Une cour solennelle et tragique à la fois
Ignorant les hauts faits de son fils, Nimya s’apprêta pour la cour solennelle au lendemain des retrouvailles avec sa sœur.
Se rangeant aux avis de Shewinda, Hirtorik reçut ses vassaux avec faste. Lers trônes se dressaient sur une estrade sous un ciel pavoisé aux couleurs du Mide. Les serviteurs avaient disposé les sièges réservés aux rois et reines de Lewonan et de Medwan sur des estrades un peu moins élevées. À sénestre, les armoiries représentaient l’aigle bicéphale du Lewonan. À sa dextre, le lion de Medwan indiquait quelle place était réservée à Gneyetor. Le haut roi et la haute reine montèrent sur l’estrade en premier. Ils avaient revêtu leurs tenues de cérémonie. Hirtorik portait le haubert et avait ceint Belkal, gainée dans son fourreau brodé. Couronnée, Shewinda s’était vêtue d’une robe aux manches écarlates. Les plus riches joyaux étincelaient sur sa gorge, à ses poignets et à ses oreilles. Ainsi parée, la haute reine semblait véritablement divine. Les souverains se composèrent une mine impassible. Courtoisement, le haut roi invita sa reine à s’asseoir avant lui.
Quand ils eurent pris place, les paladins, qui se tenaient en armes au pied de l’estrade, proclamèrent :
- Longue vie au roi !
La cour assemblée reprit l’acclamation. Ensuite, les vierges au bouclier, gardes personnelles de la haute reine, invitèrent la foule à répéter après elles :
- Longue vie à la reine !
Pendant ce temps, leurs invités attendirent qu’un héraut les annonce :
- Gneyetor, roi de Medwan, et Son Altesse Royale, dame Morgena !
La cour applaudit. Couronné, le roi de Medwan monta sur l’estrade, s’agenouilla devant Hirtorik et mit les mains dans les siennes. Par ce geste, il le reconnaissait comme son lige. Ensuite, le haut roi l’invita à se relever et il se dirigea vers le trône pavoisé à ses armes. Toute de noir vêtue, la reine Morgena fit la révérence devant son frère et Shewinda, avant de rejoindre son époux. Son front ne portait qu’un diadème en or fin. Son ample robe était si bien coupée qu’on n’apercevait même pas la pointe de ses souliers. Gneyetor invita galamment Morgena à prendre place sur le trône qui lui était réservé. Quand elle fut assise, son époux siégea à côté d’elle. La cour applaudit le couple royal.
Ensuite, le héraut annonça :
- Lekdews, roi de Lewonan, et Son Altesse Royale, dame Morwisa !
Sous les applaudissements, le roi couronné de Lewonan s’agenouilla et mit les mains dans celle de son lige. Hirtorik invita son plus vieil allié à se relever et, d’un geste, désigna le trône à ses armes vers lequel il se dirigea. Coiffée d’un diadème en argent, la reine Morwisa avait revêtu une somptueuse robe écarlate. Elle fit la révérence devant Hirtorik avant de plier imperceptiblement le genou devant Shewinda. Un observateur avisé aurait remarqué les étincelles quand les deux reines croisèrent le regard. Mais l’instant fut fugitif. Morwisa se détourna vivement et alla s’asseoir de son propre chef sur le trône qui l’attendait. Ensuite, Lekdews s’assit à son tour et la cour applaudit.
Le connétable et maints seigneurs et gentes dames étaient également venus. Neuf paladins se tenaient aux côtés du haut roi. Parmi eux, le prince Sukel représentait le royaume de Kwonan, tandis que le prince Kweros représentait celui de Gwerdan. Tous deux étaient les héritiers désignés de leurs pères. Ils présentèrent leur hommage lige à Hirtorik sous les acclamations. Ainsi, les cinq royaumes étaient rassemblés en cette cour solennelle. Cette année, l’amiral de Kartia était aussi venu. La cérémonie présenta donc un faste suffisant, même si l’assemblée était plus clairsemée que d’habitude. L’un après l’autre, les vassaux du haut roi mirent leurs mains dans les siennes.
Hirtorik et Shewinda accueillirent chacun avec un mot aimable. La reine accorda sa bénédiction au nom du Très-Haut, et le suzerain prodigua ses encouragements. Nul ne remarqua Nimya au premier abord. Quand le défilé des vassaux prit fin, la grande voyante s’avança seule vers l’estrade. Quand elle fut assez proche, elle capta l’attention générale. Dense, presque palpable, une obscurité prodigieuse assombrit subitement les fenêtres. Le prodige plongea l’assemblée dans une pénombre où sa seule silhouette se détachait, luisant comme un clair de lune. Chacun fit silence, les yeux braqués sur elle. La voyante s’avança, traça un symbole dans l’air avec ses doigts et demanda d’une voix retentissante :
- Hirtorik, qui t’a fait roi ?
Un malaise s’installa. Le haut roi baissa les yeux. Shewinda la fixa. Son visage s’était figé à sa vue. Morwisa les observait à la dérobée. Les rois de Medwan et de Lewonan regardaient la pointe de leurs bottes. Seule Morgena restait impassible. Elle paraissait absente, mais, en réalité, elle écoutait. Ayant capté l’attention de l’assemblée, la grande voyante psalmodia :
- Qui favorisa les amours d’Uthros et d’Egiria, si ce n’est mon père, le voyant Mordwenos ?
Nul n’osa élever la voix.
- Qui planta l’épée que tu portes au côté dans la pierre sans laquelle nul ne t’aurait reconnu comme l’héritier d’Uthros, si ce n’est encore Mordwenos ?
Hirtorik releva les yeux, et osa enfin la regarder. Mais il ne dit mie, s’attendant à de nouvelles révélations humiliantes.
- Qui broda le fourreau précieux qui te rend invulnérable, si ce n’est ma mère, la grande voyante Dolwinda ?
Sa présence avait imposé un silence religieux. Mais, elle n’eut pas le temps d’en dire davantage. Le crissement d’une lame brisa l’enchantement. Surgissant comme une ombre, un chevalier bondit sur elle, l’épée au clair. Il la décapita d’un seul coup.

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