Prologue
Le capitaine de la gendarmerie de Pont-de-Montvert, Nathanaël Duffort, s'enfonça dans le fauteuil usé de son gîte lozérien, une pluie d'automne crépitait contre les vitres imitant le froissement d’un papier de soie. La lueur de l'écran portable jetait des reflets bleutés sur ses traits émaciés, creusant les ridules d'une insomnie persistante, et soulignant la dureté discrète de ses traits slaves. Ses doigts cliquèrent une dernière fois, ouvrant le PDF numérisé des Dernières Nouvelles d'Alsace du 20 décembre 1982. Il se racla la gorge, sa voix basse et rauque émergea dans le silence de la pièce. Il lut à haute voix, chaque syllabe résonnait entre les murs vides, ses lèvres articulaient les mots avec une précision mécanique, comme s'il invoquait un rituel.
« Un homme d’une trentaine d’années retrouvé après un meurtre sauvage en Alsace : un lien inattendu avec un accident frontalier. Lauterbourg – 19 décembre 1982. Un fait divers d’une rare violence bouleverse la région frontalière. Mardi matin, le corps d’un bûcheron alsacien a été découvert dans une clairière près de Lauterbourg. La victime, âgée de 47 ans, présentait des traces de morsures et de lacérations, et son cadavre avait été partiellement dévoré. Quelques jours plus tôt, un camion d’importation roumain s’était renversé sur une route forestière allemande, à une dizaine de kilomètres de là. Le véhicule qui transportait des marchandises à destination de la France, a effectué plusieurs tonneaux après une perte de contrôle sur une route verglacée. Le chauffeur et une passagère, une jeune-femme d’origine roumaine, ont été retrouvés morts. Aucun autre passager n’avait été signalé. C’est la découverte, jeudi, d’un homme désorienté dans une cabane forestière abandonnée, côté français, qui a relancé l’enquête. Vêtu de haillons ensanglantés, il ne portait aucun papier d’identité et ne parlait que le roumain. Il a été identifié plus tard comme Arcole D., 35 ans, grâce à des effets personnels retrouvés dans les affaires de la passagère décédée. Les autorités ignorent encore pourquoi sa présence n’avait pas été signalée lors de l’accident. Interrogé avec l’aide d’un interprète, Arcole aurait déclaré : « J’avais faim. Je ne sais plus ce qui s’est passé. » Les analyses médico-légales ont révélé que le sang sur ses vêtements correspondait au groupe sanguin de la victime. Arcole a été interné à l’hôpital psychiatrique de Strasbourg. Les médecins évoquent un état de choc profond, une amnésie traumatique, et un comportement possiblement lié à un syndrome rare de lycanthropie clinique. L’enquête se poursuit pour comprendre comment le suspect a survécu à l’accident, traversé la frontière, et ce qui s’est réellement passé dans la forêt. »
Sa voix s'éteignit sur ces derniers mots, suspendue dans les crépitements du feu de bois, et le silence retomba. Nathanaël resta figé, les yeux rivés sur l'écran noirci, son souffle s'accéléra par saccades. Un froid viscéral remonta de son ventre, semblable à une colite aigüe. Ses ongles s'enfoncèrent dans le cuir râpé du fauteuil jusqu'à ce que ses jointures blanchissent. La faim – ce mot simple, lu d'une voix qui n'était plus la sienne – résonnait encore dans sa gorge, un écho d’un autre temps qui lui nouait les entrailles, creusant un vide au creux de sa poitrine.
Il se leva d'un mouvement fébrile, et traversa la pièce pour plaquer son front contre le carreau de la fenêtre qui vibrait sous les bourrasques. En contrebas, le Tarn roulait ses eaux sombres, gonflées par les pluies, charriant des feuilles mortes et des branches brisées. Face à lui, les toits de lauze, luisaient d’humidité, suintant le froid. Une brume sale rampait entre les ruelles, avalant les pavés un à un. Au loin, les crêtes du Mont Lozère s’effaçaient dans un ciel de plomb. Une chouette hulula. Nathanaël ne bougeait pas. Il fixait l’ombre qui venait de glisser derrière le vieux pont. Mais en lui, une tempête se levait – un hurlement muet, une ombre rampante qui liait ses veines à celles d’Arcole, à cette forêt hantée où la lune avait autrefois goûté au sang. À trente-six ans, il eut l’impression pour la première fois que ses dents s'allongeaient dans l'ombre de sa bouche, un frisson électrique parcourant sa peau comme des griffes intérieures qui s'éveillaient, prêtes à déchirer le voile entre le passé et le présent.

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