Chapitre 4
Quatre jours plus tard, un mercredi pluvieux d’octobre. La brume collait aux pins comme une seconde peau. L’équipe cynophile – deux gendarmes de Mende et leur malinois – rejoignit Nathanaël sur le parking du sentier des Chamoux. Monsieur, le berger allemand, tirait déjà sur sa laisse, excité par l’odeur d’humidité et de terre remuée.
Nathanaël avait passé la nuit à relire les disparitions de 2022. Martin Verneuil restait le suspect le plus crédible. Pas comme victime cette fois, mais comme assassin potentiel. La balle en argent tirée en plein cœur, les retraits massifs en liquide juste avant sa disparition, le dernier bornage du téléphone près de l’aven… Tout pointait vers un homme qui avait éliminé quelqu’un, puis disparu – ou fui. Si on retrouvait Verneuil, on identifierait enfin la victime de l’aven.
— On part du point zéro, l’aven, expliqua-t-il aux cynophiles. Priorité aux chemins d’accès, aux fossés, aux ronciers. Si Verneuil s’est battu avec sa victime ailleurs, ou s’il a paniqué après le tir, son portable a pu être jeté ou perdu en route.
La battue commença sous la pluie fine. Monsieur reniflait bas, queue haute, zigzaguant entre les fougères. À environ 1 500 mètres, dans un fossé envahi de ronces et de feuilles mortes, il s’arrêta net, pattes avant plantées, museau collé au sol. Un aboiement sec.
Les gendarmes écartèrent les branches. Un éclat noir et mat : un smartphone Samsung, écran fendu en toile d’araignée, coque boueuse. Batterie morte depuis longtemps, mais carte SIM intacte.
Nathanaël sentit son pouls s’accélérer.
— Scellez-le. Direction les TIC de Mende, puis l’IRCGN si besoin.
De retour à la brigade, l’excitation retomba vite. Les techniciens mirent trois jours pour une extraction préliminaire : l’appareil était verrouillé, mais ils récupérèrent un historique partiel des appels et SMS. Dernier appel sortant : un collègue du conseil régional, le 14 septembre 2022, pour « régler des dettes urgentes ». Un mail reçu le 10 septembre, anonyme : « Tu paieras pour les fonds détournés. La meute arrive. » Signé « Aigle Noir ». Messages effacés manuellement avant extinction, mais traces résiduelles confirmées.
Nora Vernay entra dans le bureau, tablette à la main, un air de triomphe contenu.
— On a un nom pour Aigle Noir. Antoine Rives, quarante-huit ans, éleveur ovin à Saint‑Étienne‑du‑Valdonnez, douze kilomètres d’ici. Il gérait un troupeau de trois cents brebis. En 2021‑2022, il a perdu plusieurs subventions anti‑loups parce que les fonds ont été détournés via la société de Verneuil. Il a posté sur plusieurs forums et groupes Facebook « Loups d’Occitanie » sous ce pseudo depuis 2020. Regardez.
Elle fit défiler l’écran : messages rageurs, photos de brebis égorgées, appels à « rendre justice soi-même ». Le 9 septembre 2022, il avait commenté une photo de Verneuil : « Bientôt la meute réglera ça ».
Élise Carminati croisa les bras.
— Jaloux et rancunier. Il a perdu son exploitation à cause des détournements. Le mail colle parfaitement.
Nathanaël hocha la tête.
— On l’auditionne demain matin. Pas de menottes pour l’instant, on le convoque comme témoin assisté.
Le lendemain, Antoine Rives se présenta à la brigade, bottes crottées, odeur de laine humide et de fumier. Un homme sec, visage buriné par le vent des causses, regard fuyant mais pas effrayé. Il s’assit sans un mot, les mains posées à plat sur la table comme s’il attendait une sentence.
Nathanaël posa le mail imprimé devant lui.
— Vous reconnaissez ceci ?
Rives lut, puis releva les yeux, un sourire amer aux lèvres.
— Oui. C’est moi qui l’ai envoyé. J’ai voulu lui foutre la trouille. Il nous a volés les aides pour les clôtures, les patous, les indemnisations… J’ai dû vendre soixante-dix brebis pour survivre. La meute, c’était une façon de parler. Lui et ses potes chasseurs, ils se prenaient pour des justiciers, mais c’étaient des charognards.
— Vous l’avez menacé physiquement ?
— Non. Juste ce mail. J’espérais qu’il rende l’argent, ou qu’il ait peur et disparaisse. Il a disparu, mais pas comme je voulais.
— Le 15 septembre 2022, où étiez-vous ?
— À la foire agricole de Marvejols. Toute la journée. J’ai le ticket, des photos avec des collègues, une cinquantaine de témoins. Vous pouvez vérifier.
Nathanaël échangea un regard avec Élise. L’alibi serait confirmé dans l’heure.
— Et après ? Vous avez continué à le traquer ?
Rives secoua la tête.
— Non. J’ai appris qu’il avait vidé ses comptes et filé avec le fric quelque part.
Un silence pesa. Dehors, la pluie crépitait contre les vitres.
Nathanaël se leva.
— Vous restez à disposition. Si on a besoin de vous reparler, on vous appelle.
Rives sortit sans un mot de plus. La porte claqua doucement.
Dans le couloir, Élise murmura :
— Pas notre homme. Trop terre à terre. Trop… humain.
Nathanaël acquiesça.
— Aigle Noir n’était qu’un corbeau jaloux. Il traquait Verneuil qui traquait quelqu’un d’autre. Un nœud d’embrouilles.
Dix jours plus tard, mi‑novembre. La juge Cerf signa la commission rogatoire pour perquisition au domicile de Carole Verneuil, compagne de Martin, dans une maison isolée près de Florac. Piscine à débordement, 4x4 rutilant dans l’allée. L’opération eut lieu un mardi matin, sous une pluie battante.
Carole, quarante‑cinq ans, cheveux décolorés platine, fut surprise en peignoir, un homme plus jeune (commercial en produits capillaires) à ses côtés. Gêne palpable. L’équipe fouilla méthodiquement : tiroirs, grenier, garage.
Dans une armoire du bureau, une pile d’albums photos poussiéreux. Chasse en Roumanie, en Pologne, trophées de loups gris, groupes d’hommes armés posant fièrement. Des cartes de visite glissées entre les pages : sociétés de chasseurs d’Europe de l’Est, guides, voyagistes spécialisés « big game ».
Nathanaël feuilleta un album, le cœur serré.
— Il chassait là-bas depuis vingt ans. Contacts, réseaux. Si Verneuil est toujours en vie, c’est peut-être vers ces coins-là qu’il a filés après son crime.
Élise, sceptique, rangea un carton.
— Trop propre. Une nouvelle vie en Carpates avec 88 000 euros cash ? On contacte Interpol, mais je parie qu’il n’est jamais parti loin.
Dehors, la brume avalait la route. Un hurlement lointain – loup ou chien errant ? – perça le silence. Nathanaël pensa à Léa, à ce ciel bleu maudit. Il serra les dents.
— On creuse l’Est, mais on ne lâche pas la meute locale. Trouver Verneuil, c’est trouver qui il a tué.
L’enquête s’enfonçait dans l’automne, comme la forêt elle-même. Et les secrets, eux, refusaient encore de hurler leur vérité.

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