloquer les assauts du Veking avec son écu eût été folie. La violence du choc lui aurait broyé le bras et le bouclier en un seul coup. Notre héros en était réduit à tenir en espérant que le faucheur d’âmes qu’il affrontait s’épuiserait enfin. Voyant leur seigneur en difficulté, deux sergents volèrent à son secours. Leur intervention contraignit Remwik à partager ses coups. Mais le Werdher avait une telle allonge, qu’en dépit de ses efforts, le paladin et ses sergents ne parvinrent pas à l’atteindre. Les compagnons de Lenzel tentèrent de s’approcher. Ils payèrent leur audace de leur vie. Le barbare atteignit les sergents qui se tenaient de part et d’autre et leur mit tous les os en pièces. Quand le premier tomba, Lenzel fut saisi de doute. Il redouta que sa bravoure défaille, et une sueur froide lui coula le long de l’échine. Mais, quand le Nerman porta le coup fatal au second écuyer, le fils de Nimya saisit l’ouverture minime. Il se fendit et frappa le bras tendu du géant. Alors, son épée magique trancha la main armée de Remwik à la hauteur du poignet. Surmontant la douleur, celui-ci brandit sa massue de l’autre main, mais Lenzel ne lui laissa pas le temps de frapper encore. Il lui asséna un coup de taille qui trancha l’autre bras. Le sang gicla à flots par la terrible blessure. Désarmé, le troll recula en titubant, en meuglant comme un taureau. Sur ce, Lenzel porta le coup de grâce. Il lui ouvrit le ventre jusqu’au fondement. Enfin, son adversaire formidable s’effondra, raide mort. Sa déconfiture terrifia les témoins du combat. Au milieu des cris, son écuyer aida Lenzel à se remettre en selle. Il ordonna à son porte-étendard de lancer le signal, et, piquant des deux, fonça sur la bannière au dragon. Consterné par la mort de son frère, le Kerl Aikwer perdit tout courage et s’enfuit sans vergogne. Ses hommes l’imitèrent à leur tour en voyant la bannière au dragon battre en retraite. À cet instant, Lenzel éprouva un soulagement indescriptible qui se traduisit chez lui, par un silence intérieur et un tremblement fébrile. Étrangement, Kehlseti réagit à son humeur en flamboyant dans son poing, telle une étoile tombée sur la terre. La bataille n’était pas encore terminée. Surmontant son vertige, il repartit derechef à l’assaut.

Pendant que la chevalerie clouait les deux ailes ennemies, insoucieux des ordres, les gens de pied se jetèrent à la curée. Leur initiative fut heureuse, car, sans cela, les Nermen auraient encerclé les chevaliers. Les fantassins achevèrent de jeter le désarroi dans leurs rangs, et les Vekingar partirent en déroute. Beaucoup furent massacrés, mais quelques-uns parvinrent à sauter dans leurs galères et s’enfuir à force rames vers la rive opposée. Après un combat sanglant, les hommes du nord laissaient des milliers de morts sur le terrain. Chez les vainqueurs, bien des preux perdirent la vie ou furent estropiés en cette journée glorieuse. Il flottait sur le champ de bataille un remugle écœurant. Les corbeaux et les aigles tournoyaient au-dessus du charnier, attendant de faire ample pâture. Malgré tout, la bataille était une victoire éclatante. Lenzel et Dresto en tirèrent toute la gloire. Ils s’emparèrent de la butte qui s’avançait sur le fleuve.

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