Chapitre 2
Le vent glacial de l’hiver souffle dans les pierres du château, refroidissant davantage les ailes désertées en cette période de l'année. Des feux de cheminée ont été allumés dans toutes celles qui sont occupées.
Le monde. Cette cour est pleine à craquer, comme les murs eux-mêmes crachaient des petits humains parés en poupées de porcelaine. C'est une expérience à la fois curieuse, incommodante et affreusement étouffante.
En une fraction de seconde mon exaspération envers mes parents remonte dans ma gorge. Le visage de ma mère s'imprime dans mon esprit. Je me revois, enfant, face à elle et ses remontrances quotidiennes quant à ma condition sociale et surtout mon aversion pour la compagnie en tous genres.
Par ailleurs, je dois bien avouer que les lieux ressemblent à l'image que je m'en faisait.
Malgré mon éducation et la capacité d'invisibilité que je me suis acharnée à développer au fil des ans, ma première semaine au château s'avère être une rude épreuve.
Le tout premier jour, on me conduit à mes appartements et deux domestiques me sont assignées. Mes effets personnels sont apportés pendant qu'on m'explique comment se déroule une journée à la cour du Roi Erebus Ashvale .
J'entends parler de tous les côtés. Je ne sais plus où donner de la tête. Je ne peux rien faire. Pourtant, si je le pouvais, je quitterais les lieux en quête d'un endroit calme et sombre où m'y enfoncer jusqu'à ce qu'on m'oublie pour de bon.
Cesse tout de suite cet apitoyement stupide, Dahlia ! Tu n'es pas une enfant !
Je me ressaisis d'un mouvement de tête.
Je visite presque toutes les pièces, on me présente à plusieurs groupes de personnes. Ils viennent de divers horizons sociaux mais tous plus ou moins proches : des petits bourgeois, des aristocrates et des nobles.
Ils portent tous cet air faussement intéressé.
— Ils se pensent tous au-dessus des lois, pensé-je avec un dégoût certain.
Lors de ma visite, la première pièce dans laquelle je suis amenée, c'est la salle du trône. En milieu de matinée, le Roi en est absent puisqu'il participe chaque matin aux réunions sur les affaires politiques du royaume. Il n'apparaît qu'à l'heure du déjeuner servit dans cette même grande salle.
Spacieuse et toute en longueur, des bannières de différents comté décorent chaque mur. Mais l'ambiance est froide ; pas uniquement à cause de la saison mais également par le manque de goût en matière de décoration.
De longues tables sont disposées sur toute la longueur de la salle sur quelques rangées. Les domestiques se pressent pour les nettoyer, les cirer, les dresser et les décorer avant l'arrivée de la cour.
Ils me font tristement penser à des fourmis sur une motte de terre sèche.
Alors que je déambule dans ce tohue-bohue et vaisselles et de froufrous, je remarque deux grands fauteuils au fond de la salle. Le premier détail qui me sautent aux yeux : il ne sont pas en bois mais en fer noir. Ils semblent avoir été fabriqués tout spécialement pour cette famille.
La journée passe, la neige tombe en couche épaisse dehors et l'heure du déjeuner arrive. Une porte au fond de la salle s'ouvre brusquement sur le Roi et un personnage habillé dans un costume plus que douteux. Je devine qu'il s'agit de son bouffon. Toutes les cours ou presque en ont un. Je me suis, d'ailleurs, toujours interrogée sur la raison de cette coutume.
— Sa Majesté, le Roi Erebus Ashvale, chantonne le Fou, vous souhaite à tous et à toutes une agréable journée.
Je suis le mouvement général de révérence et m'assois à une des tables en compagnie d'autres dames. Je souris poliment en me servant une coupe de vin rouge mais ne compte pas m'embarquer dans des conversations inutiles.
Le Roi s'assoit à sa table entouré de ses conseillers.
Je note quelques détails : les regards alertes de Sa Majesté, le siège vide à sa droite et son bouffon accroupit derrière le siège comme un vulgaire animal .
Il a l'oeil mais pour le moment je demeure invisible. C'est une bonne chose.
Mes yeux se posent à nouveau sur le fauteuil vide.
Pourquoi ? Il devrait y avoir la Reine.
Je réfléchis tout en picorant dans mon assiette quelques petits carrés de légumes. Je ne touche pas au poulet qu'un domestique m'a gentiment servi.
Pourquoi n'y a-t-il pas de Reine ?
Cette question ne cesse de tourner dans mon esprit et refuse de l'en quitter de tout le repas, et ce, malgré les discussions alentours et les interpellations de mes voisins et voisines à mon égard.
***
Milieu d'après- midi. Un petit livret de poésie en main, je me promène longuement dans les allées végétales étroites, faisant des allers et retours constamment.
J'observe les carrés d’herbes sur mon passage et les petites dalles de carrelages noires et blanches par endroits. Toujours préoccupée par cet histoire de couple royal, je tente de me changer les idées en m’amusant à ne marcher que sur une couleur, mon petit livre toujours serrés entre mes doigts fins. Ma robe écrue en dentelle doublée s’élève dans les airs à chaque bond.
Prise d’une soudaine bouffée de chaleur et de vertiges, en dépit du froid mordant, je déboutonne ma pèlerine en fourrure claire. Ma tentative d'enthousiasme évanouie comme neige au soleil, je trouve un banc en pierre où m’asseoir pour lire.
Des cordes qu’on gratte violemment résonnent dans les hauteurs de la cour intérieure du château, rapidement suivi d’un éclat rire aigu et strident.
— Il aura donc été décidé que je puisse être tranquille quelques instants, murmuré-je dans un soupir de lassitude.
Je me relève nonchalamment et examine chaque ouverture au-dessus de moi.
Il n’ y a personne. Un bruit de grelot dans mon dos attire mon attention. Je fais volte-face.
Ce jeu du chat et de la souris dure un moment avant que je ne décide d’y mettre fin en quittant la cour à la recherche d’un nouvel endroit où on ne viendrait pas m’importuner.
Se faire berner de la sorte et sauter à pieds joints dedans. Quelle stupidité, Dahlia, vraiment !
Sur mon chemin, je croise des domestiques qui ne me prêtent pas attention et des gardes en armure postés aux différentes entrées, l’air impassible.
Quelques nobles dames marchent en groupe en direction du jardin d’hiver. Leurs conversations n’estt qu’en partie perceptible tant elles parlent bas. Lorsque j'atteints leur niveau, elles se tournent d’un même mouvement. Des regards de haut en bas, des bouches tordues en grimaces ; de la condescendance et des jugements silencieux.
Instinctivement, je baisse les yeux en passant devant elles et descends l’escalier qui conduit au jardin d’hiver, le cœur battant.
Dans mon dos, les murmures reprennent et de plus belle. Une fois hors de leur portée, je fais une halte à l’abri d’un buisson sculpté, plaque une main sur ma poitrine et inspire lentement, les yeux clos. Mon calme retrouvé, je pénètre dans le jardin dont l’opulente végétation peine à laisser filtrer la lumière.
Mère m’a obligée à venir ici pour y trouver sécurité et avenir. Mais vais-je y trouver ma place ?

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