Chapitre 2
Une semaine après la découverte des ossements, Nathanaël Duffort pestait contre sa lampe de bureau qui jetait une lueur maladive dans son igloo de béton. Le chauffage à huile d’appoint crachotait, impuissant à chasser l’humidité lozérienne qui lui mordait les os. Son écran clignota. Un mail du labo médico-légal. Il cliqua : Rapport préliminaire - Ossements Pont-de-Montvert.
Un électrophorégramme aux lignes brisées apparut, un cœur en détresse. L’ADN mitochondrial extrait des os, était fragmenté. Trois ans dans l’aven humide avaient réduit le matériel génétique à un puzzle incomplet, non exploitable pour une identification directe. Un murmure du passé à peine audible. Il serra les dents. L’agacement monta, acide dans sa gorge. Il composa le numéro d’Hugues Carton, le légiste. La sonnerie s’étira. Un soupir las répondit.
— Carton, légiste.
L’homme laissa échapper un long bâillement qui fit craquer sa mâchoire, puis continua.
— Vous êtes Duffort, le nouveau de Lille ?
— Bonne pioche, grogna Nathanaël en ravalant son irritation. Les résultats ADN. Fragmenté, non exploitable. C’est tout ce que vous avez ?
Un froissement de papier crissa à l’autre bout du fil.
— Les os ont macéré trois ans dans la boue, répondit Carton, lent, chaque mot pesant. L’ADN mitochondrial est en miettes. On a tenté une amplification PCR. Trop dégradé. Pas de profil clair.
Nathanaël tapota le bureau avec son stylo Bic.
— Et le FNAEG ? Si on trouve un nom dans la base, on avance. Carton bâilla à nouveau, sans gêne.
— Le FNAEG, c’est pour les vivants ou les criminels récents. Votre type ? Trop vieux. Trop abîmé. Essayez les familles. Brosse à dents, peigne. Bonne chance.
Nathanaël rougit, la colère bouillonnant.
— Vous pourriez simuler au moins un effort, non ?
Il tapa du poing sur le bureau. Monsieur, son berger allemand, grogna depuis le canapé.
— Un effort ? ricana Carton, un rire sec, façon Jack dans Le Joker. Je découpe des morts toute la journée. Vous voulez un miracle ? Dénichez d’autres échantillons ou prenez votre mal en patience.
Nathanaël raccrocha. Le combiné claqua comme un coup de feu. L’électrophorégramme moqueur le narguait sur l’écran. Non exploitable. Il se redressa, son fauteuil grinça. Le rapport précisait : victime masculine, quarante à cinquante ans, décès en 2022 selon le carbone 14. L’indice 001, une côte broyée, portait des marques de mâchoire animale. Un mélange d’ADN humain mais aussi canin, incrusté dans les fractures, comme une empreinte sauvage. Canin. Un loup solitaire ou un renard, peut-être. Son esprit s’emballa, flairant un réveil de prédateur. Indice 002, une balle en argent percée pour être portée en pendentif. Munition tirée dans un révolver. Il lança une recherche dans les archives des disparitions de 2022. Des noms défilèrent : randonneurs perdus, chasseurs solitaires.
Il appela le syndicat d’initiative. Une femme à la voix râpeuse, usée par le tabac, évoqua des touristes manquants en 2022, silhouettes floues sur les sentiers. Il rédigea un communiqué pour le groupement de gendarmerie, des phrases sèches, sans détails sensibles.
Le lendemain matin, La Lozère Nouvelle était posée sur le bureau, éclaboussée de taches de café. Un titre en gras sur toute la une : « Mystère à Pont-de-Montvert : des ossements humains découverts dans un aven » Signé : Eliot Sauvage.
Deux heures plus tard, le journaliste entra sans frapper, enregistreur déjà allumé, regard dur, cheveux malmenés par le vent.
— Capitaine Duffort. Mon article est sorti. Les gens commencent à s’affoler. Des ossements dans un aven… C’est un accident ou on parle d’une mort suspecte ? Donnez-moi quelque chose.
Nathanaël leva lentement les yeux, glacial.
— Enquête en cours. Secret du parquet. Je ne confirme rien. Je n’infirme rien.
Eliot planta ses deux mains sur le bureau et se pencha en avant, mâchoire serrée.
— Capitaine, ne me prenez pas pour un idiot. Tout le monde sait que vous avez saisi le procureur. Si vous restez muet, je vais devoir écrire que la gendarmerie se terre pendant qu’un cadavre pourrit depuis des années dans nos montagnes. Ça va semer la panique dans tout le département. Vous voulez vraiment porter ça sur vos épaules ?
Nathanaël se redressa d’un bloc, paumes à plat sur le bureau, visage à quelques centimètres de celui du journaliste. Sa voix claqua, basse et tranchante :
— Monsieur Sauvage, écoutez-moi bien. Article 11 du Code de procédure pénale : secret professionnel absolu pour tous ceux qui participent à l’enquête. Vous me demandez de le violer. Cela tombe sous l’article 434‑7‑2 : trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. Pour moi. Et pour vous, si vous poussez trop loin : recel de violation de secret et entrave aux investigations. Vous voulez vraiment jouer à ce jeu ?
Eliot ne recula pas, les yeux brillants de défi.
— Mon rôle est d’informer le public, capitaine. Les gens ont le droit de savoir s’il existe un danger.
— Votre rôle est d’informer sans saboter une procédure criminelle, répliqua Nathanaël, dents serrées. Si vous disposez de témoignages sérieux, apportez-les. Sinon, restez prudent dans vos articles. Parce que si vous publiez n’importe quoi, je vous garantis que je vous suivrai jusqu’au tribunal.
Un silence électrique s’installa entre les deux hommes.
Eliot éteignit son enregistreur d’un geste sec. Il se redressa, blouson trempé de sueur, regard noir.
— Comme vous voudrez, capitaine. Mais cette histoire va sortir, avec ou sans vous.
Il tourna les talons et claqua la porte derrière lui.
Nathanaël resta debout, poings serrés. Dehors, le scooter Piaggio démarra dans un rugissement rageur, projetant une gerbe de boue contre le mur de la gendarmerie.
Monsieur grogna sourdement depuis son coin.
Le capitaine inspira profondément, mâchoire crispée, replongea dans son dossier.
Il n’y avait aucun match avec le FNAEG. La frustration monta dans sa gorge. Il croisa alors les disparus de 2022 avec l’âge estimé. Trois noms : un cinquantenaire diabétique à Privas, un chasseur à Tournon-sur-Rhône, Ionel Cebanu, grossiste en cèpes au Merlet, immigré moldave. Pour le diabétique, un prélèvement sur une brosse à dents : négatif. Le chasseur, un vieux bonnet : négatif. Pour Cebanu, il se rendit chez Ecaterina, son épouse, dans une ferme isolée. Elle tendit un étui de lunettes dont le cuir sentait la sueur. Le test ADN se révéla également négatif. Mais Martin Verneuil, le chasseur, l’intriguait. Élu régional de cinquante-six ans, farouchement anti-loup. L’homme avait disparu en septembre 2022 après des soupçons de détournements de fonds. Comptes vidés puis fuite soudaine. Il brancha son équipe sur cette piste. Il voulait tout savoir sur ce Martin Verneuil jusqu’à la date de sa communion solennelle. Ce cold case fut la première disparition prise en charge par le pôle des crimes sériels ou non élucidés (PCSNE), créé en 2022 au tribunal judiciaire de Nanterre.
L’ADN canin sur les os ravivait ce fil ténu entre le chasseur anti-loup et la victime. Le rapport d’autopsie détaillé arriva le lendemain par mail. Nathanaël prit une grande inspiration avant de recontacter Hughes Carton, le légiste.
— Hughes, l’analyse génétique confirme la présence d’ADN canin sur les os, dit Nathanaël.
— Canin, confirme Hughes Carton en consultant ses notes. Chien, renard, loup… famille des canidés, c’est large.
— Trop large, justement. Mais vu le contexte, vous en pensez quoi ?
— J’ai examiné les marques de morsure, reprend Carton. Écartement entre huit et douze millimètres. Trop petit pour un chien. Ça colle avec un renard ou un canidé adulte.
— Donc, un animal opportuniste, conclut Nathanaël.
— Oui. Les os ont été exposés longtemps. Un renard a pu les mâchonner, laisser sa salive après le tir mortel de la balle d’argent en plein cœur.
— Abattu comme un loup garou selon les légendes médiévales, la sorcellerie ?
— Interrogez plutôt un psychiatre pour comprendre les motivations de l’assassin.
Duffort soupira en lançant la balle de Monsieur qui rebondit contre le mur. Le berger-allemand fit un bond pour récupérer son jouet.
Nathanaël poursuivit.
— À ce stade, vous préconisez quoi ?
— L’ADN humain est difficile à exploiter, une analyse CRIPT 9 sur l’ADN pourrait permettre d’identifier la victime ou un tiers.
— "Bravo", Carton. Je contacte la juge d’instruction tout de suite.
Carton avait lâché une piste, presque malgré lui : une analyse CRISPR-9, une méthode pointue pour extraire des fragments d’ADN dégradés, pourrait offrir une chance d’identification. Nathanaël n’était pas généticien, mais il savait reconnaître une bouée dans un océan de questions sans réponses.
Il saisit son portable, se racla la gorge et composa le numéro du juge d’instruction désigné, Claire Cerf. Une magistrate de soixante printemps connue pour son exigence et son calme glacial.
— Capitaine Duffort, gendarmerie de Pont-de-Montvert, annonça-il, d’une voix ferme malgré la fatigue. Concernant les ossements de l’avens, j’ai le rapport préliminaire du labo. L’ADN mitochondrial est trop dégradé. Non exploitable.
Un silence. Il imaginait la juge, derrière son bureau à Mende, tapotant son sachet de thé avec une cuillère à café dans son mug. Ses lunettes, suspendues à une grosse chainette en plastique.
— Et ? répondit-elle, un brin d’impatience perçant son ton.
— Le légiste, Carton, suggère une analyse CRISPR-9. Une technique pour travailler sur des fragments d’ADN abîmés. Ça pourrait nous donner un profil, ou au moins un lien avec le FNAEG ou une parentèle.
Il entendit un léger tapotement, Cerf écrasait un sucre dans sa tasse.
— CRISPR-9, répéta-t-elle, comme si elle buggait sur le mot. C’est coûteux et pas garanti. Vous avez des éléments pour justifier cette expertise ?
Nathanaël se redressa, son fauteuil grinça.
— Les os datent de 2022. Homme, quarante à cinquante ans. Une côte broyée par une mâchoire animale avec des traces d’ADN canin et une balle en argent tirée en plein coeur sur la victime avec un révolver. J’ai trois disparus potentiels, mais les tests standards sur leurs objets personnels sont négatifs. Sans un profil ADN clair, on est bloqué.
Un autre silence. La pluie crépitait dehors, un murmure qui amplifiait l’attente.
— La piste est criminelle, affirma Cerf, sa voix plus curieuse que tranchante.
— ADN canin, côte broyée, balle en argent, disparition de Martin Verneuil en 2022. Un élu régional anti-loup avec des soupçons de détournements. Ça mérite d’aller plus loin. Mon équipe est au taquet dessus.
Elle soupira, un son presque inaudible.
— Je vais rédiger une réquisition pour le labo de Lyon. Analyse CRISPR-9, priorité sur l’identification. Mais Duffort, je veux des résultats concrets. Pas juste des intuitions.
— Compris, Madame le juge.
Nathanaël raccrocha, le souffle court. Son regard glissa vers l’électrophorégramme, ses lignes brisées ressemblaient à des griffures animales. Monsieur releva la tête, ses yeux jaunes fixant son maître. Nathanaël sentit une chaleur diffuse dans sa poitrine, un mélange d’espoir et d’appréhension. Cette analyse pourrait ouvrir une porte ou révéler un gouffre plus sombre encore. Il se leva, attrapa son blouson, son berger allemand sur les talons. La forêt murmurait toujours, dehors, et il savait qu’elle ne rendait ses secrets qu’à ceux qui osaient écouter.

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