Chapitre 6
Samedi 15 novembre 2025
Les paupières de Nathanaël, pesaient comme du plomb, alourdies par des heures à fixer l’écran, à traquer des ombres numériques. Il s’effondra sur son lit, le matelas grinçant sous son poids, le monde extérieur s’effaçait dans un brouillard de fatigue. Monsieur, attendit que le souffle de son maître se fasse régulier, profond, avant de bondir sur la couette moelleuse, ses pattes s’enfoncèrent dans le tissu comme dans une neige fraîche.
Le rêve l’aspira alors, un vortex doux-amer. Juin 2015, Lille. Le Métropole, ce petit cinéma de quartier aux sièges rouge, projetait Wolf, avec Jack Nicholson et Michelle Pfeiffer. L’odeur de pop-corn sucré flottait dans l’air humide. À côté de lui, une femme aux yeux rougis, cheveux trempés par l’averse, se disputait au téléphone, voix cassée par la colère. Son copain l’avait plantée. Gêné, Nathanaël avait tendu son paquet de Haribo, un geste maladroit, des bonbons multicolores comme une trêve. Elle avait ri, un son clair qui avait percé le brouhaha. Le film terminé, ils s’étaient réfugiés à La Cloche, le plus vieux bistro de Lille, bois patiné et verres embués. Léa, jeune femme solaire, parlait avec feu, une ressemblance avec Bonnie Parker, ses yeux verts capturant la lumière tamisée. Lui, orphelin russe adopté en 1991, physique trapu de Youri Gagarine, se sentait minuscule face à elle. Ils avaient ri, partagé des histoires jusqu’à ce que la nuit les avale.
La vibration du portable le tira de ce cocon, un bourdonnement insistant sur la table de nuit. Huit heures. Les carreaux givrés filtraient un soleil pâle, un disque blême peinait à percer la brume. Monsieur aboya, impatient, sauta du lit. Nathanaël grogna, attrapa son oreiller et le lança. Le chien le saisit au vol, le secoua avec fureur, des plumes s’envolèrent, une boule de Noël agitée dans la chambre froide. Nathanaël rit malgré lui, un éclat bref qui chassa les vestiges du rêve, mais pas le pincement au cœur. Léa. Toujours là, dans les recoins de son âme.
Une heure plus tard, à la gendarmerie, l’air était chargé d’une énergie crispée, mélange de café amer et de tension matinale. Élise Carminati, téléphone coincé contre l’épaule, notait des coordonnées d’une voix ferme, son stylo grattant le papier. Un cambriolage nocturne chez un particulier. Elle se tourna, pointa du doigt Nora Vernay et Julien Morel, qui hochèrent la tête en silence. Le trio échangea un salut rapide avec Nathanaël – un signe de tête, un sourire forcé – avant de filer vers la sortie, portière claquant comme un point final.
Seul à son bureau, Nathanaël ne pouvait chasser le rêve. Léa et Wolf réunis. Un hasard cruel, alors qu’il avait fui Lille, abandonné sa vie de maître-chien pour grimper les échelons en Lozère, loin des souvenirs qui mordaient.
Machinalement, ses doigts tapèrent "loup-garou" sur Google. 60 500 résultats. De Gilles Garnier, le lycanthrope de Dole au XVIe siècle, à la Bête du Gévaudan, la fascination humaine pour le loup tissait une toile éternelle. Il scrolla, page après page, jusqu’à un article de 20 Minutes : "Les loups-garous modernes, entre fascination et pathologie". Les mots l’aspirèrent, un tonneau des Danaïdes où la curiosité virait à l’obsession. Était-ce possible ? L’inconnu de l’aven, un fanatique altéré par la génétique, cherchant à devenir loup ? Si la presse en faisait un mythe, qu’en disait la science, la psychiatrie ? Il plongea plus profond. Archives hospitalières, bases judiciaires, publications spécialisées. Deux cas récents émergèrent : un homme interné à l’UMD de Cadillac en 2018, ayant tué un proche en se croyant loup, hurlant à la lune. Un autre au Portugal en 2019, mordant les soignants, convaincu de sa transformation. La lycanthropie clinique existait, rare mais réelle. Un frisson le traversa, froid comme l’humidité de l’aven. Était-ce lié aux modifications génétiques du rapport Sarment ? Une expérimentation qui avait mal tourné ?
Des portières claquèrent dehors, rompant le silence. L’équipe revint, un portrait-robot en main, traits grossiers d’un cambrioleur à diffuser. Autour d’un café fumant, Nathanaël lâcha la nouvelle, sa voix pesante comme du plomb.
— Changement de programme. Le Pôle judiciaire de Cergy-Pontoise nous retire l’enquête sur les ossements.
Élise claqua son mug sur la table, le liquide éclaboussa les dossiers.
— Quoi ? C’est une blague !
Nora et Julien levèrent les yeux au ciel, un chœur muet de frustration.
— Pas assez pro pour eux, marmonnèrent-ils à unisson.
Nathanaël soupira, gardant pour lui les détails génétiques, ce gouffre de secrets.
— L’étiquette "gendarmes de campagne" nous colle à la peau. Désolé.
Élise se leva, croisa les bras, son regard d’acier planté dans le sien.
— Pour une fois qu’on avait une enquête qui valait la peine. J’en ai marre des larcins et des bricoles. Si ça continue, je démissionne.
Nathanaël se redressa, posa une main sur la table.
— On garde l’affaire Verneuil. Sa disparition liée aux ossements. Prouvons qu’il est bien l’assassin.
Julien se gratta la tête, fixa son tableau Excel, un labyrinthe de cellules.
Il avait recensé plus de 400 associations de chasse en Roumanie, certaines actives depuis l’époque communiste. En Bulgarie, près de 350 clubs étaient enregistrés, beaucoup proposaient des séjours de chasse au loup toute l’année. La Lettonie, plus discrète, en recensait environ 180, tandis que la Slovaquie en alignait près de 220, bien que les autorisations y soient plus strictes. En tout, plus de 1 100 organisations réparties sur quatre pays. Ce n’était pas un phénomène marginal. C’était une structure, un réseau, presque une économie parallèle. Et ce qui le frappa le plus, c’est que ces chasses étaient autorisées depuis plus de trente ans, parfois bien avant l’effondrement du bloc soviétique. Il se redressa, le regard durci. Ce n’était plus une enquête de routine, mais une plongée dans un monde où la tradition, le commerce et la prédation se confondaient.
Nathanaël devina le moral en berne de ses collaborateurs et organisa une mise au point. Il déroula une carte d’Europe de l’Est qu’il accrocha sur le mur et enfonça des punaises rouges. Beaucoup trop. Il ne parla pas tout de suite, laissant le silence s’installer, apaiser. Puis il leva les yeux.
— C’est plus qu’une enquête, c’est une dissection.
Il projeta ensuite le tableau Excel de Julien sur le mur. Des noms d’associations, des dates, des lieux. Roumanie, Bulgarie, Lettonie, Slovaquie. Plus de mille entités. Certaines actives depuis l’époque où les murs ne tombaient pas, où les frontières étaient des barbelés.
— Ce réseau existe depuis trente ans. Il ne se cache pas. Il s’enracine.
Il montra une photo : un loup abattu, un trophée posé devant un pavillon en bois. Derrière, des chasseurs souriaient. L’un d’eux portait un brassard officiel.
Le capitaine distribua les fiches. Chaque gendarme reçut un, voire deux pays. Elise Carminati, la Roumanie, Nora Vernay, la Bulgarie, Julien la Slovaquie et la Lettonie.
— Contactez chaque société de chasse. Martin Verneuil avait certainement ses habitudes. Des amis qui pourraient le cacher.
Pour finir, Nathanaël s’attarda sur une vidéo floue : un convoi de 4x4, des fusils, des chiens. Une voix en off, en bulgare, parlait de « tradition » et de « purification ».
Nora s’insurgea.
— Certainement pas folklorique plutôt cruel.
La tension devient électrique, le capitaine éteignit le projecteur. Les chaises claquèrent sur le sol. La motivation était revenue.
— J’ai confiance en vous, ajouta-t-il.
Chacun regagna son poste, les ordinateurs s’allumèrent puis bourdonnèrent. Puis un appel brisa le silence. Les regards se croisèrent, une lueur dans ce jeu de pistes.

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