Le baron de Windos et le connétable de Kwerdan

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La poussière retomba à peine sur le champ de bataille quand Lenzel, son frère Seghor, ses cousins Leo et Bolto rejoignirent le camp où le baron les félicita. Le héros du jour oscillait entre la fierté et le soulagement. Il n’avait éprouvé nulle joie à massacrer les hommes du nord. Mais cette belle journée offrait aux siens un précieux répit, et ouvrait peut-être la route vers la victoire. Il se prit à rêver à la paix. Parviendrait-il à son tour à convertir les Vekingar d’ennemis en alliés après les avoir vaincu ? Hirtorik avait jadis subjugué les Sahsunar.

Arrivèrent le prince héritier et le connétable de Kwerdan, et leur venue interrompit sa rêverie. Les chevaliers sentaient fort le cuir mouillé, la sueur et le sang. Seghor avait reçu une estafilade, et son cousin Leo également. Mais leurs blessures étaient légères, et les mires ne tarderaient pas à les panser habilement.

Lenzel et ses parents chevauchèrent au pas jusqu’au camp, où ils rejoignirent le prince Kursos et le connétable Dresto. Tout le monde mit pied à terre. Le fils de Nimya tituba un instant, car le soulagement lui faisait maintenant éprouver la fatigue du combat. Après leur avoir tenu l’étrier, leurs écuyers apportèrent aux héros de la bière. Ils s’assirent sous la tente autour du baron Wernos.

Le père de Lenzel congratula ses fils avant de porter un toast à la victoire. Quand il reposa sa chope, il prit la parole :

- Je vous félicite, car vous n’avez pas seulement infligé une défaite cruelle à nos ennemis, mais vous prenez ainsi le contrôle du seul havre naturel entre la mer et le lac.

Son fils répondit :

- Bientôt, je l’espère, les galères alliées feront voile. Mon ami Medios commande ceux de Kartia. Il aura besoin de cette escale afin de contrôler le fleuve. Notre victoire lui ouvre la route du grand lac Gelarmo.

- La guerre débute sous d’heureux auspices, s’exclama Dresto.

Il partit d’un grand rire et, comme à son habitude, il ponctua sa phrase d’une tape sur l’épaule de Lenzel. Le paladin recracha une gorgée de bière tant le geste amical le secouait. Dresto était resté ce géant jovial qu’il admirait tant, mais il avait la main lourde. Tous ses compagnons, son frère et ses cousins éclatèrent de rire en observant sa réaction. Le connétable s’exclama :

- Je lève ma chope à Lenzel Moro, le meilleur des chevaliers sur la Terre du don !

Seghor de Windos surenchérit :

- Honneur au fléau des Vekingar ! Les dieux aiment les braves, mais, à l’évidence, ils chérissent celui-ci plus que tout autre.

Son rire tonna encore, mais Lenzel devina dans ses yeux une ombre fugitive, comme si son mentor s’étourdissait de joie à seule fin d’échapper à un tourment intime dont il ignorait tout. Tous l’imitèrent en félicitant le héros du jour. Minimisant sa propre prouesse, Dresto vanta les exploits de son ancien écuyer. Lenzel reconnut la générosité admirable de son mentor. Son armure était encore couverte de sang, mais le héros faisait tout pour nier ses propres exploits. Le fils de Nimya dit alors :

- La victoire ne revient pas à un seul d’entre nous, mais à tous. Car que se serait-il passé si le connétable n’avait pas terrassé Ingwik ?

Toujours riants, les chevaliers portèrent aussitôt un toast en l’honneur de Dresto.

Ce dernier brandit sa chope afin qu’un échanson la remplisse encore. Lenzel le regardait avec respect et amour. Le connétable de Kwerdan était l’homme le plus grand qu’il connaissait, à l’exception de son autre frère, Pelleos, qui était au loin. Dresto était l’aîné de Lenzel. Dix ans auparavant, il l’avait pris comme écuyer lorsque ce dernier n’était qu’un jouvenceau. Il n’avait quitté son service que lorsqu’Hirtorik l’avait adoubé à son tour. Un jour, celui-ci lui avait donné une leçon inoubliable en disant :

« Le chevalier est un être de sang et d’acier. Il est entraîné à meurtrir ses adversaires et à hacher leurs membres. Mais il est également un hôte respectable, intègre, et dans le château de sa dame, un individu tendre, humble et réservé. Il ne représente pas un équilibre ou un compromis entre la brutalité et la tendresse. Il doit être l’un ou l’autre, selon les circonstances. »

Depuis son arrivée à Windos, Lenzel éprouvait un sentiment de familiarité renouvelé avec la terre de ses pères. Il tourna ses pensées vers Glaslok. Là, il le savait, la belle Oyfa attendait sa délivrance. Sa tendre épouse s’apprêtait à mettre son troisième enfant au monde. Après le petit Genwyd et sa sœur Morina, leur troisième enfant serait-il un fils ou une fille ? Le paladin ne l’apprendrait pas avant d’avoir traversé la mer. Il adressa ses prières au Très-Haut afin qu’il prête vie à la mère et à l’enfant. Absorbé dans ses pensées, il laissa ses parents, ses amis et son mentor se réjouir bruyamment en entrechoquant leurs chopes. Le fils du roi remarqua sa distraction. Se tournant vers lui, il lui demanda :

- Ne partagez-vous pas notre joie, messire Lenzel ? Sans vous, notre victoire aurait été moins belle.

S’arrachant à sa rêverie, le paladin le considéra brièvement avant de lui répondre.

- Pardonnez-moi, altesse, je me suis pris à songer à ma dame. Celle-ci attend un heureux événement. Mais mon troisième enfant naîtra encore une fois en mon absence, et je m’attendris sur son sort.

Dresto n’avait pas prêté attention à leur aparté. Tout à sa joie, il s’exclama :

- Rendons la butte plus solide et renforçons ses défenses. Ensuite, nous nous rendrons en personne jusqu’à Kerwel informer le roi de notre brillante victoire.

Le baron Wernos et le prince Kursos l’approuvèrent. Lenzel ne dit mot, car son esprit se partageait sur les deux rives de la mer. En même temps, il ignorait quel drame se nouait à Kerleg. Alors qu’il regagnait sa tente, Kehlseti vibra faiblement à son flanc, comme si une inquiétude l’agitait encore. Lenzel posa la paume sur la garde. Le pommeau lui parut glacial. Jamais il n’avait éprouvé cette sensation, et, mordu par le froid, il manqua s’écorcher en retirant sa main. Que signifiait ce message des dieux ?

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