Partie  1/ Chapitre 1

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Mercredi 8 octobre 2025

Une brume automnale enveloppait la forêt de Pont-de-Montvert d'un voile froid et humide, un linceul qui étouffait les pins centenaires. La morsure du froid s’insinua sous le col de Nathanaël Duffort et lui arracha un frisson. Tout juste promu capitaine, il avait l’impression que son bureau se refermait sur lui, humide et coupant. Dans le silence, son berger allemand, Monsieur, broyait un os à moelle sur le vieux canapé. Puis son portable vibra, bref et sec, brisant l’immobilité de la pièce. Le chef des pompiers, Moreau, lui parla d'une voix hésitante, troublé par la découverte d’ossements blancs au fond d’un trou.

— Capitaine, un promeneur a fait le 18 à l’aube, suite à la chute de son setter irlandais dans un aven karstique. Quand je suis descendu pour récupérer le chien, j’ai découvert des ossements humains.

Nathanaël ouvrit la porte de son bureau et appuya sur le haut-parleur pour noter les coordonnées GPS avec précision, visualisant l'accès escarpé par le sentier des Chamoux. Aussitôt la conversation terminée, son pouls s'accéléra. Une intuition forgée par ses années comme maître-chien le démangeait telle une boussole invisible. L’air du bureau se chargea d’une tension électrique quand Élise Carminati leva les yeux de son écran. À trente-huit ans, la maréchale des logis cheffe avait ce visage marqué qui racontait déjà plus d’années de service qu’elle n’en avait réellement accomplies. Une mèche poivre et sel échappée de son chignon strict barrait son front, accentuant encore la sévérité de son regard noir. Elle fixa Nathanaël sans ciller, l’évaluant comme un dossier qui promettait des complications.

En face, Nora Vernay referma son ordinateur d’un geste sec. Grande, solide, le port naturellement assuré, elle n’avait pas besoin d’en faire plus pour imposer sa présence. Ses cheveux blonds très courts attrapaient la lumière crue des néons, et ses yeux bleu pâle, presque translucides, semblaient sonder la pièce avec une précision clinique. Elle resta immobile, le poids de son attention suffisait à faire taire n’importe qui.

Julien Morel, lui, bondit presque de sa chaise en relevant le nez de son mug. Vingt-deux ans, encore un peu trop léger pour son uniforme, il avait cette nervosité propre aux jeunes qui veulent bien faire. Ses cheveux noirs bouclaient sur sa nuque, lui donnant un air plus tendre qu’il ne l’aurait souhaité, mais son regard sombre trahissait une ambition affûtée, presque impatiente.

Les trois regards convergèrent vers Nathanaël. Élise resserra sa posture — signe qu’elle anticipait déjà les ennuis. Nora haussa un sourcil, le gauche, celui qui parlait pour elle. Julien resta debout, mains dans les poches, les épaules un peu voûtées, prêt à bondir sur ce qui tomberait.

Nathanaël sentit le poids de leurs attentes s’abattre sur lui. Il posa sa tasse, le fond de café froid clapota contre la porcelaine.

— On a un problème, dit-il simplement.

Le silence qui suivit fut plus lourd que n’importe quelle réponse.

Nathanaël claqua des mains afin de mobiliser ses troupes.

— C’est parti. Forêt sud. Ossements humains découverts.

Les sacs s'empilèrent rapidement. À l’intérieur : rubalise orange fluo, torches puissantes, carnets étanches, appareil photo numérique.

Le Renault Master 4x4 démarra dans un ronflement sourd. La route serpentait sous une pluie fine et insistante, les essuie-glaces balayaient l'eau d’un rythme funèbre et régulier. L’appréhension pesait plus lourd que la brume extérieure. Élise brisa enfin le calme.

— Un accident de randonnée, peut-être ?

Julien secoua la tête, sa voix jeune contrastant avec sa réflexion.

— Les cartes IGN signalent les avens, ça m’étonne.

Nora, penchée sur son portable, murmura d'un ton mesuré.

— Ou un corps dissimulé, un crime enfoui depuis longtemps.

Nathanaël serra les mâchoires, les virages lui remuant les tripes. Son esprit flairait déjà une piste sombre, pourrie comme de la chair oubliée. Le sentier déboucha sur la clairière où les pompiers attendaient avec des visages tirés et des bottes couvertes de boue épaisse.

L'aven s'ouvrait devant lui, une gueule noire et béante bordée de lichen gluant qui suintait l'humidité. Une odeur d’humus et de champignons lui emplit les narines. Il planta les piquets de rubalise d'un geste ferme et précis.

— Périmètre à cent mètres. Personne ne touche à rien.

Sa voix résonna basse, un ordre sec qui coupa court aux murmures. Élise déroula le ruban vif, bruit crispant l’ouïe de Monsieur qui aboya. Julien balaya les fougères avec sa lampe, révélant des ombres dansantes sur les roches éboulées. Nora nota chaque détail : l'heure exacte, la direction du vent sud-ouest, les traces de pas fraîches dans la terre molle.

Duffort s'encorda avec soin, le mousqueton claquant contre son baudrier. La descente commença, l'air moite l'enveloppa d'une étreinte glacée et oppressante. La paroi suintait, ses semelles raclaient le calcaire glissant qui menaçait à chaque mouvement. À dix mètres de profondeur, il atteignit le fond vaseux. Son faisceau de lampe fouilla la boue labourée par les pattes du chien. Là, les os émergèrent : blancs et nus, un crâne fendu comme une noix pourrie, des côtes arquées, des mains crispées par la douleur. Le flash de l'appareil crépita, des éclairs blancs ricochaient sur les parois humides comme des fantômes. Un objet l’interpella près de la cage thoracique, une balle qui semblait en argent. Son stylo crissa sur le papier :

— Individu, sexe masculin, taille squelette 1,80 m, aucun tissu visible.

Un silence sacré planait dans cette crypte vivante et oubliée.

Nathanaël remonta, la corde mordit ses paumes, ses muscles brûlaient d'un feu intérieur.

De retour sur la terre ferme, il saisit son portable pour appeler le procureur de la République de Mende.

— Capitaine Duffort, gendarmerie de Pont-de-Montvert. Découverte macabre, demande ouverture d’une enquête judiciaire.

La réponse fut brève et laconique : affaire sérieuse, juge d'instruction désigné dans l'heure. Nathanaël raccrocha, le combiné glissa presque de sa paume moite.

L'horizon brumeux, ce mur gris et oppressant, s'entrouvrit soudain sur un carré de ciel bleu. Pur. Impitoyable. La lumière perça, une lame illumina les pins d'un éclat trop vif, trop innocent. Son cœur se serra, un étau invisible qui broya l'air dans sa poitrine. BLEU. Ce mot seul suffit. Il le revit : cinq ans plus tôt, aux Maldives, ce même azur sans nuages, un paradis que son jeune couple avait cru éternel. Le sable blanc crissait sous leurs pieds nus. Sa jeune épouse Léa riait, ses cheveux bruns dansaient dans la brise tiède, et les yeux verts de la jeune femme pétillaient d’une joie qu’il n’avait jamais connue avant elle. Leur voyage de noces. Trois semaines de sel sur la peau, de vagues murmurant des promesses. Elle avait enfilé son paddle ce matin-là, sous ce ciel bleu parfait, un éclat de turquoise qui se reflétait dans l'océan calme. « Viens, Nath ! L'eau est comme du verre », fut ces dernières paroles. Il avait souri, adossé au palmier, son cœur gonflé d'un amour solide, comme un roc. Elle pagayait, silhouette gracile sur l'eau miroitante, le soleil caressait ses épaules nues. Puis le tonnerre. Sans avertissement. Un coup de foudre, pas l'amour, non, le vrai, électrique, déchaîné. Le ciel s'était fendu en un instant, un éclair blanc jaillit du bleu comme une trahison divine. Léa avait crié, son corps arqué sur la planche, les vagues se refermant sur elle dans un bouillonnement furieux. Nathanaël avait couru, plongé, hurlé son nom jusqu'à ce que sa gorge s'embrase. Les sauveteurs l'avaient repêchée trop tard. Son corps froid, marqué d'une brûlure noire en forme d'étoile sur la poitrine. BLEU. Ce ciel maudit qui avait volé son âme sœur.

Un éternuement sec d’Élise claqua dans la pièce. Nathanaël tressaillit, les images de sa femme foudroyée se dissipant d’un coup. Il se força à revenir au présent, à ce dossier majeur, avec labos et experts en renfort. Son territoire, c’était sa forêt aux secrets enfouis. Il donna de nouvelles instructions à son équipe.

— Élise, appelle les techniciens en identification criminelle de Mende pour les relevés. Nora, contacte la brigade de recherches pour l'enquête approfondie. Julien, boucle le promeneur et les pompiers sur place.

Les renforts arrivèrent une heure plus tard, des voitures banalisées crachant des silhouettes en combinaisons blanches immaculées. Une tension électrique crépita dans l'air, palpable, comme un orage imminent. Les spécialistes prirent le relais avec leurs lasers zézayant et leurs pinces cliquetant. Pourtant, Nathanaël resta au centre, pivot de l'opération, coordonnant chaque mouvement.

— Indice 001 : côte broyée, scellée et fichée. 002 : une balle en argent.

Élise étiquetait avec une précision chirurgicale, tandis que Julien multipliait les clichés. Nora, elle, consignait tout d’un geste rapide.

Les auditions commencèrent sans délai. Pierre Leduc d'abord, mains tremblantes autour de la laisse, caressait machinalement son chien haletant, recouvert d’une couverture de survie. Monsieur renifla son congénère d’un air hautain.

— Mirk a reniflé intensément, puis il a disparu dans le vide, répondit Leduc.

Une odeur de sueur et de peur émanait de lui, âcre et persistante. Le capitaine des pompiers suivit d’une voix basse, son regard hanté par ce qu'ils avaient découvert.

— Les os blancs sont apparus en dégageant le chien, vieux, mais presque intacts.

Duffort hocha la tête, tissant un filet invisible de questions.

Les ossements partirent dans des sacs ziplock hermétiques vers le laboratoire médico-légal pour datation et analyse ADN. Nathanaël se gratta la tête : tué par une balle en argent comme la légende des loups-garous ? Son dos s'adossa à un pin, l'écorce rugueuse griffa son blouson comme une mise en garde. La forêt murmurait autour de lui, le vent sifflait dans les branches hautes. Des croassements de corbeaux résonnaient au loin, sinistres et moqueurs. Son flair intérieur hurlait une vérité enfouie : ancien, dissimulé, un secret creusé dans la roche calcaire. Il alluma une cigarette malgré l'interdiction, la fumée âcre se dissolvait dans la brume épaisse. Quelqu'un avait-il tenté d'effacer son crime ? Mais les abysses rendent toujours leurs morts. Et lui, Nathanaël Duffort, était là pour écouter leurs murmures silencieux.

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