Chapitre 7
Lundi 17 novembre 2025
La sonnerie du portable trancha le silence du bureau, un zonzonnement, un hurlement étouffé par la brume matinale qui collait aux vitres de Pont-de-Montvert. Nathanaël Duffort leva les yeux de son écran, où des lignes de recherches sur Verneuil s’entremêlaient en un labyrinthe stérile. Numéro inconnu. Il décrocha, la voix rauque.
— Gendarmerie Duffort.
À l’autre bout, une femme – Carole Verneuil, épouse du chasseur disparu – balbutia, sa respiration saccadée comme un moteur qui cale.
— C’est… c’est à propos de Martin. Ce matin, vers huit heures, un dératiseur a déplacé l’armoire en fer dans le garage. Pour les rongeurs, vous voyez. Il y a une porte derrière. Un débarras caché. Je ne savais même pas. Des étagères pleines de dossiers. Des coupures de presse datant de 1992, sur un accident en Forêt-Noire.
Un frisson brutal tomba sur ses épaules, plus tranchant que l’humidité poisseuse de la Lozère, un avertissement venu du fond des bois.
Forêt-Noire. 1992. Des mots qui résonnaient comme un écho lointain, un grognement réprimé. Il déglutit, sa gorge sèche.
— On arrive. Ne touchez à rien.
Il raccrocha, le portable glissa de sa paume moite. Élise Carminati leva la tête de son clavier, ses lunettes reflétaient la lumière pâle des néons. Nora Vernay et Julien Morel se figèrent, sentant l’électricité dans l’air. Un regard suffit. L’équipe s’activa, un ballet mécanique : sacs, gants, appareil photo. Le 4x4 rugit dans la brume, phares perçant le voile gris, des yeux de chat dans la pénombre.
La maison des Verneuil, menhir qui se dressait isolé au bord de la forêt, fantôme de pierres dans le brouillard. Carole les attendait sur le perron, les bras croisés sur sa poitrine, un châle angora contre le froid qui s’insinuait partout. Ses yeux irrités par la poussière du cagibi, balayèrent l’équipe interloquée. Le garage puait l’huile rance et la terre humide. L’armoire en fer, un sarcophage massif, avait été déplacée de travers, révélant une porte basse, rouillée, que Carole avait forcé. Nathanaël s’accroupit, poussa la porte qui craquait comme un os. L’air qui s’échappa était confiné, chargé d’une odeur de papier moisi et de secrets pourris. Des étagères branlantes ployaient sous des boîtes étiquetées à la va-vite : Archives chasse, Subventions, Presse 80-90. Mais au fond, une pile de dossiers jaunis, reliés par des ficelles effilochées. Coupures de presse, datées au Bic rouge fané : 17 décembre 1982. Strasbourg. Forêt-Noire.
L’équipe s’activa toute la journée, un-va-et-vient épuisant sous la lumière crue d’une ampoule nue. Élise photographiait chaque carton, flashs blancs, des éclairs dans la pénombre. Nora étiquetait les boîtes, ses doigts noircis par l’encre délavée. Julien empilait, muscles tendus, jurant quand une pile menaçait de s’effondrer. Deux cents cartons à bringuebaler.
Nathanaël, dos rompu, sentit le poids de ces secrets s’alourdir sur ses épaules, comme si la forêt elle-même les avait crachés là, pour être déterrés.
Vingt heures. Le bureau, éclairé par une lampe jaunâtre, exhala l’odeur des choses inavouées. Nathanaël s’assit, dossier en main, Monsieur affalé dans le canapé, ronflant, pattes en l’air.
Le premier paquet d’articles : une vingtaine de coupures, locales alsaciennes, lorraines, allemandes. Datées au Bic rouge : 17 décembre 1982. Un accident banal, en surface. Un camion routier, glissant sur la verglas de la Forêt-Noire, près de la frontière strasbourgeoise. Le chauffeur tué sur le coup, boite crânienne fracassé contre le pare-brise. À l’arrière, sous les débris de conserves roumaines, un corps de femme clandestine, broyé, sans papiers. Une jeune-femme roumaine, fuyant peut-être le tyran Ceaușescu ? Mais un détail accrocha son œil : un survivant non signalé. Un homme, la vingtaine, retrouvé des jours plus tard, ensanglanté, marmonnant en roumain. Arcole Drăghici. Accusé d’un meurtre sauvage – un bûcheron mutilé, partiellement dévoré. Interné pour lycanthropie clinique.
Nathanaël se gratta le menton, la barbe naissante râpait sa peau. Pourquoi Verneuil, seize ans en 1982, avait-il archivé ça ? Un fait divers banal, ou un fil tendu vers son propre passé ?
Monsieur grogna, se leva pour s’étirer et bailler devant la porte, queue battante, comme si l’air portait une odeur de chasse imminente. Nathanaël rangea le dossier, le cœur cognant à un rythme irrégulier. Dossier sous le bras, il rentra au gîte, la nuit avalant la route en lacets.
Monsieur dévora sa gamelle, croquettes claquant sur l’inox, tandis que Nathanaël s’installait à la table de la cuisine au néon grésillant rempli de cadavre d’insectes. Le gîte craquait, vent sifflant aux joints, brève vision du film : Shining, Nicholson caché derrière la porte. Pourquoi Verneuil ? Demain, il creuserait : biographie complète, naissance à Mende en 1966, scolarité au lycée agricole, premières chasses. Aucune ombre ne devait subsister. Pour l’instant, il déplia un article déchiré, encre baveuse : 22 décembre 1982. Peine perdue, les mots effacés par le temps. Mais la date suffit. Il tapa sur son ordinateur, ses doigts volant sur les touches : accident camion Forêt-Noire 1982 Arcole Drăghici. Les résultats défilèrent, pixels fantômes dans la pénombre : archives numérisées, articles jaunis scannés. Un survivant roumain, Arcole Drăghici, la vingtaine, fuyant avec sa compagne. L’accident : tonneaux sur la glace, feu léchant les pins. Corps extraits : le chauffeur, méconnaissable ; la femme, écrasée sous les conserves. Puis, cinq jours plus tard, un bûcheron alsacien, lacéré, dévoré dans une clairière. Et Arcole, trouvé dans une cabane, couvert de sang, murmurant : « J’avais faim ». Interné à Hoerdt, Strasbourg. Lycanthropie clinique. Évadé en 1992. Volatilisé.
Nathanaël recula, le fauteuil claqua contre une plinthe. La lune filtrait par la fenêtre, argentée, pleine, jetant des ombres longues sur le sol. Monsieur releva la tête, oreilles dressées, un grondement sourd dans la gorge. Dehors, un hurlement – loup, renard, ou vent ? Un écho venu de la nuit des temps qui résonna dans le cerveau de Nathanaël. Verneuil avait collectionné ça. Pourquoi ? Un lien avec l’aven, les os modifiés ? Ou un secret plus personnel, enfoui comme ces dossiers derrière l’armoire ? Il ferma l’ordinateur, mais les mots persistaient, gravés dans l’ombre : « J’avais faim ». La faim. Celle d’Arcole. Celle qui rongeait Nathanaël depuis cinq ans, un vide que Léa avait emporté avec elle. Demain, il déterrerait tout. Pour l’instant, la nuit veillait, et la forêt murmurait des noms oubliés.
ouis. Nathanaël s’assit, dossier en main, Monsieur affalé dans le canapé, ronflant, pattes en l’air.
Le premier paquet d’articles : une vingtaine de coupures, locales alsaciennes, lorraines, allemandes. Datées au Bic rouge : 17 décembre 1984. Un accident banal, en surface. Un camion routier, glissant sur la verglas de la Forêt-Noire, près de la frontière strasbourgeoise. Le chauffeur tué sur le coup, boite crânienne fracassé contre le pare-brise. À l’arrière, sous les débris de conserves roumaines, un corps de femme clandestine, broyé, sans papiers. Une jeune-femme roumaine, fuyant peut-être le tyran Ceaușescu ? Mais un détail accrocha son œil : un survivant non signalé. Un homme, la vingtaine, retrouvé des jours plus tard, ensanglanté, marmonnant en roumain. Arcole Drăghici. Accusé d’un meurtre sauvage – un bûcheron mutilé, partiellement dévoré. Interné pour lycanthropie clinique.
Nathanaël se gratta le menton, la barbe naissante râpait sa peau. Pourquoi Verneuil, seize ans en 1984, avait-il archivé ça ? Un fait divers banal, ou un fil tendu vers son propre passé ?
Monsieur grogna, se leva pour s’étirer et bailler devant la porte, queue battante, comme si l’air portait une odeur de chasse imminente. Nathanaël rangea le dossier, le cœur cognant à un rythme irrégulier. Dossier sous le bras, il rentra au gîte, la nuit avalant la route en lacets.
Monsieur dévora sa gamelle, croquettes claquant sur l’inox, tandis que Nathanaël s’installait à la table de la cuisine au néon grésillant rempli de cadavre d’insectes. Le gîte craquait, vent sifflant aux joints, brève vision du film : Shining, Nicholson caché derrière la porte. Pourquoi Verneuil ? Demain, il creuserait : biographie complète, naissance à Mende en 1968, scolarité au lycée agricole, premières chasses. Aucune ombre ne devait subsister. Pour l’instant, il déplia un article déchiré, encre baveuse : 22 décembre 1984. Peine perdue, les mots effacés par le temps. Mais la date suffit. Il tapa sur son ordinateur, ses doigts volant sur les touches : accident camion Forêt-Noire 1984 Arcole Drăghici. Les résultats défilèrent, pixels fantômes dans la pénombre : archives numérisées, articles jaunis scannés. Un survivant roumain, Arcole Drăghici, la vingtaine, fuyant avec sa compagne. L’accident : tonneaux sur la glace, feu léchant les pins. Corps extraits : le chauffeur, méconnaissable ; la femme, écrasée sous les conserves. Puis, cinq jours plus tard, un bûcheron alsacien, lacéré, dévoré dans une clairière. Et Arcole, trouvé dans une cabane, couvert de sang, murmurant : « J’avais faim ». Interné à Hoerdt, Strasbourg. Lycanthropie clinique. Évadé en 1992. Volatilisé.
Nathanaël recula, le fauteuil claqua contre une plinthe. La lune filtrait par la fenêtre, argentée, pleine, jetant des ombres longues sur le sol. Monsieur releva la tête, oreilles dressées, un grondement sourd dans la gorge. Dehors, un hurlement – loup, renard, ou vent ? Un écho venu de la nuit des temps qui résonna dans le cerveau de Nathanaël. Verneuil avait collectionné ça. Pourquoi ? Un lien avec l’aven, les os modifiés ? Ou un secret plus personnel, enfoui comme ces dossiers derrière l’armoire ? Il ferma l’ordinateur, mais les mots persistaient, gravés dans l’ombre : « J’avais faim ». La faim. Celle d’Arcole. Celle qui rongeait Nathanaël depuis cinq ans, un vide que Léa avait emporté avec elle. Demain, il déterrerait tout. Pour l’instant, la nuit veillait, et la forêt murmura

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