Parenthèse bretonne
Peu m’importe le reste du monde et ses littoraux de sable blanc, de turquoises précieux et autres tropiques fruités.
Je serais riche d’avoir le Finistère pour vacances permanentes, dans ces alternances de crachin glacial et de généreuses éclaircies.
Et si je veux affirmer que je suis née à Brest, au bout de la Bretagne, un jour d’hiver, ça ne sera pas totalement faux.
Mon imagination s’est échouée là-bas, exilée volontaire, dès l’instant où, hébétée par l’interminable voyage ferroviaire, j’ai goûté la grisaille brestoise.
Il se pourrait que, touchée par cette étrange péninsule, je brûle d’une inextinguible fièvre pour ce pays de Bretagne.
***
Dehors, c’est la Bretagne.
Belle, bonne et vraie.
Par tous les temps.
Aujourd’hui, le ciel gris abrite une brume tenace, mais :
Sur toutes les côtes, dans toutes les campagnes, tous les jardinets citadins :
Le printemps s’annonce.
L’herbe verte et rase encourage les tulipes et y fleurissent les narcisses.
Aux balconnières, les géraniums sortis de l’hiver semblent éternels.
Et le merle, fidèle au poste, salue invariablement l’aube et le crépuscule de formules magiques. Sans doute, il commande au soleil et réveille la lune.
Quand la bruine descend sur mon bonnet de laine et trempe mon visage, je sais ce qu’elle apporte avec elle, aussi sûrement que le dernier solstice ramène la lumière.
Chaque saison ne dure qu’un temps.
Le renouveau n’attend qu’un signe pour émerger de la terre la plus noire, la plus morne, la plus détrempée. Pour s’enraciner sur les époques passées.
Tout cela est beau.
Hier, le ciel était plus clément. Des trains de nuages lents filtraient les couleurs du couchant. Face à la mer, j’ai décelé dans la voix du ressac une éternité cachée, à peine audible, un murmure seulement.
J’y puise l’assurance du mouvement inlassable qui roule les galets pour les changer en sable. J’instille l’air vif qui s’en échappe, dans un souffle profond, goûtant ses parfums tièdes d’iode et de marée.
Des appels stridents des goélands, je ne retiens que l’invitation au voyage.
Le luxe, il est là. Le calme, recommencé.
La volupté, une immensité perpétuelle, qui m’enlève, m’élève et m’enjoint à danser.
Tout cela est bon.
Demain, je saurai ce qui est vrai.
Je n’ai récolté que d’épars fragments de la Vérité du monde, et ne pourrai jamais en remplir un plein panier.
Voilà pourtant ce que je sais.
Les révélations les plus cruciales ne s’acquièrent que dans l’humilité. Et, dedans comme dehors, la pure altérité est un cadeau.
Continuellement, je patauge sans cesse d’en apprendre plus sur les mystères de ce qui vit, croît et fleurit.
La graine devient un arbre.
L’œuf mûrit un aigle.
Un nourrisson bâtit un monde.
***
Gel et dégel fleurissent les chardons
Mon jardin, je reviendrai
J’ai ici pris le froid et je suis mieux
J’ai pris le roc, le sel et l’iode
Et
Je te murmurerai tout ceci :
La belle Bretagne, l’Iroise houleuse
Les gens dehors quand il vente
Et
Je chérirai sûrement
Le printemps qui te fleurit :
Les cétoines crevant les arums
Les curieux bombyles dans le soleil
Les anthidies butinant les lavandes
Les cigales bruyantes dans l’olivier
Mais
Mon jardin, je reviendrai
Enflée de nostalgie :
Des marées hautes qui emportent le regard
Des marées basses qui dévoilent leurs trésors
Belle Bretagne !
Rien au monde ne prendra plus cette forme-là.

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