Le meurtre de la voyante
La voyante s’effondra dans un giclement effrayant. Trois gouttes de sang éclaboussèrent Hirtorik au visage, sept tachèrent la robe de Shewinda. Tirés de maintes gorges, des cris horrifiés retentirent. Un moment de stupeur passé, Morwisa se leva, brandissant sa main droite en un geste menaçant en direction du meurtrier. La tunique de l’assassin ne portait pas ses couleurs. Le heaume masquait son visage, mais nombreux furent ceux qui devinèrent son identité aux deux épées qu’il brandissait. Tout de noir vêtu, un second chevalier en armure se dressa vivement à ses côtés. Ce dernier leva son écu noir, prêt à en découdre avec quiconque tirerait l’épée contre eux. Sur l’estrade, les rois de Medwan et de Lewonan restèrent pétrifiés. Hirtorik se leva et tira Belkal de son fourreau. L’épée sacrée brilla plus que trois candélabres. L’ombre se dissipa et la lumière redescendit des hautes fenêtres. Mais à l’instant où le roi allait parler, il chancela, saisi d’un vertige. Parmi les courtisans, le connétable Bweyos fut le premier à se ressaisir. Il s’exclama :
- Saisissez-vous de ces assassins !
Hirtorik s’adressa directement au meurtrier :
- Vous nous avez déshonorés, ma cour et moi, car Nimya était une grande dame envers laquelle j’étais redevable. Jamais je ne vous pardonnerai cette offense.
Shewinda se leva à son tour. Elle s’exclama d’une voix assourdissante :
- Épargnez ce preux, je vous en conjure ! Le Très-Haut a armé son bras. Il a vengé les outrages que cette voyante m’a infligés depuis des années, intriguant contre moi, nouant l’aiguillette et proférant des malédictions. Ce haut fait mérite une récompense.
Un brouhaha s’éleva à ces paroles. Nombre de courtisans restèrent abasourdis. Parmi les dames de la cour, la colère le disputait à la pitié. La peur s’était abattue sur l’assemblée, qui craignait encore plus la colère divine que le scandale. Mais un observateur attentif n’aurait pas manqué de remarquer que l’objet de leur émotion s’était déplacé de la malheureuse victime, déjà oubliée, à Shewinda. Jamais la haute reine n’avait aussi ouvertement défié son époux. Morwisa se tourna vers elle et la foudroya du regard. Elle s’étrangla :
- Maudite sois-tu ! Tu as manigancé ce crime affreux. Tu le paieras chèrement. J’en fais le serment !
Remplie de colère, la redoutable reine de Lewonan entendait déjà venger sa sœur. Elle en était certaine ; Hirtorik et Shewinda étaient responsables de ce crime. Outragée, elle descendit de l’estrade sans autre forme de procès et entraîna son époux à sa suite. Désemparés, ses trois fils et messire Lukwos ne surent quelle conduite tenir. Leur devoir de paladin leur commandait de rester aux ordres du haut roi. Mais leur allégeance à la maison de l’Aigle les poussait à suivre Morwisa. Chacun réagit selon son cœur. Monseigneur Peloyos resta inébranlable au pied du trône. Messire Tenprowos, son cadet, déserta sans cérémonie pour emboîter le pas à sa mère. Son frère Kursos regarda tour à tour ses deux frères avant de rester finalement aux ordres d’Hirtorik. Sans un mot, messire Lukwos, sortit du rang pour suivre celle vers laquelle penchait son cœur. Spontanément, ses frères d’armes avaient porté la main sur la garde de leurs épées. Mais sans ordre du haut roi, ils restèrent crispés, ne sachant que faire.
Sur l’autre estrade, Morgena ne bougeait pas. Elle baissa les yeux, semblant tourner son regard vers l’intérieur. Cependant, une rougeur inhabituelle sur son front blanc signalait son émoi. Pour sa part, son royal époux n’était pas tombé de la dernière pluie. Il avait traversé bien des épreuves, mais il n’en avait jamais connu de semblable. Il se tourna vers Hirtorik et imita sa conduite.
L’audace de Shewinda laissa ce dernier pantois. Sa langue resta collée dans sa gorge. Il ne trouva pas les mots tant il était indigné. La haute reine le toisait avec mépris. Elle fit signe aux servantes du bouclier et à ses dames de compagnie. Sans plus de paroles, défiante, elle se retira. Ce faisant, elle offensait publiquement son époux. Ses suivantes et les vierges au bouclier lui emboîtèrent le pas. Les réactions sur l’estrade semèrent la consternation parmi les courtisans. Les uns s’apitoyaient sur la victime. Les autres s’interrogeaient sur la conduite de la reine et sur le silence coupable du haut roi. Profitant de la confusion, l’assassin et ses complices quittèrent la salle haute à leur tour. Sous le heaume, les paladins avaient reconnu les « sangliers de Dhanwos », Blawos Rews et son frère Blawos Dhews. Ces chevaliers-brigands étaient des habitués du grand tournoi. Vassaux du Mide, ils étaient entrés sans que nul ne mette leurs intentions en doute, car ils étaient familiers de ces cérémonies. Quand ils eurent franchi le seuil, Hirtorik rompit enfin le silence. Il s’adressa à ses paladins :
- Tout invité à ma cour jouit d’un sauf-conduit royal. Ne les poursuivez pas aujourd’hui. Leur immunité expire demain.
Chacun tourna ses regards vers le haut roi. Dans l’assistance, ceux qui fréquentaient la cour depuis longtemps s’efforcèrent de calquer leur conduite sur celle du prince. Ce dernier laissa couler ses larmes. Il avait contracté une lourde dette envers cette grande dame.
Quelle ironie ! La voyante, qui prédisait leur sort à ceux qui mendiaient ses lumières, n’avait pas vu la mort s’approcher d’elle. Maintenant, qu’adviendrait-il ? Qui réfrènerait les ardeurs vengeresses de ses disciples ? En tuant leur mère supérieure devant la cour solennelle, le chevalier aux deux épées s’en prenait à l’ordre des voyantes, l’institution la plus respectée de l’Ancienne Loi. En protégeant l’assassin, la haute reine leur déclarait une guerre inexpiable. L’Ancienne et la Nouvelle Loi étaient désormais ennemies. Si Hirtorik ne le prévenait pas, ce conflit pouvait déchirer son royaume. En était-il bien conscient ? Quels sages conseillers pouvaient l’éclairer dans cette catharsis ? Mordwenos et Alwid disparus, le haut roi se retrouvait fort démuni. La roue du destin s’était mise en branle et les plus sages crurent déjà deviner ses craquements sinistres.
Hirtorik était consterné. Il tourna son regard, pathétique, vers Peloyos. Le prince héritier de Lewonan se tenait aussi immobile qu’une statue. Fidèle à son seigneur lige, il avait refusé de suivre sa mère, qui avait rompu l’hommage sans prendre congé. Cet affront manifestait avec éclat sa défiance envers Hirtorik et la haine qu’elle vouait à Shewinda. Peu à peu, la cour se désagrégea. Les plus timorés se retirèrent sur la pointe des pieds. Quelques fidèles de l’Ancienne Loi pleuraient ouvertement sur le triste sort de Nimya. Les hypocrites feignirent de les imiter uniquement parce que le roi avait versé des larmes sincères.
À son tour, presque sans un bruit, Morgena se leva et partit sans un salut. Embarrassés, le roi de Medwan et son fils lui emboîtèrent le pas. Parmi les paladins qui restaient encore, le malaise était palpable. Les princes de Gwerdan et de Kwonan hésitèrent, ne sachant quel parti prendre, avant de quitter la salle haute à leur tour.

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